HENRI DE RÉGNIER
de l'Académie française.
Un des écrivains, de la génération de 1885, dont V influence avouée ou secrète s'exerce le plus manifestement sur toute une jeunesse littéraire. Ceux-là même, qui refusent de le reconnaître pour maître, lui accordent les plus, grandes qualités, d'artiste. Figure attirante entre toutes d'ailleurs que celle du poète des Médailles d'Argile qui est en même temps le grand romancier de La double Maîtresse, et Vanalyste aigu du Passé Vivant.
Avec ses commodes et ses bahuts d'Extrême Orient, ses mille bibelots où s'éternise le sourire du passé, toute sa grâce archaïque, le salon où nous reçoit M. Henri de Régnier conviendrait merveilleusement à quelqu'un de ces gentilshommes éclairés du xvme siècle, que les voyages et la pratique de la vie habituaient à
regarder le monde, à travers l'indulgence élégante d'hommes de goût.
On ne saurait, au sujet du Symbolisme, re cueillir d'avis plus autorisé que de la bouche de celui gui ne craignait pas, récemment, sous la Coupole, de rendre hommage à la mémoire de Mallarmé.
« Il faut 'distinguer — nous dit M. de Régnier, « le Symbolisme proprement dit, la doctrine d'art « qui proclamait comme modes d'expression es- « sentiels l'allusion et le symbole, et, d'autre « part, les essais de réforme technique que l'on « a groupés sous ce nom. A ce dernier point de « rue, il est certain que les symbolistes lé- « guaient Vers 1900 à la génération suivante des « procédés intéressants. Les poètes cependant « n'ont pas su ou n'ont pas voulu en tirer parti : « presque tous, ils sont revenus à la prosodie « traditionnelle. C'est peut-être que la réforme « n'avait pas le caractère d'urgence que nous « lui supposions, peut-être aussi qu'elle était « incomplète, qu'elle manquait de fini. »
Comme nous demandons à Fauteur d'Aréthuse, s'il ne pense pas que le Symbolisme a permis au poète d'ouvrir plus grands les yeux sur la vie, en élargissant le champ de l'inspiration, il reprend :
« Le Symbolisme a certainement vu une ma- « tière poétique plus large que celle du Parnasse « mais les Parnassiens ont réalisé bien davan-
« tage. Les intentions poétiques de Mallarmé « étaient certainement supérieures à celles de « Mendès. »
En ce qui concerne la poésie d'aujourd'hui et notamment la jeune poésie, M. de Régnier ne discerne pas de tendances originales mais beaucoup de tempéraments originaux.
Au sujet du roman, Fauteur de La double Maîtresse ne croit pas à l'opposition de la grande fresque de vie collective et du roman d'analyse individuelle. « Appelez ce dernier récit ou « nouvelle, si vous y tenez, mais les deux genres « sont légitimes. Si le roman, comme la litté- « rature en général, d'ailleurs, se définit l'étude « de l'homme, il apparaît aussi légitime de 1 etu- « dier dans un salon que dans la mine, de « peindre le milieu mondain que de s'attacher « aux milieux populaires. »
— Encore convient- il — remarquons-nous — de faire état de ce milieu ; or, certains romanciers d'aujourd'hui prétendent l'indiquer simplement comme le décor de l'intrigue qu'ils mettent en scène. Ne confondraient- ils pas deux genres, ainsi que Brunetière et Maupassant le reprochaient à leurs devanciers ?
« Il est possible, en effet, reprend M. de « Régnier, que l'importance croissante du théâtre
« ait sa répercussion sur le reste de la littéra- « ture. Mais, de façon générale, il est ridicule « de s'emprisonner à l'avance, en proclamant : « Je ferai tel ou tel roman ».
« La grande querelle me paraît plutôt entre « ceux qui veulent faire du roman une œuvre de « propagande, d'instruction, de moralisation sur- « tout, et ceux qui pensent avec raison que le « roman peut être tout cela par surcroît, mais « qu'il n'y doit point tendre immédiatement et « directement. »
Nous parlons alors de cette épidémie de pruderie qui sévit depuis quelque temps en littérature et dans le journalisme.
« Ce qu'il y a de curieux, remarque M. Henri « de Régnier, c'est cette chasse à tous les mots « qui font image, contemporaine d'un goût de « plus en plus marqué pour l'instantané et « l'illustration brutale.
Et l'historiographe de Monsieur de Bréot, qui sut peindre avec tant de vigueur des époques moins hypocrites que la nôtre, se montre plutôt pessimiste pour l'avenir : « Il « est à craindre que les nouvelles générations, « surtout sportives, laissent faire, par indiffé- « rence. »
M. Henri de Régnier n'appréhende point de funestes conséquences du développement des publications à bon marché.
« Remarquez, nous dit-il, qu'on a donné peu
« d'inédits, et qu'on en donnera de moins en « moins, parce que l'opération commerciale n'a « pas été fructueuse. Dans l'ensemble, ces pu- « blications mettent à la portée du plus grand « nombre des œuvres moins viles que les an- « ciennes productions à bas prix. »
LOUIS RICHARD-MOUXET
Critique et esthéticien de valeur, il a donné, au Mercure de France, une étude importante sur Le Roman expérimental. // prépare un Essai sur l'avenir des lettres françaises. Le début a paru dans Les Entretiens Idéalistes, où M. Louis Richard- M ounet donne des articles, très remarqués.
