JEROME ET JEAN THARAUD
Un bel exemple de fraternité littéraire, riche non seulement de promesses mais de réalisations, ce qui peut étonner de la part de deux jeunes gens,. Dingley, l'illustre écrivain, leur var lut, il y a quelques années, le Prix Goncourt. L'an dernier, la plupart des critiques, dignes de ce nom s'accordaient à saluer dans La Maîtresse servante la manifestation de qualités qui firent les grands, romanciers : Fart de la composition, le don de conférer aux figures une vie remarquable, V élégance simple de V expression .
Un vieil hôtel du quai Voltaire aux larges vestibules sur lesquels ouvrent des portes à marteau. Dans un cabinet de travail des plus simples les frères Tharaud corrigent les épreuves de leur prochain roman. La besogne presse, l'accueil est cependant fort aimable et tour à tour l'un précisant ou complétant la pensée de l'autre, les collaborateurs définissent pour nous leur conception du roman. « Comme nous le « disions à un de vos confrères qui nous in-
« terrogeait sur la jeune littérature, il nous « semble que l'avenir, la santé du roman ré- « sident dans l'application à ce genre des prin- « cipes formulés par Boileau dans Y Art Poé- « tique. Personne ne s'en avise présentement. « Les romanciers d'aujourd'hui deviennent in- « convenants à force d'étaler dans leur œuvre « une sensibilité la plupart du temps si peu « intéressante. Stendhal, que l'on proclame « glacé, par comparaison, et qui peut le pa- « raître, vous saisit bien autrement, lorsqu'on <c aperçoit l'émotion intense qui anime par « exemple le personnage de Sanseverina et les « amours de Fabrice, avec la fille du général « Conti, dans la Chartreuse de Parme. Seuie- « ment, chez lui, il y a transposition intellec- « tuelle. Ii faut signaler la même chose de Mau- : passant chez qui l'absence d'effusions ne fait « nullement tort aux qualités émotives du « récit. »
— Les femmes ne seraient-elles pas responsables de ces débordements subjectifs ? —
« Peut-être ! Mais nous n'en savons rien, nous « lisons très peu ou pas du tout. Ce qui nous « intéresse, voyez-vous, c'est l'émotion intellec- « tuelle : tout ce qui s'évade de la sensiblerie, de c la sentimentalité, à moins que celle-ci soit in- « tellectualisée. Nous répugnons surtout à la « littérature de gens excités. » —
Xous faisons remarquer alors aux auteurs de
Dingley, Vïllustre écrivain, que certains hommes connus et estimés du public, d'un certain public tout au moins, prétendent traduire, dans leurs grandes fresques romanesques, autre chose que l'éternel adultère ou l'attraction des sexes. —
« Sans doute, répond l'un d'eux, — et nous « avons la plus grande estime pour cet effort, « mais on relève trop souvent dans les œuvres « auxquelles vous faites allusion une fougue, un « lyrisme effréné, une éloquence qui éloigne un « peu les auteurs du sujet qu'ils traitent et qui « exigerait plus de froideur. Ensuite, ces écri- « vains s'attaquent à des sujets très vastes, si « vastes qu'ils dépassent en quelque sorte le « cadre du roman et semblent mettre obstacle « à toute composition un peu serrée. Or la com- « position nous apparaît primordiale. Voyez : « tous les chefs-d'œuvre du genre, La Princesse « de Clèves, Manon Lescaut, Le Rouge et le « Noir, les Balzac, sont dénués d'éloquence et « caractérisés avant tout par une construction « splendide. Nous comprenons le roman un peu « comme un poème, un développement où le « lyrisme consiste dans le mouvement calculé « et progressif, où toutes les parties concourent « à l'effet total. Il semble bien d'ailleurs que la « tradition française soit là. »
— Il y a une nuance très sensible, concluonsnous, entre votre conception du roman et celle
que traduisent certains romans dits psychologiques ou d'analyse. —
« Dites une différence essentielle, et gui tient « à ce que nous accordons la première place à « l'histoire, au récit. Nous ne sommes pas des « coupeurs de cheveux en quatre. Xous recher- « chons avant tout une histoire vivante et simple « à raconter. C'est ce dont nos contemporains « semblent se soucier fort peu. Un sujet ! Voilà « qui leur paraît méprisable en littérature « comme en peinture. Ils préfèrent un milieu, « un caclre. L'imagination est bien cependant la « qualité la plus rare. Tenez notre dernier « roman met en scène l'infériorité de l'élément « français en Algérie devant l'invasion espa- « gnole ou italienne ; depuis longtemps, nous « possédions la question sous tous ses aspects ; « mais nous avons attendu d'avoir un sujet « précis. Depuis longtemps aussi, nous aurions « été capables de décrire les mœurs des hobe- « reaux périgourdins : c'est un fait divers qui « nous amena à composer la Maîtresse servante. . .
« Insistez bien », ajoutent les deux frères, « en nous reconduisant, sur cette idée que « chaque roman nouveau exige une composition « nouvelle, un mouvement original, et qu'on a « trop souvent recommencé Madame Bovary... « D'ailleurs, tout cela est dans Boileau. »