EMILE VERHAEREN
Le grand poète des Villes Tentaculaires, de La Multiple Splendeur et des Heures claires, est un des rares colosses qui dominent la littérature présente. Il exerce stir la manière contemporaine de sentir, de goûter la Vie et de l'exprimer, une influence dont on ne peut encore mesurer toute la profondeur. Voici la lettre qu'il nous adresse :
« Chers Confrères,
« Je pars en voyage. Xe vous donnez donc « pas la peine de vous rendre chez moi la se- « maine prochaine pour m'interviewer. Voici, « rapidement écrites, quelques réflexions sur « votre enquête.
« J'arrive à un moment de la vie où les « écoles et leurs programmes ne m'intéressent « quasi plus. Les vrais poètes forment une « chaîne indépendante des liens qui unissent « les groupements et c'est grâce à l'apport des « personnalités et non des groupes qu'une lit- « térature se continue. Les écoles ne sont que
« fantômes ; les œuvres seules sont des réali- « tés. Si donc le xixe siècle exerce encore une « influence sur les lettres d'aujourd'hui, ce n'est « pas grâce à ses doctrines, mais grâce à ses « poètes marquants.
« Parmi les jeunes écrivains qui font preuve « d'originalité, j'aime à citer et à suivre ceux « qui non seulement acceptent, mais admirent « et célèbrent la vie telle qu'à cette heure nous « la vivons. J'ai peu de confiance dans ceux « qui sous prétexte de tradition, se tournent '. vers le passé pour en ressusciter le charme « légèrement modifié et adapté au goût du jour. « Le présent, c'est-à-dire la réalité doit être « notre force. C'est en lui, c'est en elle, que « nous devons trouver une exaltation nouvelle, « une psychologie nouvelle, une beauté nou- « velle. Nous devons transporter la vie actuelle, « du plan de la perception et de la notation au « plan de l'enthousiasme. Les motifs de ly- « risme y surabondent. Mais il les y faut découvrir. Il faut pénétrer les choses avec amour, ■■: avec ferveur et non pas les scruter à la loupe, « avec le désir d'y rencontrer le plus de tares « possible. Il faut les voir en poète que tout « non seulement intéresse mais enivre et non « pas en critique que tout dessèche et appau- « vrit.
« Bien à vous. »
ROBERT VEYSSIÉ
Dans s,es romans, ses poèmes, et ses œuvres dramatiques, V auteur des. Tressaillements combat pour la noble cause d'un idéalisme renouvelé au contact de la Vie, d'une Vie épurée au contact de V Idéal. Rédacteur en chef de la Renaissance contemporaine, il a su donner en quelques années, à cette revue, en même temps qu'une physionomie tout à fait originale, l'importance des périodiques les plus anciens et les plus en faveur.
« Pour m'en tenir aux deux courants, aux « deux tendances les moins éloignées de nous, « dit M. Robert Veyssié, les Parnassiens ne se « sont jamais préoccupés que de la forme, les « Symbolistes ont accordé davantage à l'inspira- « tion. Il nous faut, je crois, remercier surtout « ces derniers de nous avoir indiqué qu'il pou- « vait exister une véritable poésie philoso- « phi que, laquelle exige un sentiment poétique .« plus intense que la poésie purement imagina- « tive ou descriptive, et un choix d'images ap-
« propriées. C'était une voie qu'ils indiquaient, « mais bien entendu ce n'est pas la seule voie « possible de la poésie. Il ne semble pas « d'ailleurs que ceux qui ^'intitulent néo-sym- « bolistes l'aient aperçue. Je ne vois qu'une « œuvre aujourd'hui qui contienne une indica- « tion dans ce sens, c'est la Tétralogie de Paul « Vérola que vous connaissez, particulièrement « avec Rama et M osé.
« Le grand méfait du symbolisme me pa- « raît d'avoir facilité l'extériorisation de moi « tout à fait insignifiants. En principe, il élimi- « nait toutes les médiocrités poétiques ; en « fait,... ! »
— Ne pensez-vous pas — demandons-nous — qu'il ait contribué à élargir l'inspiration, et que grâce à lui nous concevions aujourd'hui plus de thèmes poétiques que jadis ?
