‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 83 sur 94 · EDMOND SÉE · texte numérisé non relu

EDMOND SÉE

L'auteur de La Brebis continue la grande tradition psychologique de notre théâtre. A notre époque d'impressionnisme dramatique et de brutalité romantique, il entend rester fidèle à la peinture de l'âme et de ses, conflits.

M. Edmond Sée doit chérir le dix-huitième siècle : la rue d'Anjou à sa naissance, un escalier en colimaçon, dont les paliers exigus s'ornent de glaces, les gravures qui font revivre dans le salon la sensibilité délicatement libertine d'antan, tout cela évoque délicieusement l'époque joyeuse, folle et profonde des roués et des philosophes.

« J'estime, nous dit l'auteur de La Brebis, que « la scène française est actuellement en pleine «régression. Sans doute, le Théâtre - Libre « avait-il exagéré dans le sens du réalisme et « de la tranche de vie à offrir au spectateur. « Mais, c'est à cette exagération, sans doute,

« que nous devons, pour une part, l'harmonieux « équilibre, la santé dramatique, qui marque la « période de 1894 à 1900, et que représentent « Hervieu, François de Curel, Porto- Riche, Ca- « pus. Depuis 1900, il y a décadence. »

— A quoi serait due cette décadence, selon vous ?

« Elle tient, je crois, à diverses raisons. On « peut incriminer d'abord cette sentimentalité « fausse et romanesque qui a envahi la scène. « Il s'est produit aussi un retour offensif de « la brutalité romantique, de la violence su- « perficielie. Enfin, toutes les pièces s'imprèx gnent d'une espèce de lyrisme, qui a son « agrément, mais qui apparaît mensonger et « conventionnel. En voilà assez pour nous écar- « ter du vrai théâtre. De façon générale, un « Becque, un Porto-Riche, possédait ou pos- « sède des qualités d'observation générale et « humaine, ces mêmes qualités qui sont indis- « pensables au romancier. Xos dramaturges « d'aujourd'hui ne veulent connaître crue l'op- « tique du théâtre. Ils sont essentiellement au- « teurs dramatiques, avant même que d'être « hommes ou penseurs. »

— En dehors de ces facteurs, qui tiennent à la conception même de l'art dramatique, n'estimez-vous pas qu'il y ait des conditions extérieures qui nuisent actuellement au progrès du théâtre ?

« Les directeurs me semblent également res- « ponsables. Ils n'ont qu'une préoccupation, « c'est de pousser la pièce, quelle qu'elle soit, « jusqu'à la trois centième. Et cela s'explique « par le désir dont ils sont obsédés de réunir « sur leur affiche le plus grand nombre de « redettes possible. Ces vedettes, il faut les « payer, et cher... »

— Les acteurs ont donc leur part de responsabilité ?

« Sans doute, et d'autant plus que, presque « tous mûrs, frisant ou défrisant la cinquan- « taine, voire davantage, ces Messieurs et ces « Dames veulent des rôles appropriés à leurs « illusions — entendez par là qu'au mépris de « toute vérité, nos pièces mettent constamment « en scène des jeunes filles amoureuses de « vieillards, et autres fantaisies.

<: Acteurs et directeurs — ces derniers sur- « tout — se trompent constamment dans leur « conception du public. Celui-ci est beaucoup « moins rebelle aux œuvres fortes et belles que « certains avis intéressés le proclament. Le suc- « ces de Maman Colibri, le chef-d'œuvre de « Bataille, le prouve. La critique aurait ici un « grand rôle à jouer. Mais, vénale jadis, elle « meurt aujourd'hui de complaisance. Je vois « toutefois un indice de renaissance dans la ma- « nière dont un Hermant ou un G. de Pawlowski « entendent leur fonction.

« Ce n'est, d'ailleurs, conclut M. Edmond Sée, « qu'un mauvais moment à passer. Nous en « sortirons, j'en suis persuadé, et c'est la con- « viction que j'exprime dans une étude sur la « Renaissance du Théâtre, qui va paraître. »

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