‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 86 sur 94 · JEAN THOGORMA · texte numérisé non relu

JEAN THOGORMA

M. Jean Thogorma est raideur d'un livre de poèmes d'un lyrisme allier, Le Crépuscule du Monde. // a écrit aussi quelques études de critique, dont la dernière. Les Lettres sur la Poésie, a été très discutée. Voici sa réponse :

« Le xixe siècle peut être dénommé le siècle de « l'individualisme c'est-à-dire de l'anarchie éco- « nomique, politique, morale, esthétique.

« Les œuvres littéraires des écoles, roman- « tique, naturaliste, parnassienne, symboliste, « issues du désordre révolutionnaire n'ont été « que les expressions plus ou moins fidèles de « ce désordre.

« Le néo-symbolisme et ses dérivés, futu- « risme, etc., sont les dernières convulsions « du romantisme expirant. Le mal romantique « qui n'avait pas encore altéré la forme même « des œuvres, semble avoir définitivement at- « teint celle-ci : les livres les plus récents van- « tés par les revues dites d'avant-garde ont

« l'air d'être écrits en petit nègre par des fous

raisonneurs et solennels.

Xous pouvons entendre en les lisant, les « dernières paroles que prétendent transmettre « à la postérité, par la bouche de leurs avortons « les mieux léchés, Messieurs les Bourgeois, « riches, idéalistes et libéraux.

<^ Mais les temps sont arrivés où l'Ordre fran- « çais détruit par les révolutions du dernier « siècle, tente de se reconstituer.

« Une Unité qui commence à prendre cons- « cience d'elle-même se cherche à tâtons, à tra- « vers les ruines accumulées par le génie de la « Division, voilà le fait dominant de ces der- « ni ères années.

« S'agit-il d'Unité religieuse ? Voici le Catho- « licisme dont la force d'attraction et de cohé- « sion reste sans rivale, qui se manifeste plus « fort, plus vivant, plus agissant que jamais.

« S'agit-il (d'Unité morale? Voici le Positi- « visme qui recrute chaque jour des adhérents

nouveaux et sauve ainsi du danger de l'Idéa- « lisme anarchique les individus que leur nature « spirituelle éloigne de la foi catholique.

« S'agit-il d'Unité politique? Voici le Nationa- « lisme intégral qui conquiert peu à peu l'élite « intellectuelle de la nation.

« S'agit-il d'Unité sociale? Voici le Syndica- « lisme qui se présente à nous comme le plus « formidable mouvement dirigé contre l'anar-

« chie économique qu'engendre la ploutocratie « financière et que protège l'étatisme jacobin.

« Les tendances de la littérature actuelle « ayant quelque avenir ne peuvent, pas être « autres que celles de la société. Son prin- « cipe moteur doit nécessairement être le même « que celui qui pousse aujourd'hui les hom- « mes dont le xixe siècle avait fait des espèces .« de vagabonds à reconstruire, pour s'y abri- « ter, les forteresses élevées par la sagesse des « ancêtres : l'Eglise, la Patrie, la Cité, la Fa- « mille, la Corporation.

« Ou la littérature hâtera la reconstruction « effective de la société en la reconstruisant « idéalement par l'expression des idées, des sen- « timents et des actes ayant une puissance « éprouvée de cohésion sociale, ou elle dispa- « raîtra sous le juste mépris des peuples qu'elle « ne fait, depuis quelques années, que cor- « rompre.

« La seule formule féconde que quelques œu- « vres des nouvelles générations apportent, se « réfère aux idées que nous venons d'ex- :< primer sommairement ; on l'a nommée tantôt

Impérialisme esthétique, tantôt Paroxysme. Ce n'est pas le nom qui importe, mais la « chose. La nouvelle littérature, qui n'est pas « dissertation philosophique mais action lyri- « que, prétend exprimer les états radiants de « l'âme humaine en communion par l'amour

« et la raison avec l'Humanité, la Terre, le « Monde et Dieu.

« Elle est ainsi la langue de la Surconscience, « c'est-à-dire de la conscience de l'Unité di- « vine en qui, comme le dit saint Paul, nous « sommes, nous vivons et nous nous mouvons.