« Peut-être. En ce qui me concerne, je crois « que s'il y a quelque chose de périmé aujour- « d'hui, c'est l'élégie. On cherchera de plus en « plus, à mon avis, l'inspiration dans la vie et le « mouvement des sociétés. Il faut pour cela une « nouvelle forme d'épopée, distincte de celle de « La Légende des Siècles qui est purement « historique. Maintenant, entendez-moi bien: si « je vous fais part de mes préférences et de mon « opinion personnelle, je ne voudrais pas dog- « matiser et condamner, par exemple, l'inti- « misme. Je crois que les intimistes vraiment
« poètes sont peu nombreux : ce genre qui a « ses princes, Verlaine, Samain, Bataille, de- « mande une personnalité très particulière ; « mais, il est parfaitement légitime, à condition « aussi que ses représentants ne se montrent pas « exclusivistes. Pas plus que ceux qui s'effor- « cent à une poésie sociale, ils n'ont le droit de « dire que la poésie fleurit dans leur jardin et « là seulement. Un beau jardin n'est pas toute « la nature. Mais dans l'ensemble et de façon « générale, je crois qu'un artiste doit se tenir en « contact avec le mouvement social. »
— Vous avez souvent consacré vos Chroniques poétiques aux questions d'expression. —
« Vous connaissez sur ce point mes idées « maîtresses, reprend M. Veyssié. L'erreur ca- « pi taie des symbolistes, en cette matière, fut « d'assimiler la poésie à la musique. Cela re- « Venait à confondre les bruits — car les mots « ne seront jamais que des bruits plus ou moins « harmonieux — avec les sons. J'estime que « le premier devoir du poète est de donner à son « lecteur une impression poétique, il ne faut pas « qu'il se contente d'une satisfaction person- « nelle. Pour y arriver, l'assonance, au moins, « paraît indispensable. Et encore, un poème « un peu long serait incomplet en se bornant à « l'assonance : il y faut la rime. Maintenant « je vous accorde que certaines règles étroites « d'antan et surtout le culte de la rime pour la
« rime sont choses périmées. Mais, pour les « raisons que je viens de vous indiquer, le vers « libre — théorique — de poètes récents me « semble condamnable. Ces poètes prétendent « que la forme qu'ils emploient est indispen- « sable à l'expression de subtilités. Sont-ce les « subtilités qui font vivre l'art? »
— Vous avez écrit et écrivez des romans.
« Oui, quoique ce ne soit pas le principal de « mon labeur littéraire. Dans ce domaine, je « pense que le roman d'analyse est toujours « possible, à condition que l'on s'attache da- « vantage à peindre et à faire sentir les liens « qui rattachent l'homme à la nature. Mais je « crois que la rénovation viendra surtout du « roman par fresques, dont Paul Adam avec Le « Trust est le magnifique précurseur. En tous « cas, ajoute en souriant M. Veyssié, le roman « nouveau n'entrera jamais par la Porte étroite. »
— Le théâtre vous intéresse, assurément, davantage, puisque vous donniez récemment les Ailes ouvertes,.
« Oui et j'accorde à cet essai assez d'impor- « tance, d'abord parce que je tente d'y mettre « en harmonie dramatiquement l'idéalisme et « la vie, principe de tout mon effort littéraire, « et aussi parce que j'ai voulu que la musique, « dans ces trois actes, fut intimement mêlée à « l'action non comme un accessoire mais comme
« un élément essentiel. Ces deux idées dominent « ma conception du théâtre. »
— Quant aux éditions à bon marché, M. Robert Veyssié les déplore. « On n'obtient de rénova- « tion littéraire qu'en s'adressant à une élite. « Et puis, ces brochures à quatre-vingt-quinze « centimes font perdre le goût du livre. Enfin, « cela incite les écrivains à se commercialiser. « C'est vous dire que je ne verrais pas d'un « bon œil les poètes à quatre-vingt-quinze cen- « times. »
HENRI VIANAT
M. Henri Vianat est un jeuwe critique de talent. Bans Paris -Journal, La Dépêche Parlementaire, L'Effort Social, il a donné des études,, des articles très remarqués.
