‹ Les Tendances présentes de la littérature françaiseChapitre 87 sur 94 · LOUIS THOMAS · texte numérisé non relu

LOUIS THOMAS

De tous ses confrères, M. Louis Thomas est celui qui a collaboré au plus grand nombre de périodiques. On lui doit des, recueils de « mots », depuis, ceux du général Gallifet jusqu'à ceux de Jean Moréas ; des, « portraits » critiques bros,sés avec goût, des poèmes délicats comme Les douze Livres pour Lili, des romans comme Yette et L'Espoir en Dieu. M. Louis Thomas écrira encore beaucoup, et sous les pseudonymes les plus divers. C'est '■/•aiment un « homme de lettres ».

Nous l'interrogeons. Il va, il vient, dans un vaste salon ; il parle d'abondance. Nous notons :

« La littérature? s'exclame M. Louis Thomas, « les uns, qui n'apportent rien, prétendent « être des classiques. Les autres, qui di- « sent apporter quelque chose, comme YUna- « nimisme de M. Jules Romains, le Futurisme « de M. Marinetti, sont de pauvres esprits. On « fonde une école, le plus souvent, à la suite « de la lecture d'une page de philosophie mal

« digérée ; Jules Romains est tout entier dans « Tarde et Paul Adam lui-même. D'un apho- « risme de Nietzsche, les jeunes gens font une « ode lyrique. Quand j'écrivais mes premières « préfaces aux Lettres, d<e Chateaubriand, j'y « mettais du Cournot ! L'érudition est faite de « ce qu'on lit dans les revues. Tous les phi- « losophes peuvent donner matière à des écoles. « On ne prend pas le temps de digérer ses lec- « tures. Le Français se détache de lui-même.

« Tout chef d'école est un jeune niais.

« Xon, la génération littéraire présente n'ap- « porte pas de formules originales. Et, d'ail- « leurs, il n'y a pas d'intérêt à ce qu'elle en « apporte. Chateaubriand, ce grand bonhomme, « en apportait. Mais Voltaire, cet autre grand « bonhomme, n'en apportait pas. Et le père « Gourmont, en a-t-il jamais apporté ? Il faut « s'entendre, sur ces mots de formules origi- « nales. Des tendances? Oui, la tendance à la « vertu : voyez quel prix échoit à un André « Lafon. Mais l'Académie avait refusé un prix « à Taine. Paul Bourget, qui est le disciple « de Taine, qui se dit tel, aurait pu se rap- « peler une pareille gaffe. Mais il vote pour « André Lafon !...

« La tendance à la vertu, voilà la plus forte « des tendances, avec, aussi, la tendance à la « conservation sociale. Voyez ceux qui illus- « trent ces tendances. »

Et M. Louis Thomas nous nomme, pêle-mêle, Maurras, Lemaître, Daudet, Pierre Gilbert, Georges Valois, Eugène Marsan, Henri Clouard, Barrés, Bordeaux, Bazin, Bourget, François Mauriac, Robert Vallery-Radot, d'autres. Sans parler de gens comme Beaunier, comme Boylesve, comme Marcel Boulenger.

— Et les livres à bon marché ? —

« Il faut faire des livres chers, pour que « les auteurs gagnent plus facilement leur vie. « Le livre à bon marché n'a aucune influence ; « aucun livre n'a d'influence ; on ne peut faire « d'un idiot un homme intelligent.

« Je souhaiterais que les écrivains se syn- « diquent, pour tenir tête aux éditeurs, et que « les éditeurs se syndiquent pour imposer une « volonté au public, au lieu de le fatiguer par « une offre perpétuelle de livres qui ne répon- « dent pas à ses besoins. Voyez le succès des « deux sociétés de livres que j'ai moi-même « fondées : les Bibliophiles fantaisistes et les « Trente. Déjà on les copie.

« Il faut transformer le marché du livre. Te- « nez, les livres d'Histoire se vendent ; on les « offre au public. Ah ! les auteurs publieraient « moins de saloperies si les éditeurs les fai- « saient mieux vivre !

« Je suis tout à fait opposé au compte d'au- « teur. Les maisons d'édition qui font des « comptes d'auteur devraient être boycottées.

«Si un auteur n'est pas payé à son second « volume, c'est un homme perdu. Il n'a rien « dans le ventre. Le compte d'auteur rend l'é- « diteur paresseux. Le syndicat d'auteurs — « il existera, je vous le dis — fera établir « un type de vente, qui différenciera avec les « auteurs selon leur notoriété, leur valeur. Et « les écrivains syndiqués imposeront la sup- « pression du compte d'auteur. »

ROBERT DE TRAZ

Romancier délicat et critique très fin, M. Robert de Traz dirige à Genève Les Feuillets, revue très vivante de culture et de littérature romande.

