CONCLUSIONS
On disputa ferme, voilà quelques mois déjà, sur le Romantisme, ses mérites et ses méfaits : des réquisitoires nourris et très logiquement trop logiquement — déduits, des arrêts fortement motivés, trop fortement peut-être, vouèrent l'ensemble de la littérature du xixe siècle, dans sa première moitié, ainsi que les œuvres qui l'ont continuée, à l'exécration des bons esprits. L'occasion était bonne, en essayant de discerner avec la collaboration des écrivains ce que les lettres actuelles doivent aux époques littéraires précédentes, de chercher à préciser, sur ce point, l'opinion commune, maintenant que le fracas de la bataille s'atténue. Or, une constatation s'impose : M. Paul Acker note sans doute en passant que personne ne veut plus de la « ma-
joration » du romantisme ; M. Maurice Beaubourg remarque très justement que cette époque littéraire se caractérisait par une sorte d'effacement de la vie devant la littérature, les appréciations de M. Henry Bataille sont — implicitement au moins — dépourvues de tendresse pour le théâtre selon la formule de 1830 ; M. Henry Gauthier Villars déclare spirituellement que le romantisme « ne coule plus qu'auprès de quelques chef- lieux de province » ; M. Gustave Kami estime, heureuse la réaction du Parnasse contre le « flux Versifié » des Lamartiniens ; M. Sébastien Yoirol, enfin, croit que notre souci de réalité exclut désormais la possibilité de certaines libertés excessives que l'on prit, au commencement du siècle, avec la géographie, l'histoire ou l'ethnologie ; mais, sous la plume ou dans la bouche de ces écrivains, nous ne trouvons point de condamnation formelle, rien qui sente l'anathème. M. Pierre Mille, le plus sévère de tous, ne craint pas, il est vrai, de calomnier le romantisme en l'assimilant à « l'écholalie » que soignent nos psychiatres. Mais, pour suggestives qu'elles apparaissent, les boutades dont le père de Bamacaux émaille sa conversation savoureuse, ne doivent pas toujours, semble-t-il, être prises tout à fait au sérieux. Nous voyons, d'autre part, M. Louis Bertrand — qui se fit un moment l'apôtre d'une renaissance classique — craindre qu'à vouloir
excommunier le romantisme, on ne finisse par étrangler tout lyrisme ; le plus grand de nos romanciers lyriques, M. Elémir Bourges, compte au nombre des seuls ouvrages de grande critique qu'il reconnaisse, deux livres manifestement entachés de romantisme : le Willidm Shakespeare, de Victor Hugo, et l'Esthétique, de J.-P. Richter. M. Louis Mandin, un des jeunes poètes les mieux doués de l'époque, sait gré aux écrivains de 1830 d'avoir fait entrer dans le salon où étouffaient les derniers classiques, « les parfums des bois et les rumeurs de la foule », et parait disposé à leur pardonner leurs outrances, parce qu'ils ont renoué la grande tradition poétique inaugurée par la Pléiade et anémiée aux siècles suivants. Poète et penseur, enfin, M. Edouard Schuré reproche à un Lemaître, à un Lasserre, de n'apercevoir que les côtés négatifs et condamnables du romantisme, l'hypertrophie du moi et le cabotinisme, et de méconnaître le caractère essentiel et bienfaisant de ce mouvement, qui fut un réveil de l'âme, de conséquences profondes.
La. conclusion nous semble fournie par M. J. M. Bernard, un des représentants les plus actifs de cette tendance à créer une littérature d'ordre et de discipline classiques, sur laquelle nous j. allons revenir : « Vivent les forces romantiques, i s'écrie-t-il, que discipline la raison classique». | De ce mot d'ordre qui est le bon sens même, il
nous plaît de retenir cet aveu, que les principes, étiquetés classiques, de mesure, de clarté et d'ordre, ne valent qu'en tant que cadre, ou, si l'on préfère, comme méthode : à ce cadre il faut une matière, à cette méthode un objet. Le polémiste des Guêpes reconnaît, implicitement, qu'on fait de la littérature et de l'art, avec de la force d'abord, avec du goût et de la mesure ensuite. Les romantiques satisfaisaient à la première condition qui est essentielle, la seconde, qu'ils méconnaissaient, peut apparaître également indispensable ; mais une œuvre forte, même affranchie de la raison classique, s'affirme en tant que création, tandis que toute la grâce, la mesure, et la discipline réunies, ne créeront jamais rien à elles seules.