« 11 s'agirait en somme de juger ses con- « temporains et de déterminer le courant gé- « néral d'idées et de sentiments qu'ils expri- « ment. On reconnaîtra que ce n'est pas chose « facile, et qu'il est même impossible, aux « hommes d'une époque, de donner sur leur « époque autre chose que de très vagues et « très fausses impressions. Impressions con- « fuses, trop intimes, trop sensibles, trop peu « objectives en un mot, pour valoir autre chose « qu'un pronostie hasardé. Les livres et leurs « auteurs sont des grains de sable qui vont « passer sur le tamis du temps. Et jusqu'à « ce que nous soyons tous sur le tamis, il me « paraît difficile de savoir qui passera et qui « ne passera pas. Le recul des ans est néces- « saire pour que meurent les succès éphémères .« et que subsistent seules les œuvres qui portent
« vie. C'est alors et c'est seulement alors que « les filiations s'établissent et qu'apparaissent « visiblement les courants littéraires dont parle « le questionnaire.
« Conjecturons néanmoins, sous toutes ré- « serves.
« Il semble que la littérature actuelle ne con- « tinue, ni ne transforme, ni ne s'oppose aux « grands courants littéraires du siècle précédent. « Elle s'efforce de se créer. A ce labeur la « poésie parvient avec confusion et lenteur. Elle « subit la convalescence qui suit les attentats « violents auxquels le symbolisme s'était livré « sur elle.
« Le symbolisme conçu à la façon de ses pre- « miers pontifes semble bien d'ailleurs avoir « complètement disparu de la circulation. Ce- « lui qui subsiste, émondé, étiolé, et d'une in- « cohérence un peu plus simpliste, n'offre plus « de trop excessives et mystiques exagérations.
« Le mouvement poétique contemporain, mou- « vement éminemment stationnaire, présente la « confusion la plus grande de tous les genres « connus. Et nos poètes pastichent avec un « bonheur égal Verlaine, Leconte de Lisle, Vie-
316 tES TENDANCES PRÉSENTES
« tor Hugo et Ronsard. (Depuis la mort de « Moréas, la Pléiade est cependant un peu moins « imitée.) Quant à M. Miguel Zamacoïs, qu'on « ne peut décemment omettre lorsqu'on parle « de grands poètes, il faut signaler qu'il pas- « tiche plus particulièrement M. Edmond Ros- « tand. Enfin l'inspiration de M. Jean Aicard « se retrouve chez Mme la duchesse de Rohan. « A moins toutefois que ce soit M. Jean Aicard « qui s'inspire de la poétique de Mrae de Rohan... « Ce sont choses délicates à bien apprécier.
« Pour la prose, aucune école. Chacun suit « son tempérament et, à vrai dire, les quelques « grands prosateurs que nous avons sont, avant « tout, des tempéraments. Dans quel clan, voire « même dans quelle école, ranger Bourget qui « est un sociologue, Loti qui est un peintre, « Pierre Louys qui est un poète et le plus ad- « mirable que nous ayons — car Aphrodite « me paraît aussi éternel que Salammbô, et si, « de la production contemporaine, un livre, un « seul, doit rester, c'est assurément celui-là, et « nul autre, — Anatole France qui est un génial « pasticheur, Octave Mirbeau qui est une rage « féconde?
« C'est tout au plus si l'on peut remarquer chez nos romanciers une tendance à continuer le courant réaliste en l'élargissant, c'est-à-dire en peignant la vie contemporaine pour faire œuvre de sociologue et de moraliste. Certains — les moins artistes peut-être, car il y a difficilement de l'art là où il y a une arrièrepensée utilitaire — sont évidemment attirés par la grandeur tragique des conflits sociaux qui se précipitent. A ce point de vue, il y a une tendance très nette à ne plus fréquenter la tour d'ivoire et à descendre dans la foule étudier les problèmes de l'heure présente ; facilement nos romanciers se muent en prophètes. L'affaire Dreyfus qui aura dans l'histoire la valeur d'une Révolution politique et sociale — on dit bien la « révolution » de 1830, et qu'était-elle à côté de celle-là ! — a donné un essor considérable à la littérature militante. Voyez pour vous en convaincre les derniers romans d'Anatole France, ceux de Rosny et de Paul Adam, et les pièces de théâtre de Bourget.
