EDOUARD SCHURÉ
L'auteur des Grands Initiés voulut pour édifier sa belle œuvre de philosophie et d'art idéaliste le recueillement qui, seul, peut assurer la sérénité de l'esprit et la pureté de la vision, ieuse, mais, sûre, sa renommée survivra à des réputations plus bruyantes, et dès maintenant, cette satisfaction lui est donnée de constater quels fruits portèrent dans les jeunes âmes ses; enseignements de penseur et de poète.
Droit et robuste comme un arbre de sa montagne natale, le regard d'une étonnante vivacité, If. Edouard Schuré apparaît singulièrement jeune de visage et de stature. Cet homme, qui entretint des relations avec les esprits les plus éminents du dix-neuvième siècle finissant, qui approcha intimement Wagner, Nietzsche, Taine et tant d'autres, est l'affabilité même. Il nous reçoit avec la plus grande cordialité dans son cabinet de travail de la rue d'Assas, proche du Luxembourg.
« Nous procédons encore aujourd'hui du ro-
« manîisme, n'en doutez pas, nous dit-il. Et « le romantisme est avant tout un réveil de « Pâme. Celle-ci se saisissait en retrouvant l'in- « fini dans elle-même et dans la nature, d'où, « pour l'imagination et le sentiment, de nou- « velles et vastes perspectives. Seulement, cette < révélation ne s'accompagnait pas d'une phi- « losophie précise. Et puis, elle comportait une « rançon, l'hypertrophie du moi et la tendance « au cabotinisme, élément négatif, sur lequel « insiste surtout un Jules Lemaître, par exem- « pie, sans tenir compte de l'élément positif « et bienfaisant.
« Littérairement, ce sentiment de l'infini est ■:: venu retremper La peinture de l'amour, à par- « tir surtout de La Nouvelle Eéloïse. Songez à « l'influence européenne de cette œuvre, qui « enfiévra Goethe et Bonaparte. Le mouvement « romantique dégénéra, d'ailleurs, en exagéra- « tion et en fantaisies.
« Le naturalisme, dont vous faites état dans « votre questionnaire, marque une réaction et « se caractérise par une obnubilation du sen- « tinrent de l'infini. Taine et Zola l'expriment « chacun à sa façon. Encore ai- je entendu Taine « se plaindre, vers la fin de sa vie, de la « tournure que prenait le naturalisme. Le Parce nasse fut idéaliste à sa manière, mais cet « idéalisme se restreignait au monde extérieur « et à la beauté physique. Le symbolisme, en-
« fin, qui nous touche de plus près, m'appa- « mît comme une aspiration vers un mysticisme « transcendant, dépourvue de philosophie et de « véritable profondeur. Il n'en est pas sorti « d'œuvres définitives et je ne connais guère « qu'un grand symboliste intuitif, Gustave Mo- « reau. De tous les autres simples impression- « nistes, on pourrait dire avec raison, semblent t-il : « ils ont trouvé une couronne et un « sceptre, mais ils n'ont su que jouer au cer- « ceau ».
— Apercevez-vous, aujourd'hui, quelque direction d'ensemble ?
« Il y a bien un mouvement néo-classique, « et qui m'apparaît fondé dans une certaine « mesure, parce que le génie gréco-latin a for- « mule les grandes normes de l'art. Mais où ce « mouvement pêche, c'est lorsqu'il tombe dans « le pastiche du dix-septième siècle et" veut « prendre pour modèle cette époque, assuré- « ment brillante, mais où, notez-le bien, on « avait perdu le sens profond du divin. D'ail- « leurs, cette tendance est trop faible pour « triompher de l'anarchie dans laquelle nous «'nous débattons. Il faudrait faire une synthèse « intégrante de toutes les parties du génie fran- « çais. Or, celle-ci dérive de trois éléments : « l'élément celtique, ou les facultés spontanées « d'intuition ; l'élément latin, qui est de forme, « et l'élément germanique, qui est de» vigueur.
« Cette synthèse devrait s'inspirer du spiritua- « lisme, en rapport étroit avec le Cosmos, qu'ont « formulé de nos jours un Bergson et un Bou- « troux. Le romantisme fut un idéalisme sans « philosophie. L'idéalisme d'une littérature nou- « velle devrait fleurir sur la conscience de :: l'unie et la science de l'esprit. L'art peut, en « effet, se définir — conclut — M. Schuré, comme « une sensation puissante pénétrée de sentiment « et dominée par l'idée. »