Le Parnasse ne semble pas avoir, pour les écrivains d'aujourd'hui, l'importance du romantisme ou du symbolisme. La plupart n'en font point état : M. Léon Bocquet reconnaît le souci d'art qui anima les Parnassiens ; M. Henri de Régnier fait remarquer que, malgré leur conception de la matière poétique, beaucoup moins large que celle des symbolistes, ils ont réalisé bien davantage que ces derniers ; c'est dans la bouche de M. Gustave Kahn, symboliste de la première heure, que nous trouvons les appré-
dations les plus favorables à cette époque littéraire : l'auteur des Palais, Nomades y discerne un courant qu'illustrèrent « de très grands poètes » et auquel ne manquèrent point les personnalités vigoureuses. Mais, M. Paul Acker reproche aux Parnassiens leur sécheresse, M. Robert Veyssié note leur culte exclusif de la forme, M. Edouard Schuré « leur idéalisme restreint à la beauté physique et au monde extérieur », M. André Salmon, enfin, estime que dominé par le romantisme de Hugo et le symbolisme de Baudelaire, le Parnasse n'eut pas véritablement d'existence propre.
Si M. Louis Bertrand déclare que le roman pauvre d'aujourd'hui, lui fait presque regretter les truculences du roman naturaliste, si M. Paul Adam, M. Jules Bois, rendent hommage à l'œuvre de Zola, le naturalisme, dans son ensemble, ne retient plus guère l'attention qu'à cause des services qu'il rendit — en la compromettant quelque peu — à la cause du réalisme. Celle-ci, semble rallier plusieurs des romanciers de ce temps et non des moindres. Encore que M. Auguste Aumaître, en lyrique irréductible, proclame que le réalisme a vécu, M. René Boy les ve estime qu'on ne saurait plaire désormais — si l'on assigne ce but à la littérature — qu'à la condition de faire vrai et qu'à force de vérité seulement l'œuvre pourra s'imposer et résister à l'oubli. MM. Jérôme et Jean Tharaud
par la répugnance qu'ils manifestent à l'égard de la sentimentalité facile et leur goût de ce qu'ils appellent, après Paul Adam, l'émotion intellectuelle, manifestent un souci identique de réalité. Comme M. René Boylesve, ces derniers se réclament de la tradition de Balzac, plutôt que de celle de Flaubert. Ce n'est point d'ailleurs, qu'à l'exemple de M. Henri Clouard, ils fassent porter leur critique sur l'œuvre même du maître de Croisset : ils estiment simplement avec M. Gustave Kahn, M. Jean Schlumberger aussi, que la « formule . est usée et qu'on a trop écrit de romans à la manière de Flaubert. Le réalisme, qui est un des éléments de la renaissance classique, apparaît d'autre part à la base du roman de synthèse, tel que le conçoit M. Paul Adam, mais un peu transformé ici et, semble-t-il, élargi sous l'influence du symbolisme.
Si Ton en croyait certaines appréciations tranchantes, que la grande presse dispense, de temps à autre, comme une aumône à des œuvres et à des hommes, autour desquels elle s'entend fort bien, ordinairement, à organiser la conspiration du silence, forteresse des médiocres, le Symbolisme ne serait qu'une mauvaise farce, combinée par quelques piliers de café, et dont on
peut rire largement maintenant qu'elle a pris fin. Il faudrait déplorer, s'il n'apparaissait ridicule, cet aveuglement volontaire à l'égard d'un mouvement que M. André Beaunier, critique grave et non suspect d'esthétiser dans les brasseries du Quartier Latin ? , nous déclare avoir produit de « très grands poètes ». Les opinions que nous avons recueillies, au cours de cette enquête, et qui émanent d'écrivains qui ne furent point mêlés aux disputes d'il y a vingt ans prouvent que, de tous les points de l'horizon littéraire, on s'accorde à reconnaître, sinon toujours les bienfaits, l'importance tout au moins du symbolisme.