« Une formule intéressante — quoiqu'un peu « trop exploitée — me paraît être celle de cette
« littérature pauvre dont Charles-Louis Philippe « est considéré comme le créateur. Dans les « accents évangéliques, frustes, d'une simpli- « cité un peu indigente, d'hommes pour qui « les verbes être et avoir sont les seuls auxi- « liaires connus, vibre une note originale et « touchante. Mais il n'y a pas là de quoi faire « une école, et les disciples du créateur sont <* facilement lassants. On a toujours envie^ de « leur faire l 'aumône, quand on les lit, afin d'en- « richir un peu leur pensée et leur style. »
TANCRÈDE DE VISAN
Une des physionomies les plus curieuses et les plus, riches de la littérature nouvelle. Poète, essayiste, romancier, critique surtout, et secrétaire de La Revue de Philosophie, M. Tancrède de Visan applique à la critique — et cesjt par quoi valent ses, écrits — des dons de créateur. L'Attitude du lyrisme contemporain est un de ces ouvrages, qui hâtent la renaissance d'un genre déshonoré par des plaisantins et des cuistres,.
Dans son cabinet de travail aux couleurs claires, orné d'éditions rares et des portraits de maîtres qui lui sont chers, M. Tancrède de Visan nous fait le plus aimable accueil. Nous causons des faits divers du monde littéraire : « Quelques jeunes spiritualistes mènent grand « tapage, mais ils semblent de souffle bien « court », remarque notre interlocuteur. Le mouvement qui tend à ordonner les richesses du symbolisme conformément à la tradition française et que des revues comme L'Occident et La Nou-
relie Retnœ française expriment avec assez de netteté lui semble plus intéressant. M. Tancrède de Visan nous dit encore son horreur du théâtre, et qu'il ne peut goûter crue le théâtre d'art pur d'un Maeterlinck, d'un d'Annunzio, d'un Saint- Pol Roux. La danse américaine le réjouit au contraire, et les exquises fantaisies romanesques aussi, d'un Giraudoux, d'un Francis de Miomandre. Il voudrait bien étudier d'un peu près ces « dissidents » du roman comme il les appelle, mais sa thèse de doctorat es-lettres, De l'esthétique des, sy-mbolistes dans ses rapports avec V histoire générale des, idées, l'absorbe.
Quelques jours après notre visite, les notes suivantes nous parvenaient :
« Je ne crois pas que la nouvelle génération « littéraire apporte des formules originales.
« On campe sur ses positions.
« Je sais bien que beaucoup de jeunes ont « intérêt à ce qu'on pense le contraire, j'en- « tends à faire croire qu'une ère nouvelle se « lève. Du moins le clament- ils dans des articles « multiples. Malheureusement les œuvres qui, « elles, seules comptent, prouvent que rien n'est « changé sur notre planète. Suivant une illu- « sion, d'ailleurs quelquefois très profitable, les « jeunes prennent leurs désirs pour la réalité.
« A mon avis cette réalité contredit étrange- « ment ces désirs.
« Nous vivons de Héritage des générations
« précédentes. On fait du romantisme, du na- « turalisme, du pâmasse, et surtout, oh ! sur- « tout, du symbolisme. On n'en veut pas con- « venir parce que les jeunes sont très pressés « d'inventer du nouveau, et on doit les féliciter « de cette ardeur, mais non de leur clairvoyance « critique. Car, s'il est vrai, suivant une fine « remarque de Cournot, que le rythme des géné- « rations, dans la société moderne, tend de plus « en plus à s'accélérer, encore faut- il ne pas « vouloir contredire les lois de l'évolution na- « turelle en s'imaginant que la France littéraire « se renouvelle tous les dix ou quinze ans.
