‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 69 sur 94 · CAMILLE MAUCLAIR · texte numérisé non relu

CAMILLE MAUCLAIR

Un des rares, penseurs d'une génération qui connut beaucoup de théoriciens. S'il va-ut comme un maître, c'est d'abord sans doute que presque rien ne lui demeure étranger dans le domaine de l'art, c'est surtout que l'étendue de sa culture et la sûreté de s,on jugement se renforcent des belles qualités, de créateur qu'il révéla dans L'Orient Vierge et Au Soleil des Morts.

« Il m'est impossible de répondre clairement « à votre première demande, nous écrit-il, je n'ai « foi en aucune école, et je ne vois que des tempé- « raments s'exprimant isolément, se contredisant, « cherchant à l'aventure. Je suis avec atten- « tion tout ce que publient les « jeunes » . Mes « trente-neuf ans ont pour leurs vingt-cinq ans «toute la sympathie imaginable. Mais si j'en « aperçois plusieurs qui ont le plus beau ta- « lent, leurs « formules originales » ne m'ap- « paraissent pas encore. L'impression qui me « reste de la lecture de toutes ces jeunes re-

« vues qui fourmillent, c'est que beaucoup de « gens discourent sur ce qu'il faudrait faire. « Puisqu'ils en sont si certains, que ne le font- « ils ? Et puis, dans des coins, il y a quelques « silencieux qui ne discourent pas du tout, mais « qui créent des choses valables et neuves. « C'était déjà ainsi dans le symbolisme, à 1 epo- « que où j'en faisais partie. Il y avait entre « autres un monsieur qui nous assommait par « ses théories sur la constitution du vers libre, « et quand il avait bien expliqué la méthode « infaillible pour écrire de beaux vers, il en « publiait d'ineptes. Je crois qu'il continue « d'ailleurs. Je me défie des théories, et encore « plus de « l'originalité », qui est une manie « de notre époque. Les vrais originaux ignorent « qu'ils le sont, et ne théorisent pas : mais le « plus communément on commence par être un « ouvrier patient, modeste et scrupuleux, et un « jour, si le destin l'a voulu, on a la récom- « pense d'être personnel. Vouloir être person- « nel d'abord, c'est un non-sens. Voyez où cela « a mené notre malheureuse peinture ! Je ne « vois donc encore pas les formules « origi- « nales » et ne tiens pas à en voir. Je me « borne à lire avec joie quelques nouveaux « venus qui ont du style et des idées et com- « prennent les hautes et dures conséquences « du devoir littéraire. Moi qui suis incurable- « ment indépendant et « en dehors », je leur

« souhaite de fuir les écoles et de mépriser « l'arrivisme.

« Voilà qui ne peut guère aider à votre en- « quête . Mais, pour votre seconde question, il « n'y a pas de doute : la publication à bon « marché est une stupidité et une honte. Elle « prétend à une « diffusion littéraire », elle « n'aboutit qu'à renforcer l'armée des lamen- « tables demi-lettrés, elle avilit notre état, elle « y encourage les plus bas instincts de courti- « sanerie et de lucre, elle salit le Livre, elle en « fait un objet de bazar — et elle ne conquiert « même pas sa seule excuse, la diffusion des « grands écrivains morts en France ou à l'étran- « ger. Elle est une des plus effrontées vilenies « de la démocratie bourgeoise. »

Page 1