« Cette conscience de l'Unité divine, source « des Nombres, est aussi celle de la Hiérar- « chie universelle, ou, si l'on préfère, de l'Or- « dre cosmique et de l'Ordre social.

« Ayant sa source au centre des choses, cette « littérature ne peut être, en révélant l'har- « monie des nombres enchaînés au Principe uni- « que, qu'un agent d'organisation, une fomen- « tatrice d'Unité. Ainsi, en exprimant l'Unité « infinie se mouvant dans les Nombres et « criant à travers les formes changeantes de « la Vie, la joie divine, la littérature nouvelle « est pleinement représentative des tendances « contemporaines.

« Catholicisme, Positivisme, Nationalisme, " Syndicalisme, peuvent ou pourront reconnaî- « tre en elle cette même volonté de l'Unité « qui les anime, et de fidèles images d'eux- « mêmes, dans les symboles où elle inscrit ou « inscrira la pensée humaine.

. « Cette littérature ne veut pas être et n'est '■'. pas la vaticination dans le vide des tenants « d'un prétendu idéalisme qui n'est que blago- « logie de saltimbanques.

« Saine, puissante, créatrice, elle se repaît « d'objets définis, vivants, réels, non de chi- « mères et de nuées.

« Honnête, elle se refuse à flatter et les bas « instincts de la chair et les concupiscences « de l'Esprit déréglé. C'est dire qu'elle ré- « prouve absolument le mensonge naturaliste « de l'Homme-Bête et le mensonge idéaliste de « l'Homme- Ange.

« Elle ne s'interdit d'ailleurs aucun sujet, si « sublime soit-il, et ne récuse pas la fantaisie « ailée des poètes-enfants, laquelle est plus sage « que la lourde pédanterie des philosophes.

« Elle se refuse seulement à pécher contre « PUnité et l'Ordre ; en ce faisant, elle ne fait « qu'imiter les choses les plus gracieuses de « la vie : les oiseaux des bois, les fleurs du « printemps, les vierges sages, les bonnes épou- « ses, les mères adorables.

« L'esprit de la littérature nouvelle est donc « aussi opposé que possible à la vulgarité bru- « taie des réalistes et à la niaiserie élégante « des idéalistes. Esprit de vérité, mais aussi « d'amour ; d'enthousiasme, mais aussi de me- « sure ; de foi religieuse, mais aussi de con- « naissance scientifique ; intuitif et raisonneur, « libre et discipliné, courageux et prudent, « aventureux et sage, traditionnaliste et nova* « teur, il est l'esprit même de notre race ayant « repris conscience de lui-même.

« Rien d'humain ne lui est étranger et rien « de divin non plus. Il peut également faire v- vivre des abstractions et tirer des choses con- « crêtes l'essence spirituelle qu'elles contien- « nent.

« S'il étreint la réalité, il lui communique « son propre mouvement, et s'il est étreint par « elle, il trouve moyen de devenir lumineux <: à son contact.

« La lumière qu'il emprunte au monde exté- « rieur, il la lui rend sous forme de chaleur « et de mouvement. Passif et actif, fécondé « et fécondant, écho et voix, miroir et flam- « beau : avec ce qu'il assimile, il crée, et ses « créations, qui ont leur source dans le monde, « idéalisations de celui-ci, réalisent le double « miracle d'être à la fois plus vraies et plus ',' belles que la réalité dont elles sortent.

« Il connaît d'ailleurs ses limites, il sait que « si les images et les idées des choses qu'il « fait passer dans sa parole ne sont pas aussi « aimables que les choses mêmes, sa parole « doit être modeste et réservée.

« Et puis, quand il n'a rien à dire il s'abs- « tient de parler, et telle est sa profonde sa- « gesse que, plutôt que de prêter à un per- « sonnage comme Jésus de vulgaires pensées « humaines, comme l'ont fait les romantiques « et leurs mauvais disciples, il préférerait se « taire éternellement.

« Enfin, quand il a quelque chose à dire et « qu'il parle, il use d'une langue où il y a « plutôt de la ligne que de la couleur, du style « que de l'écriture, et du rythme que des ima- « ges. »

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