« J'ai eu moi-même cette illusion vers 1900. « Comme on allait entrer dans un siècle tout « neuf, on a pensé que de nouvelles tendances « littéraires allaient se faire jour. Et nous avons « célébré à l'envie le « magnus ab mtegro « sœculum naspitur ordo ». Il a bien fallu dé- « chanter.
« La raison en est que les esprits superfi- « ciels datent toujours d'eux-mêmes, j'entends « de leurs œuvres, le commencement d'une re- « naissance ou d'une réaction. Un esprit averti « comprend par expérience que les « époques ! « littéraires » sont beaucoup plus amples et « débordent telle (ou telle date. Nous avons peut- « être raison de faire partir le romantisme de « 1820, c'est un bon point de repère ; mais « nous avons grand tort de l'arrêter à la date
« de la chute des Bur graves, en 1843. Le ro- « mantisme se poursuit.
« C'est ainsi que la tragédie, telle que la « comprend Racine, se continue jusqu'au mi- « lieu du xviii6 siècle, sans grands changements « que ceux provenant d'imitateurs maladroits.
« Je remarque de nos jours le même phéno- « mène. L'époque littéraire, en particulier, ou « ce que je préfère appeler V attitude lyrique de « la fin du xixe siècle, autrement dit le Symbo- « li&me, loin. d'être supplanté par un autre genre, « se continue avec une évidence implacable.
« Ce mouvement littéraire n'a pas accompli « toute sa courbe. Ceux-là même qui le com- « battent, sont tellement imbus, à leur insu, de « son esthétique générale, qu'on ne voit guère « en quoi ils s'en distinguent. Ils le combattent « avec acharnement, mais l'imitent et le pillent « avec un touchant ensemble. Tout au plus « peut-on, à ce propos, prononcer le mot de « tassement. Oui, un certain tassement se pro- « duit dans les œuvres. On tend vers plus « d'ordre et de discipline. Du moins je le crois, « sans l'affirmer, c'est tout ce dont je suis sûr.
« Je remarque, chez certains artistes, une « plus grande connaissance théorique de leur « métier et des règles de l'esthétique. Je tiens « pour non négligeables en particulier les doc- « trines.de V Intégralisme qui me semblent pro-
« céder d'excellentes vues théoriques sur le « mode de création artistique.
« Je fais grande attention au groupement « connu sous le nom (FUmmimisme. Il y a là « des réalisations fort intéressantes et j'y suis « très sympathique. Mais n'en déplaise à ces « messieurs un peu trop absolus et trop dédai- « gneux de leurs ancêtres — semblable à ces « enfants dont parle La Bruyère, drus et forts « du bon lait qu'ils ont sucé et qui battent « leur nourrice — je découvre en eux la vieille « hérédité symboliste qui contenait déjà en « germe le panthéisme dont ils abusent légère- « ment.
« En résumé, pour ce qui concerne la poésie, « je sens prédominer l'influence symboliste dans « toute sa beauté ou toute son horreur, comme « il vous plaira.
« Et en voilà encore au moins pour dix ans, « à mon avis. A cette époque vous pourrez « repasser et nous recauserons. Pour l'instant, « à part quelques nuances, je ne vois pas ce « que j'aurais pu dire de plus ou de moins en « 1900 si vous aviez fait votre enquête à cette « époque.
« Je tiens donc pour un $,emi statu quo, et ma « Sœur Anne que j'interroge ne voit rien venir « à l'horizon que quelques charmants pages « d'ailleurs sans importance.
« Je crois qu'il en sera longtemps encore « ainsi pour deux raisons.