« D'une façon générale, le xixe siècle me sem- « ble avoir accumulé, dans le domaine litté- « raire ou intellectuel, un certain nombre de « ruines. Et je ne nie pas la beauté de Pince cendie, du pillage et de la dévastation ; je « prends de l'intérêt aux torches promenées à « tous les étages des édifices qu'avaient dres- « ses les siècles, à l'explosion des remparts, « à l'abattis des grands arbres... Toutefois, je « suis touché davantage de voir, à l'heure ac- « tuelle, l'effort des écrivains et des penseurs « pour relever et reconstruire. Voilà, me sem- « ble-t-il, la caractéristique de notre époque. <: Après tant de négations, des chercheurs es- « savent des valeurs positives. Nous assistons à « une évolution très significative du scepticisme « vers l'esprit de doctrine.

« Tenez, Barrés est une illustration, une ma- « gnifique enluminure de ce que j'avance. Son « souci est peut-être excessif de montrer que « ses derniers ouvrages ne démentent pas les « premiers. Car ses contradictions ne nous cho- « quent pas, au contraire : elles le rendent plus « représentatif encore. Son œuvre séduisante « nous mène de l'ironie à la croyance, de l'in- « tellectualisme à l'émotion créatrice : tel est « le chemin que la littérature a parcouru de- « puis dix ans.

« Et Gide aussi pourrait représenter ce pas- « sage de l'abstraction à la réalité, s'il avait « plus d'audace et de brutalité, s'il avait davan- « tage vécu « en plein air ». Gide est un au- « teur à secrets : je crois chez lui déchiffrer « celui-là. C'est pourquoi il faut le placer très « haut.

« Faut-il conclure de ces quelques lignes que « la littérature actuelle échappe aux « grands « courants littéraires qui se sont partagé le « xix^ siècle » ? Conclusion trop brusque. Le « xix^ siècle, tout en provoquant les ruines dont « je parlais, a également maintenu certains prin- « cipes fixes. Seulement, la besogne de destruc- « tion, qui était plus évidente, a détourné l'atten- « tion de l'autre besogne, celle de l'ordre, qui était « taciturne et obstinée. Celle-ci commence à se « mieux laisser voir ; elle inspire les nouvelles « générations. Mais on aurait tort de croire à

« une interruption, à un renouveau contradic- « toire des idées.

« Prenez l'exemple de Mourras. Maurras n'est « pas un créateur original. Sa valeur, sa por- « tée, tiennent à ce qu'il rassemble les idées, « comme les rois de France rassemblaient les « provinces. Il a le don d'incorporer. Il choi- « sit et il met ensemble, grâce à son admirable « dialectique. C'est une abeille, mais une abeille « de l'Hymette. Ainsi Maurras, après Bonald, « Comte, Le Play, Taine, Renan, après d'autres « écrivains, et même des romantiques, témoigne « que le xixe siècle a donné des résultats posi- « tifs. Nous le constaterons toujours davantage

à mesure que nous prendrons plus de recul.

« Cette tendance au positif que je crois dis- « cerner dans la jeune génération, elle a été, « au point de vue philosophique, déterminée « par Nietzsche et Guyau ; elle est en harmo- « nie avec Bergson et William James. Je m'ex- « cuse d'enfiler ensemble des noms si dispa- « rates, et il faudrait ajouter bien des explica- « tions. Mais je ne veux pas prendre trop de « place. On peut dire toutefois qu'il y a un « rapport certain entre le nationalisme, français, « italien, allemand, etc., qui consiste à concevoir « l'homme, non plus d'une manière abstraite « et absolue, mais d'une manière relative, rao- « difié par sa race, son époque, son milieu, « l'homme réel en un mot — et la -doctrine prag-

« matiste ou la doctrine bergsonienne. De l'un « et l'autre côté, se manifeste le désir de juger, « le besoin de prévoir des résultats. Quittant « l'indifférence agnostique, on a recommencé à « donner leur prix à certaines choses, on a ac- « cordé de l'importance aux moyens de les ac- « quérir et de les conserver. Au point de vue « politique et au point de vue philosophique, « comme au point de vue littéraire, je retrouve « l'effort vers le concret, le goût de la vie orga- « nisée... N'oublions pas, ce qui n'est certes « pas négligeable, que ce mouvement des es- « prits a coïncidé avec le retour vers les sports, « l'exercice musculaire qui enseigne les néces- « sites physiques.

« Quant à votre seconde question, je ne crois « pas du tout que les publications à bon marché « puissent abaisser le niveau moyen de la litté- « rature : il est déjà trop bas. Que le livre coûte « trois francs ou trois sous, l'écrivain qui pré- « tend flatter le goût du grand public, est perdu. « Ce n'est pas, la plupart du temps, du côté des « gros tirages qu'il faut chercher les « œuvres ». « Ainsi qu'importe que la littérature commer- « ci aie se vende meilleur marché encore : elle « se vendra toujours trop cher.

« Il reste à l'amateur à savourer ces romans « délicats, chaque année plus nombreux, où « s'affirme le désir de peindre, non plus des « milieux ou des décors, mais un caractère, où

« l'on néglige l'anecdote, l'intrigue, pour accu- « muler les traits véridiques d'une figure : ainsi « la Vagabonde, Termina Marquez, la Maîtresse « servante, et presque Monsieur des Lourdines « et quelques autres. J'aime assez les li\res « parés de cruauté et de tendresse, qu'on peut « mettre sur le même rayon que Stendhal, Mé- « rimée et Fromentin. »

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