SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE
Poète qui se plaît aux formes, sculpturales, Vauteur du Masque de Fer exprime, dans ses vers, les, angoisses et les élans d 'une âme moderne. Il préside la Société des Poètes avec intelligence, impartialité et dévouement. Voici la lettre qu'il nous adresse:
« Vous êtes terribles et charmants, ô enquê- « teurs ! Car vouloir connaître l'avis de tel ou « tel sur une question de pareille profondeur « est à la fois flatteur pour son jugement, mais « embarrassant pour sa modestie. Vous me « confirmez, il est vrai, que c'est particulière- « ment sur la poésie et sur le théâtre en vers « que vous me requérez de vous donner mon « sentiment. Le fait que je suis partie en la « cause m'oblige à une réserve particulière et « multiplie les causes d'erreur... Très sincère- « ment, il me semble que, en raison de ce que « toute manifestation de la pensée humaine, « et de l'art humain est soumise à une loi de « retour cyclique, c'est vers le plus ancien des
« quatre grands courants littéraires du xixe « siècle que la poésie doit, par une oscillation « fatale, revenir. Or, quel est le plus ancien? « Le Romantisme. Nous aurons donc des poètes « romantiques dans quelques années, puis des « poètes naturalistes, vingt ans après, puis un « nouveau Parnasse concomitant à ce natura- « lisme, vers 1960, puis un nouveau Symbo- « lisme, vers 1980, lequel provoquera naturelle- « ment une réaction classique, comme celle à « laquelle nous assistons, et un troisième Ro- « mantisme. En 2012, ça recommencera...
« Maintenant, vous savez, je vous dis ça, « mais je n'en sais rien du tout, et personne « n'en sait davantage... »
LOUIS MANDIN
M. Louis Mandin a donné des, livres de "poèmes dont le dernier, Ariel esclave, est d'une grande beauté, et d'une tenue littéraire très haute. Il prend une part active au mouvement littéraire, et « secrétaris,e » consciencieusement à la rédaction de Vers et Prose. Il nous déclare :
« Vous m'avez demandé mon avis au sujet « des écoles littéraires et de l'avenir de la litté- « rature. La préface de mon dernier livre, écrite « en décembre 1910, vous indiquera, sous une « forme succincte, mon sentiment, qui n'a pas « varié.
« Je pense que, pour faire une œuvre nou- « velle et durable, il n'est pas nécessaire de « répudier les œuvres des époques précédentes. « Mais je pense aussi qu'il ne faut pas s'asser- « vir au passé, à aucun passé.
« Quant à notre époque à nous, je crois « qu'elle possède des matériaux si riches que, « si elle sait les employer, elle peut faire une « admirable 'création de Vie et d'harmonie.
« Les grandes périodes de notre littérature, « depuis trois cents ans, travaillent pour elle.
« Les classiques ont fait un art de sage rai- « son. Chez des poètes comme Racine, il y a « autre chose aussi, c'est entendu. Mais, chez « Racine même, la passion la plus fougueuse « s'exprime avec un ordre et une discipline «qui ont leur charme, mais qni font regretter « parfois le cri de la libre nature, les rugisse- « ments...de Y Œdipe, de Sophocle, ou du Lear, « de Shakespeare. Xos classiques n'oublient « jamais qu'ils jouent devant le roi de 1 eti- « quette, et devant une cour très spirituelle, « mais plutôt trop spirituelle, artificielle, hélas ! « comme un peuple de courtisans, pour qui les « drames de la vie ne sont que des drames d'an- « tichambre et d'alcôve, dans un palais fermé « aux bruits du dehors.
« Les romantiques ont cassé les vitres et « fait entrer pêle-mêle dans le palais les j>ar- « fums des bois et les rumeurs de la foule. Ils « ont bien fait. Mais ils ont failli mettre le feu « partout, et ils ont eu tort.
« Si les classiques n'oublient jamais la raison, « les romantiques l'oublient quelquefois, car ils « font prédominer le sentiment. Aux premiers, « nous devons surtout les qualités qni font la « belle prose ; au second, nous devons le ly- « risme, c'est-à-dire la poésie même.
« Le génie est heureusement une chose si
« complexe qu'il ne faudrait poser aucune con- « clusion absolue. Ainsi, le dix-septième siècle, « qui a surtout créé les qualités de justesse et « de raisonnement, c'est-à-dire de prose, nous « a pourtant donné des poètes comme Corneille, « Racine et La Fontaine, qui ont su mettre la « poésie au service d'un art de conversation. « Et le dix-neuvième, qui fut le siècle du ly- « risme, c'est-à-dire de la poésie pure, a ins- « pire des réalistes comme Balzac.
« Néanmoins, on peut dire en général que « chez les classiques il y a plus de cerveau et « chez les romantiques plus de cœur. Et chez « les symbolistes il y a surtout les sens. Un « symboliste s'attache surtout à faire sentir. « Et quelques - uns, poussant la doctrine à « l'excès, ont même voulu se borner à donner
la sensation, sans exprimer l'objet qui la « donne.
« Il me semble qu'aucune de ces écoles ne « doit être condamnée, mais qu'aucune non plus « ne peut nous suffire aujourd'hui. Je le répète, « elles nous ont laissé des matériaux admi- « râbles. Prenez le cerveau des classiques, le « cœur des romantiques, la subtilité aiguë des « sens des symbolistes. Sachez faire de tout « cela une harmonie, et vous aurez, je crois, « l'homme de l'avenir.
« Ce doit être aussi l'art de l'avenir. Je suis « persuadé que l'art, à travers bien des tâton-
« nements, va vers une synthèse. L'art de de- « main ne sera ni la sécheresse savante des « classiques, ni l'impulsivisme souvent sans idée « des romantiques, ni les petites secousses d'un « certain symbolisme un peu trouble. L'art de « demain devra être une harmonie qui réunira « ce qui, jusqu'ici (avait été divisé, pour le « plus grand mal de notre littérature.
« Et ce sera là un art Vraiment national ; « car la France est précisément une synthèse, « et si un pays a reçu la mission d'harmoniser « le Nord et le Midi, l'ombre et la lumière, le « cerveau et le cœur, c'est notre pays.
« Il est de mode aujourd'hui de dénigrer le « Romantisme. Je déteste les outrances et les « exagérations romantiques plus que quiconque. « Mais je me défie de ces attaques passionnées, « qui ont la plupart du temps un but politique « (et pourquoi ne pas l'avouer, alors ? ce serait « plus loyal). Surtout, il y a une chose que des « poètes ne devraient jamais oublier, ceci : Ron- « sard et la Pléiade ont entrevu et créé, au « moins en puissance, la poésie moderne. Mais « leur œuvre, incomplète et compromise par « une imitation parfois malheureuse de l'anti- « qui té, avait été enterrée par le dix-septième « siècle, et depuis, on avait pu voir des ou- « vrages où il y avait de la poésie, mais on ne « voyait plus la poésie proprement dite, on ne « concevait même pas ce que ce pouvait être.
« Il a fallu que vinssent les romantiques (La- « martine, Hugo, Musset, Verlaine) pour ap- « prendre aux hommes modernes ce que c'est « que la poésie, et pour donner à ceux qui en « sont capables le sens poétique. »