« Les tendances présentes sont malaisées à « définir, tant est anarchique l'ensemble de la « production littéraire. A se fier aux apparences « on pourrait croire à de la richesse et, partant, « à de la puissance créatrice, alors que nous « en sommes, en vérité, à une époque d'éla- « boration de tous points analogue à celle de « la Pléïade.
« Avec la Pléïade commence, dans notre his- « toire littéraire, le cycle esthétique où l'œuvre « n'a d'origine et de fin que la nature humaine. « Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, l'ar- « tiste n'aura d'ambition qu'exprimer cette na- « ture en usant successivement de l'une de ses « facultés à laquelle toutes les autres seront « soumises. Plus il avancera dans le temps, plus
il diminuera le champ du domaine artistique jusqu'à ce que, parti de la sensibilité pour créer une langue, c'a été l'œuVTe de la Pléiade, il en vienne à ne voir dans cette langue qu'une matière à modeler selon ses sensations. « Alors, face à face avec la Nature origine des dites sensations, Nature dont il s'était séparé au moment de la Pléïade, il s'est voulu maître d'elle qui l'asservissait jusqu'à l'anéantissement de tous ses pouvoirs : Naturaliste il n'exprimait qu'elle, Symboliste il a prétendu qu'elle n'exprime que lui dans ses actes et ses apparences à elle. Il ne rentre point en lui-même pour s'en détacher comme au temps de la Pléïade. Fort de tous les moyens hérités des trois siècles, pendant lesquels il a travaillé à la perfection de ses pouvoirs esthétiques, il lutte pour lui imposer son joug. De là cette abondance et cette variété d'œuvres, ces doctrines aussi nombreuses qu'éphémères, ces efforts de concentration excessive et d'expansion désordonnée, en un mot cette effervescence dont on peut aussi bien dire qu'elle est celle d'une dissolution que celle d'une régénération littéraire. En fait la production actuelle manifeste l'une et l'autre de ces tendances à peu près à égalité de pouvoirs, d'où effervescence et confusion ; mais les signes de la victoire de la seconde sont évidents pour qui les cherche dans les œuvres.
« Pour les découvrir, on ne doit pas arrêter « son attention aux apparences d'une matière « verbale de forme plus ou moins singulière ou « tourmentée, non plus qu'au dessin incorrect « d\me composition bizarre où ne sont respec- « tés ni l'ordre ni la mesure ; il faut atteindre « aux raisons d'être de l'œuvre et ne considérer « qu'elles. On voit alors qu'elles ne sont plus « celles analytiques du cycle précédent et que « leur objet n'est plus la seule nature humaine « dans ses- rapports déterminatifs avec les « choses. Elles sont au contraire génératrices du <: cycle original qui s'étend de la Chans.on de « Roland à Rabelais. Les destins de l'huma- « nité font leur objet et non pas ceux des « connaissances humaines. La fonction de l'ar- « tiste est de montrer désormais que sont réa- « lisables les plus hautes aspirations de e. l'Homme. Son œuvre doit être l'épopée de « cette réalisation ! Elle ne vaudra en gloire et « en puissance, elle ne durera aussi que par « son irréductible vérité.
Voilà pourquoi il en appelle à une autre fa- « culte que la raison pour atteindre à l'éternelle « source de vie à laquelle il doit puiser et qui « est commune à la Nature et à lui ; voilà pour- « quoi il veut collaborer avec cette Nature et la « nécessité de cette collaboration explique qu'il « ne renonce point aux conditions de Beauté qui « sont celles de la Matière. Il veut que par
« elles soit sensible, dans l'œuvre, la présence « réelle de l'idéal qu'il substitue à celle de la « nature humaine, en les soumettant à cette « unique puissance de vie dont il s'efforce d'éla- « borer les fonctions esthétiques.
« Il emploie, pour cette élaboration, toutes les « connaissances acquises pendant le cycle pré- « cèdent et elle porte simultanément sur tous « les éléments de l'œuvre. Malgré lui son effort « obéit fréquemment au principe analytique de « ce cycle, de telle sorte que son œuvre est de « concentration quant à l'un de ces éléments et « non de synthèse. Il en résulte une telle diver- « site dans l'ensemble des œuvres, une telle di- « minution dans la puissance effective de « chaque œuvre où est rompue l'unité esthé- « tique, que la production actuelle apparaît « chaotique, et sans direction définie.
