PIERRE MILLE
Roi des conteurs,, puisqu'il ne voulut pas qu'on l'en nommât prince, l'auteur de Sur la Vaste Terre et de Louise et Barnavaux sait comme pas un aujourd'hui, à l'aide d'histoires très simplement humaines, piquer la curiosité, ébranler le sentiment et satisfaire à notre besoin philosophique de généralisation. Humoriste et philosophe, M. Pierre Mille est en outre un de nos meilleurs, écrivains. Il n'a quun seul défaut : il est trop intelligent.
Face au Bouddha accroupi sur la cheminée, de l'autre côté de la table, le confident de Barnavaux se renverse dans son fauteuil, rit, allume une cigarette, nous pénètre d'un regard admirablement intelligent dans sa malice, et cause : il cause, il raconte, et on ne se lasserait pas de partager sa bonne humeur, de participer à la gaieté profonde et juvénile a\rec laquelle il prononce des paroles, fines ou graves.
« Vous avez raison, nous dit- il, de faire in- « tervenir le romantisme dans votre question-
« naire sur les tendances présentes des lettres. « Naturalisme, Parnasse et Symbolisme, tout « cela, voyez-vous, du romantisme encore et « toujours ! Nous n'en sommes pas sortis et en « sortirons-nous jamais ?. . . Pourtant, ce qui pour- « rait donner bon espoir, c'est qu'actuellement « le théâtre est affreusement romantique avec « Bernstein et Bataille : le romantisme, puis- « qu'il fleurit aujourd'hui, dans le genre le plus « vulgaire, le plus populaire, approcherait donc « de sa fin. Je voudrais le croire parce qu'au « fond le romantisme se ramène à ce que les « psychiatres appellent écholalie. Mais, je n'ose « trop l'espérer: il a la vie tellement dure... Connaissez-vous, reprend M. Pierre Mille, « l'ouvrage récent et tout à fait intéressant d'un « M. Bovet, intitulé Lyrisme, épopée, drame. « Tout cycle littéraire, selon M. Bovet, se com- « pose de trois phases successives : celle du « lyrisme, celle de l'épopée, celle du drame. « Après quoi on recommence. Eh bien ! il me « semble que cette loi pourrait très bien s'ap- « pliquer au xixe siècle : après la belle florai- « son lyrique des débuts, après la période des « constructions romanesques, nous en serions « maintenant au troisième stade. Voyez l'im- « portance actuelle du théâtre, et comme on ra- « mène plus ou moins toute littérature à un type « dramatique... »
— Et pour inaugurer un nouveau cycle ? interrogeons-nous. —
« Pour qu'un nouveau cycle commence, il fan- « drait une société nouvelle avec les circons- « tances qui la provoqueraient. » —
Nous objectons alors à M. Pierre Mille que l'œuvre considérable de deux ou trois grands romanciers de l'heure présente semblerait plutôt marquer la naissance d'une période épique.
« Non, non — repartit avec vivacité l'auteur « de Sur la Teste Terre, — il n'y a pas d'épopée « là-dedans, c'est fait à coup de bouquins de « chez Alcan. Allez, le roman se meurt chez « nous. Moins défaite, plus cohérente que la « nôtre, la société anglaise est, elle, au con- « traire, en pleine période de roman, au point « où nous nous trouvions en 1848... »
Au sujet des éditions à bon marché, M. Pierre Mille se Montre sceptique : « L'ouvrage à trois « francs cinquante, lui-même, n'était peut-être ■« pas indispensable. Quand il n'existait pas, on « avait la ressource du cabinet de lecture. Si « les livres valaient communément cent francs, « il se trouverait encore des gens pour les ache- « ter. En fait, l'ouvrage à dix-neuf sous se « prend à la gare et reste dans le wagon à l'ar- « rivée. Anatole France me disait avoir lu ainsi « Les Diaboliques,. Et puis, ces éditions bon « marché sont farcies d'images : or, le Français
« répugne à ce qui est plastique et cinématique, « il n'aime pas les livres d'images.
