ALEXANDRE MERCEREAU
Un des esprits les plus curieux et les plus avertis de la nouvelle génération littéraire. Aux Thuribulums affaissés, où il chercJiait sa voie, ont succédé deux recueils, de nouvelles en prose, Gens de là et d'ailleurs, d'un réalisme sobre, et Les Contes des Ténèbres qui instaurent un fantastique d'ordre philosophique tout à fait original. Il réunissait dernièrement, dans un volume intitulé La Littérature et les Idées nouvelles, s,es critiques substantielles et combatives de la Revue indépendante. Aucun ouvrage ne nous avait donné depuis, plusieurs années V équivalent de cette encyclopédie véritable, auss{i éclectique que riche d'idées et d'aperçus. M. Alexandre Mercereau vient de publier les Paroles devant la Vie.
« Le romantisme, nous dit - il, était riche « d'éléments qui se sont développés avec les « Parnassiens d'une part, avec le Symbolisme « de l'autre. Ce dernier, à son tour, conte- « nait bien des possibilités, des virtualités, « que les Jeunes d'aujourd'hui doivent réa- !« iiser. Les seules tendances qui offrent de « l'intérêt sont celles des Jeunes. Mais qu'elles
« sont - elles et en ont - ils seulement ? La « jeunesse littéraire d'aujourd'hui apparait par- « tagée en une infinité de petits groupes qui « cherchent à s 'entredévorer. Il y avait plus « de solidarité jadis, me semble-t-il, à l'in- « térieur d'une même génération. Voyez : tous « les écrivains qui comptent aujourd'hui ont « participé plus ou moins il y a vingt ans au « mouvement symboliste sans pour cela pro- « fesser les idées proprement symbolistes. Un « Barrés répondant à Jules Huret, en 1891, se « gardait bien de désavouer toute accoin tance « avec les novateurs de la poésie. Vn Paul Fort, « encore aujourd'hui, s'abstient de mal juger « certains compagnons d'antan, quels que soient « leurs torts envers l'art: il m'apparaît comme le « type de cette génération qui se tenait les « coudes. Nos prédécesseurs qui avaient cons- « cience d'apporter quelque chose de neuf, son- « geaient surtout à enterrer leurs aînés. Les « jeunes d'aujourd'hui songent à s'enterrer les « uns les autres.
« Et puis, ajoute l'auteur de La Littérature « et les Idées, nouvelles, il faut bien le dire, « notre génération, riche de curiosité, semble « inférieure à la génération de 1885. D'ailleurs « les conditions sociales n'ont jamais été plus « défavorables à la littérature que dans la « France d'aujourd'hui : il n'y a pas ici de « public pour s'intéresser aux lettres ; nos
« plus grands créateurs sont imposés véri- « tablement dans notre pays, après un temps « plus ou moins long, par l'admiration de V élite « étrangère. La bourgeoisie française — et je ,« parle de la classe instruite, aisée — n'accorde « ses suffrages qu'à Georges Ohnet et à ses « innombrables imitateurs. Voyez par contre ce « qui se passe en Russie, où j'ai résidé plu- « sieurs années : un fils de gros commerçant « donne 200.000 francs de notre monnaie pour « fonder cette revue que vous voyez — et M. Mercereau nous tend une publication luxueusement présentée; «un autre, donne 180.000 à « tel autre périodique. Pour fonder un théâtre, « on trouve aisément plusieurs millions. Et chez « nous...
« Un peu plus d'union, reprend M. Merce- « reau, servirait la nouvelle génération litté- « raire. Qu'on se batte pour des idées et non « pour des chapelles. Tenez ! la fameuse ques- « tion du latin était par bien des côtés une « question de boutique, l'éternelle histoire du « Midi qui veut triompher du Nord, le Midi avec « sa littérature facile, à l'eau claire, et le battage « qu'il sait si bien organiser autour de ses « gloires locales...
« Surtout ne mêlons pas de personnalités aux « querelles littéraires : ces disputes méprisables « ne feraient qu'encourager le public à s'adres- « ser aux médiocres, et il n'en a pas besoin. ».