« La vérité n'en est pas moins que chaque « auteur travaille ardemment à manifester quel- « qu'une des conditions esthétiques d'une ère « nouvelle où l'œuvre littéraire surpassera, en « perfection et en éclat l'œuvre du dix-sep- « tième siècle dont on a. trop dit qu'elle ne « pouvait être même égalée. »
LUCIEN ROLMER
Fondateur d'une école de la grâce, qui va de pair avez sa revue, La Flora, M. Lucien Rohner est un romancier et un poète. M. J. Ernest Charles signalait naguère, avec grand éloge, dans La Revue Bleue, son premier livre, Mme Fornoul et ses héritiers. Depuis, M. Lucien Bol mer a donné des romans enthousiastes, comme Maïvine, et des livres, de poèmes d'un lyrisme fougueux, les Chants perdus et le Second livre des Chants perdus.
« Dans la mesure où la littérature actuelle « offre son intérêt et sa grande valeur, elle ne « continue ni ne transforme le Romantisme, le « Naturalisme, le Symbolisme et le Parnasse, « elle les réunit: elle est l'estuaire où ahoutis- « sent tous ces grands courants littéraires asso- « ciés.
« Dans la mesure où la littérature actuelle ne « présente aucun intérêt, elle tente, en les sui- « vaut d'abord et les imitant, en les plagiant
« même, elle tente de contredire ces grands « courants littéraires ; elle tente de les dépasser « et, supposant ensuite à leur route, elle vou- « drait les endiguer : elle se réclame de la « science. Mais c'est la littérature de Yin- « science, c'est la confession des ignorants de « laboratoire, une sombre flotille, un triste culte, « c'est la production d'une tribu de rongeurs.
« La nouvelle génération littéraire se divise « en deux plans comme l'eau et l'air, — et « comme la littérature: la génération des artistes « de talent, — et la génération des plumitifs « qui suppléent au manque de talent, soit, dans « leurs œuvres, par des contorsions ou par des « recherches de fards, de fioritures rapportées « et autres agréments ou par un mélange inat- « tendu d'images et d'idées dont les mots se « réfractent, dont les corps se repoussent, soit, « dans leur vie, par le travail infortuné, patient « et respectable, ou par l'entrejeux respecté.
« La nouvelle génération littéraire apporte-t- « elle des formules originales ? Votre mot « for- « mules » condamne votre question, — le mot « originales » la rachète ; nous saurons ce dé- « tail dans cinquante ou cent ans, mais c'est un « détail, je vous le jure, et ce détail ne peut « paraître important qu'à des spientistes. L'im- « portant ne semble pas au Poète d'apporter une « formule, même originale (et je souris), l'im- « portant lui semble de créer une belle œuvre.
248 LES TENDANXES PRÉSENTES
« La chaleur naît de la lumière ; dès qu'il a « plu, il fait humide, — et dès qu'il y a œuvre
d'art et beauté — c'est-à-dire création — il <^ y a implicitement formule originale, by god ! « Lorsque notre dieu fit le monde, apporta- 1- il « une formule originale » à ses confrères, les « autres dieux? Vous me répondez tout de suite « et, tout de suite, vous comprenez pourquoi « les formules me divertissent et pourquoi je « souris avec tant de douceur.
« C'est un verre vide que la « formule ori- « ginale », — mais moi, j'ai soif et je bois « mon vin nouveau, je veux boire et j'aurai « toujours soif ! Si jamais, par hasard, je n'avais « plus soif ou si mon vin, un jour, s'épuise, « je m'amuserai alors à regarder l'aspect de « mon verre vidé : ce ne sera qu'une consola- « tion et ce n'en sera peut-être pas une... Si « nos rongeurs s'amusent à souffler dans leurs « verres vides, c'est qu'ils n'ont point de vin « qui coule dans leurs cales et que sans avoir « bu ils n'auront jamais soif !
« Une formule originale?/) Vous savez en quel « dédain, en quelle pitié on tient les « veristes », « je veux dire les chimistes qui s'amusent à « obtenir des roses vertes ou des violettes « fauves, des orchidées au nitrate ou des lys « iodés? Comprenez donc ce que j'éprouve de- « vant les œuvres de la petite littérature, devant « les exportations de nos jeunes usiniers.
« Je vous le dis en vérité : toutes les roses « sont « originales » et tout leur don consiste « à naître dans la terre, — le reste n'est que « soins, hélas, et que hasard ! Nasctoitiir, sirn- « plement, le secret du génie, naspuntur , l'art « des roses... Soyez d'abord doués comme le « sont les roses, — et comme elles soyez en- « suite cultivés !
« Quant à la seconde partie de votre ques- « tionnaire, laissez-moi vous dire que le prin- « cipe de la Démocratie est d'une morale admi- « rable et que « le bon marché des publica- « tions » n'a rien à voir avec « le niveau des « œuvres » : tout dépend du poète et non du « goût public. »