« La première est que la génération qui ar- « rive a fait ses études dans les livres de vers « qui vont de Baudelaire à Mme de Noailles « en passant par Mallarmé, Verlaine, Régnier, « Griffin, Verhaeren. Elle arrive à l'âge d'écrire « avec une connaissance étendue de notre « époque très riche en réalisations diverses, en « curiosités de toutes sortes. Elle s'est assimilé « les méthodes des mathématiciens tels que « Poincaré, des philosophes tels que Bergson, « etc., etc.. Elle vit donc dans une sorte d'idéa- « lisme très vaste qui permet de pousser des « prolongements dans tous les domaines de l'es- « prit. Or le Symbolisme est un peu tout cela. « C'est cette atmosphère très subtile et très « dynamogène » qui permet à chacun de se « réaliser selon ses désirs, tout en demeurant '« attaché à notre « époque littéraire », qu'on « pourrait résumer, comme on a résumé l'âge « classique ou l'âge romantique, au moyen de « deux ou trois idées générales qui servent « de trait d'union à plusieurs générations.
« La deuxième est que l'individualisme est « plus que jamais la loi de nos esprits — bien « qu'on dise le contraire. Or, il n'y aura jamais « qu'un lien assez lâche pour relier entre eux « des multiples d'individuaiismes. Pour créer, « au contraire, une époque littéraire nouvelle,
« une formule d'art neuve, il faut une cohésion, « un enthousiasme collectif, un groupement ho- « mogène. Nous verrons peut-être de petits « groupements, de petites, chapelles, mais non, « chapelles, mais non, je crois, une adhésion « totale, une vraie masse émue par un seul « grand principe. Nous avons le sens critique « trop développé pour cela, un trop grand « manque de foi exaltante. En sorte que nous c vivrons par petits paquets chacun sur notre « rocher littéraire, sans constituer un vrai po- « lype gigantesque, une époque.
« D'ailleurs je le répète, notre temps est si « riche en idées de toutes sortes lancées dans « la circulation du point de vue esthétique par « le symbolisme, du point de vue philosophique « par un Bergson, entre autres, qu'il faudra « longtemps pour en épuiser toutes les consé- « quences et tenter toutes les réalisations qui y « sont virtuellement contenues.
« Le développement récent des publications à « bon marché ne me semble pas pouvoir donner « d'heureux résultats, ni être à encourager.
« Il est certain que ces publications, pour « faire leurs frais, sont obligées de tirer à des « cinquantaines de mille. Pour trouver autant « de lecteurs il faut des œuvres qui plaisent,
« des noms connus, des auteurs de tout repos.
« On a suffisamment remarqué que chaque « fois qu'il y a collectivité ou foule le niveau « intellectuel baisse (Cf. Gustave Lebon).
« Un auteur désireux de plaire sera donc « obligé à de fâcheuses concessions au goût « du jour. L'art en souffrira.
« Il n'y a guère d'autre alternative : ou « écrire pour la foule, ou écrire pour une élite. « Malgré les théories sociales contemporaines « je ne crois pas la foule intelligente. Je pense, « au contraire, qu'elle corrompt tout ce qu'elle « touche. Il va sans dire qu'elle préférera Botrel « à Claudel ou la Marseillaise à Tristan. On ne « peut d'ailleurs lui en vouloir de ses préfé- « rences.
« Bien que ce jugement puisse paraître sé- « vère, je ne crois pas que la foule ait droit à « l'art. L'art est fait pour une élite, ce qui ne « signifie pas qu'il doive être hermétique. Ce « qui revient à la foule ce sont les grandes « cérémonies du culte, un majestueux dévelop- « pement des ensembles (cathédrale, tragédie « grecque, etc.).
« Mais l'art dans les livres ne la regarde « pas.
« C'est pourquoi, si un éditeur lance sur le « marché une véritable œuvre d'art dans une « publication à bon marché — outre qu'il fera « faillite, il corrompra la foule plutôt qu'il ne
« l'éduquera. Ce n'est qu'après des siècles de « civilisation raffinée que les lettrés, c'est-à-dire « l'élite et l'aristocratie de la pensée, par- « viennent à goûter toutes les nuances d'un « chef-d'œuvre contemporain.
« Qu'on donne à la foule quelques classiques « et rien de plus.
« Je crois que les publications à bon marché « rendent un très mauvais service aux bons au- « teurs. Cela les tente et ils bâclent quelque « roman d'aventure au lieu de se consacrer, « dans le silence, à la réalisation parfaite de « leur pensée.