« Voyez -vous, conclut avec un humour qui « ne va pas sans énergie, M. Pierre Mille, il y a « un grand criminel dans l'histoire c'est celui « qui, en découvrant la vapeur, a bouleversé d un monde et mie humanité à peu près équi- « libres. »
LOUIS NAZZI
M. Lowis Nazzi publiait naguère les, deux premiers numéros d'une très petite revue, Sincérité. Ils n'eurent pas de lendemain. Mais une sympathie grande avait accueilli les, nouvelles, les poèmes, les notes critiques, les « crottes de bique » que M. Louis Nazzi rangeait pêle-mêle sous sa couverture sang- de-bœuf .
Depuis M. Louis, Nazzi tient dans Comœdia une chronique littéraire sur Le Théâtre publié. On se rappelle ses polémiques avec M. Henri de Noussanne, au sujet des Polichinelles.
Nous trouvons l'auteur de Gégène et Nini dans une coquette petite maison de Sannois, en pleine campagne. La pluie tombe, torrentielle. Un rayon de soleil luit, joue dans les mille brochures, livres et papiers qui encombrent la table. Un arc-en-ciel apporte des couleurs timides. La pluie cesse. Et sans nous rappeler pourquoi nous sommes ici, nous sortons. Nous déambulons dans la campagne. Les arbres
laissent choir sur nous de grosses gouttes de pluie. Et quand nous nous décidons à interroger M. Louis Nazzi, celui-ci nous répond d'une voix douce : « Le roman ? Il subit, depuis 1900, une « grande influence ; celle de Charles-Louis Phi- « lippe. J'adore l'œuvre de Philippe, vous le « savez. Il y a aujourd'hui, parmi les jeunes « hommes, des romanciers de beaucoup de ta- « lent ; par exemple, Valéry Larbaud, qui a « donné Fermina Marquez, Jean Giraudoux, un « peu trop compliqué, peut-être, Léon Werth. « Quand je dis les jeunes hommes... Il y a « Marguerite Audoux. Les romans de Georges « Pioch, les connaissez-vous ? J'admire Octave « JJirbeau, Le Calvaire, La 628- E- 8, J.-H. « Rosny, La Vague rouge, Marthe Baraquin, ". André Gide. »
Nous parlons du roman anglais, du roman russe. « Dostoïevsky est un écrivain admirable, « dit M. Louis Xazzi. Quand je pense que des « critiques lui reprochent de faire de la littéra- « ture avec la misère ! Mais le sentiment de la « misère peut inspirer des œuvres fortes. Dic- <^ kens, Dostoïevsky, naturellement, en sont des « exemples probants. Si le roman populaire ap- « parti en t, chez nous, à des Decourcelle, la faute « en est imputable aux artistes. Il faudrait au « peuple des histoires simples et vraies, « exemptes de fausse émotion. Le peuple, cer-
« tainement, les lirait. C'est une erreur que de « vouloir écrire des romans populaires unique- « ment pour le peuple. S'il faut être peuple « dans sa vision, il faut demeurer artiste dans « l'exécution. Chesterton montrait bien cela « dans un livre sur Dickens.
« Voyez- donc la réponse de Zola à Jules « Huret. Il semblait annoncer ce qu'ont cherché « à faire — ce qu'ont fait — Charles-Louis « Philippe, Lucien Jean, cette alliance de l'ar- « tiste et du peuple. Cette tendance, il importe « de la continuer. On nous a trop raconté l'his- « toire de la comtesse !... Les romanciers dits « psychologues, à la suite des Bourget et des « Prévost, ont. vécu des ragots de boudoir et « de fumoir. La rue, l'atelier, sont plus intéres- « sauts, certes. Il y a là une source de littéra- « ture populaire. »
Nous parlons encore des jeunes romanciers. Après quoi. « Le roman va à une forme sim- « plifiée, à un réalisme attendri, conclut M. « Louis Nazzi. Ce qui manque encore, ce sont « des caractères. Il y a beaucoup de talents, dis- « perses, mais pas de caractères. Le danger, « c'est de pasticher un auteur, de vouloir le « recommencer ». Ainsi les élèves de Gabriele « d'Annunzio, de Henri de Régnier. »
Et comme M. Louis N«J;zi nous disait à nou-
veau combien il estime le vrai roman populaire, il déplore, pour répondre à la seconde question de notre enquête, que le public, sans direction, achète justement, dans les livres à bon marché, les Zévaco et les Morphy.