‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 76 sur 94 · PAUL REBOUX · texte numérisé non relu

PAUL REBOUX

M. Paul Reboux s'est fait de bonne heure une situation importante dans, le journalisme. Il devint, à la mort de Catulle Mendès, directeur littéraire du Journal.

C'est un critique et un romancier. Président de l'Association de la Critique, il a inauguré, peut- on dire, un nouveau genre de critique en donnant chaque semaine au Journal, des notes brèves et concises sur les livres nouveaux. Ses premiers articles qui parurent dans diverses revues, dont Les Lettres, ont été réunis en un volume, Vient de paraître. Bans le roman, il a écrit des œuvres d'un pittoresque chatoyant, La Petite Papacoda, par exemple. C'est encore un pasticheur. Le livre qu'il a écrit avec M. Charles Millier, À la manière de... est un chef-d'œuvre du genre.

« Mes chers Confrères,

« Les destinées des écoles littéraires sont « changeantes.

« Avec l'aviation, le Romantisme est passé « dans le sport. Les méthodes Naturalistes sont « retournées à la science, d'où elles étaient ve- « nues. Le Symbolisme, qui a définitivement « quitté les Lettres, communique à la peinture « et à la musique contemporaines son odieuse « et malsaine obscurité. Quant au Parnasse^ il « subsiste. Chose admirable ! C'est un symbo- « liste repenti, Henri de Régnier, qui en est « devenu le grand-prêtre. Il a des clercs. Toute « une école s'est formée autour de lui. Ce sont « des jeunes gens qui, d'ailleurs, ne pontifient « point. Ils écrivent avec soin et appliquent le « raffinement de leur esprit à des frivolités de « bonne compagnie. Voilà le seul groupement « que je puis constater à cette heure. Mais on « manque de clairvoyance pour juger le temps « où l'on vit.

« La plus remarquable originalité littéraire de « ces cinq dernières années me paraît être la « transformation de la critique. Cet art indis- « pensable, mais parasitaire, a trouvé sa for- « mule. Les critiques littéraires, renonçant aux « longs articles, composent de plus en plus des « notes brèves, substantielles, propres à éclairer « le public sans lui infliger des commentaires « interminables. Ainsi les critiques seront lus « plus assidûment ; ils rempliront utilement leur « tâche et maintiendront leur autorité.

« Il est juste de signaler la tendance qui in-

« cline les écrivains à flatter le goût du grand « public. Autrefois cela ne se faisait qu'excep- « tionnellement, et l'on se souvient de la ma- « nière dont Jules Lemaître remit à sa place « Georges Ohnet, qui se croyait autorisé à se « mêler aux littérateurs. De nos jours, les « Georges Ohnet pullulent. Ils n'écrivent plus « de romans romanesques, mais des romans « bien pensants. Ils savent qu'il existe un exu- « toire connu des éditeurs, et qu'on pourrait « nommer: le gouffre clérical. Ce gouffre, d'une « stupéfiante avidité, engloutit, par éditions en- « tières, les romans honnêtes, corrects, où le « héros patriote respecte le clergé, où l'héroïne « gouverne ses sens — quand on daigne lui «en accorder! — et agit selon la morale... « Tout cela est réglé d'avance, conventionnel, « pommadé, écœurant !... Pourtant c'est cela « que les éditeurs nous donnent pour exemple ! « C'est cela que les directeurs de journaux et « de magazines publient avec empressement. « Bien mieux ! C'est cela qui tue le reste ! Par- « f aitement ! Un conte correct mais audacieux « ne serait aujourd'hui publié nulle part. On « refuserait les nouvelles de Maupassant. Pas « un grand journal n'oserait donner en feuille- « ton un roman de Zola. On a parlé justement « de la vague de pudeur qui monte, et qui noie « dans son flot fade toutes les énergies litté- « raires.

« Voilà la véritable crise que subit la lit- « térature actuelle. Que cette période de tartuf- « ferie cesse, que les personnages des livres « et des pièces redeviennent des personnages « complets, non de mièvres émasculés, et nous « pourrons attendre le chef-d'œuvre. D'ici là, « n'y comptons guère. »

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