« Comme l'écrivait dernièrement Tristan De- « rème dans un excellent opuscule M. de Mun « et la poésie à propos de l'élection de Régnier : « Les poètes n'écrivent pas pour être compris. « Ils écrivent pour ceux qui les comprennent. « Il y a une différence. »
SÉBASTIEN VOIROL
Umtieur r/'Augurales et Talismans exprime
dans une prose imagée et rythmée un lyrisme philosophique, nourri de belles, visions de synthèse et de forte pensée. On tient d'autre part M. Sébastien Voirai pour un critique averti et lucide.
Comme nous nous excusons de venir l'importuner : « Que non ! donc, s'écrie M. Voirol. Au « contraire. Il n'y a rien de plus intéressant, à « mes yeux, qu'un échange d'idées sur la litté- « rature... sinon une controverse au sujet de « quelque problème interlinguistique ou inter- « culinaire, ajoute-t-il en souriant... »
— Il s'agit, reprenons-nous, d'un coup d'œil général sur la littérature actuelle et ses promesses. —
« Il y a des gens intelligents, certes, mo- « destes non moins, qui vous diront : « Il est « impossible de savoir ce que l'avenir fera des « productions actuelles ». Et, lorsque nous « voyons certains jugements portés par des
« hommes comme Faguet — loin de moi l'idée « d'être désagréable à cet écrivain qui a tou- « jours fait preuve d'une urbanité charmante à « mon égard — il devient évident que ces per- « sonnages disent : « Nous ne pouvons rien sa- « voir ». Mais moi — ceux qui me connaissent « ont pu constater que je ne suis pas un fat — « moi, je sais que si Baudelaire vivait aujour- « d'hui, obscur ou honni, je l'aimerais exacte- « ment avec la même confiance que mort et « illustre aujourd'hui. Des vivants existent, dont « les élites futures s'occuperont à la fin de ce « siècle comme nous faisons du poète des Fleurs « du Mal. Il ne faut pas être bien malin pour « deviner, entrevoir, que l'on discutera encore « sur Paul Adam ou André Gicle, que l'on verra « clans J.-H. Rosny aîné le représentant le plus « vaste et le plus mesuré du naturalisme maître « de l'Europe pendant cinquante ans, à une « époque où les lettrés se diront : « Henry Bor- « deaux? qui cela? Qui cela, René Boylesve ? « (dont cependant le talent est réel et char- « mant). »
— Vous ne vous lamentez donc point sur notre temps en criant à la décadence, comme tant d'autres ?
« Assurément non ! Notre époque est très « riche. Ce sont les artistes réactionnaires qui « se lamentent ; je ne veux pas dire les artistes « réactionnaires en politique. Chose à noter :
« les avancés en art sont le plus souvent cho- « qués de la médiocrité artistique des hommes « avancés en politique. De là un malentendu « très pernicieux. Si votre enquête aide à le « dissiper vous aurez rendu un grand service « à la France morale.
« Xotre époque est riche parce que nous bé- « néficions des efforts vers une perfection de « style, de rythme et de langue, de Baudelaire, « de Flaubert, de Villiers dans ses pages ins- « pirées, de Mallarmé, qui ont heureusement « modifié la tenue froide de l'instrument. »
— Vous attribuez une influence durable par conséquent à certains des courants littéraires du xix siècle ?
« Le Symbolisme n'est pas mort. Il est éter- « nel comme moyen : songez qu'il y eut jadis « un nommé Salomon. Le réalisme est impres- « criptible : que désormais quelqu'un vienne « présenter une œuvre comme Les Orientales, « les moins éclairés hausseront les épaules parce « que toute compréhension réaliste de l'Orient « en est absente comme dans Le dernier des « Abencêrages d'ailleurs. Madame Pilon-Fleury « nous renseigne autrement et mieux. Le natu- « ralisme pur se meurt sans doute, puisqu'il « est aux honneurs. Quant au Parnasse, je ne « m'en suis guère aperçu. »
— Apercevez - vous, interrogeons - nous, des
tendances tangibles éparses dans l'œuvre de nos contemporains ? —
« Les tendances littéraires représentées par « des groupements, écoles, revues, nulles, « nulles ! Les jeunes revues ou font de la po- « li tique comme l'Indépendance cocasse de « M. Sorel, ou sont mondaines et... aquatiques « comme le Parthénon, ou se réduisent à des « entreprises commerciales comme La Nouvelle « Bévue française. Je constate, sans mal- « veillance : les auteurs qui y écrivent, sont pour « la plupart de mes amis.
« Il existe, selon moi, quelques familles jouant « un rôle véritable dans les Lettres. D'abord « celle que je nommerai la famille Eenard- « Philippe. Xous la classerons déjà, si vous « le voulez bien, dans le passé : son succès fut « aussi brusque et inattendu que la disparition « de ses chefs fut regrettable. La formule, de « peu d'envergure, s'est trouvée figée, et d'autre « part, elle a été embrassée par une catégorie « de non- valeurs. Arrivons ensuite à l'impor- « tante famille Paul Adam-Iules Rotnams, dont « les œuvres occupent une place bien en vue, « à part, d'où personne ne les délogera. Enfin, « il j a la tendance pleine de sève de la face mille Roinard des Miroirs-Claudel dont les « héritiers donneront, je l'espère, des œuvres « aussi grandes et nobles, mais débarrassées « non de la religiosité mais de la sottise unicul-
33i LES TENDANCES PRÉSENTES
« tuelle qui distingue la branche cadette. — « Voilà. »
— Est-ce tout? —
« Vraiment, je ne pense pas qu'on puisse « trouver l'équivalent d'une tendance dans les « adorables romans de cette famille sans pro- « géniture possible et que j'aime d'autant plus... « j'hésite un peu à vous la nommer... Jammes- « Colette. »
— Et Maeterlinck ? et Barrés ? —
« Avec une seringue de Pravaz et quelques « doses de caféine on pourrait peut-être essayer ; « si vous les rencontrez proposez-leur... une « famille avec Brieux, par exemple, comme par- « rain et Péguv pour marraine. Il y aurait bien, « ajoute Mj. Yoirol, la famille Suarès-Aarel, mais « laissons le génie œuvrer en paix. »
— Et demain, après-demain ? —
« Jarnipreste ! Si nous prophétisons, des per- « sonnes seront scandalisées. Tant pis... Si « vous voulez... c'est toujours au bûcher ac- « tuel que se nourrit le Phénix multicolore que « les arrière- petits Rostand's tenteront un jour « de plumer : il est pour moi certain que les « belles œuvres à venir seront en réaction contre « cet appétit particulier de vie vraie que repré- « sente la famille Mirbeau - Nazzi, jouissant « d'ailleurs d'une vogue compréhensible. On
« partira à la découverte d'une vie enrichie « cl 'étoiles... afin de mieux vivre. »
Nous passons ensuite à la seconde question qui porte sur les éditions bon marché. « Cela « c'est grave, s'écrie M. Voirol, faire de la masse « une élite, cela me va ! Jonglons un peu avec « des boules de siècles. Que faut-il? De l'ins- « traction, de l'instruction, toujours de Fins- « traction. Et puis, cela ne suffit pas. Un « exemple : moi qui vous parle, j'aime mieux « Wagner que Mozart, Rodin que Rude, Gau- « guin et Van Dongen que David ou même « Ingres. Je dois admettre que le peuple pré- « fère Eugène Sue aux Goncourt. Le volume « à quatre-vingt-quinze centimes n'est pas tou- « jours mauvais. Et même, dans certaines col- « lections à deux sous, il y a plus de bonnes « exceptions que nous n'en trouverions dans une « collection formée, par exemple, d'œuvres « d'académiciens contemporains. C'est aux de « Mun qu'il importerait de mettre un bâillon « plus que de songer à ruiner les éditeurs de « magazines pour belles Madames. Il faut dé- « truire le mal dans sa racine et non dans ses « ramifications.
« Et maintenant conclut l'auteur d' Augurales « et Talismans,, tâchons de ne plus rien dire que « les sots ou les malveillants prendraient pour « des méchancetés. »