M. Auguste Aumaître se montre sévère pour « les rêveries prétentieuses et incompréhensibles... les matérialisations puériles de sentiments » auxquelles s'adonnent les derniers adeptes du symbolisme. Mais, il ne condamne pas les tendances mêmes qui présidèrent au mouvement, puisqu'il convie la jeune poésie à reprendre l'œuvre de haut idéalisme et d'introspection, que les novateurs d'il y a vingt ans ne surent pas mener à bien. M. Henry Bataille estime que le théâtre digne de ce nom doit être symbolique de conception et d'expression, et exprimer la nuance ; il pense d'ailleurs que la littérature, dans son ensemble, s'oriente de ce côté. M. Albert de Bersaucourt,' qui ne cache pas son goût pour une littérature
de discipline classique, reconnaît que, malgré certaine tendance détestable à l'inintelligible, « la façon de sentir a été élargie et renouvelée » grâce au symbolisme, auquel on doit également un assouplissement de la technique. S'il se défie de certains excès de forme où le symbolisme conduit beaucoup de jeunes poètes, M. Léon Bocquet note aussi cet élargissement de la sensibilité, qu'un Samain personnifie au plus haut degré. M. Henri-Martin Barzun estime que l'époque symboliste « a poussé aussi loin que possible, en de merveilleux chemins, la révélation de l'individuel et fixé pleinement la psychologie collective ». M. Nicolas Beauduin, qui sait gré aux symbolistes d'avoir libéré l'inspiration, leur ferait volontiers le reproche d'être trop demeuré des esthètes confinés dans leurs tours d'ivoire. C'est une restriction analogue que porterait M. Canudo : certains symbolistes, d'après lui, ont entrevu ce pathétique de la plénitude qui va succéder aux sentimentalismes périmés, sans lui donner cependant comme aliment la Vie multiple, sentie et exprimée synthétiquement. M. Henri Clouard lui-même, que la vigueur et la fermeté de sa critique posent en porte-parole éminemment qualifié de la renaissance classique, n'hésite pas à nous dire qu'en rendant sa liberté au poète, en « aérant » l'inspiration, le symbolisme a fort heureusement réagi contre le Parnasse et ses procédés de « fa-
brication ». Gardons-nous bien également de négliger l'intéressante remarque de M. Prosper- Henri Devos, d'après lequel il serait possible que les œuvres maîtresses d'un Rosny et d'un Paul Adam inaugurent une « effloraison » du roman symboliste, qui transposerait, non plus des sentiments ou des actes, mais des idées. M. Saint-Georges de Bouhélier qui revendique pour maîtres Verhaeren et Vielé-Griffin, se déclare reconnaissant au symbolisme d'avoir fait œuvre de libération, pour le fond comme pour la forme. M. André Salmon lui sait gré d'avoir redonné la notion de l'infinité des thèmes poétiques. M. Gaston Sauvebois reconnaît qu'il a développé l'individualisme et acclimaté chez nous les littératures étrangères. C'est une influence profonde et actuelle que signale M. Jean Schlumberger : les plus grands écrivains de l'époque symboliste ont développé selon lui le goût de ce « lyrisme secret » que le roman exprime de plus en plus et dont nous sentons le besoin au théâtre. M. Emile Sicard pense que nous subissons directement l'influence d une sorte de second symbolisme, moins désintéressé socialement que le premier ; « état, dit- il, dont Paul Adam est représentatif comme Barrés en est l'exemple ». Auteur de l'Attitude du lyrisme contemporain, M. Tancrède de Visan estime que cet idéalisme très large où vit la nouvelle génération littéraire « et qui lui permet
de pousser des prolongements dans tous les domaines de l'esprit » est dû au symbolisme. S'il condamne l'erreur technique des symbolistes qui confondirent la poésie et la musique, M. Robert Veyssié enfin sait gré à ce mouvement d'avoir indiqué la possibilité d'une poésie hautement philosophique.
Les écrivains, dont nous venons de résumer l'opinion, ne sortent pas du collège : ils s'échelonnent de la célébrité à la demi-obscurité qui suit les débuts en passant par la notoriété plus ou moins grande. A M. Jules Huret qui les interrogeait en 1891, leurs aînés — les svmbolistes précisément — répondaient en enterrant le naturalisme qui devait encore fournir une belle carrière :
Otons-nous car il sent.
Les jeunes d'aujourd'hui — de tendances très diverses cependant — ne songent nullement à tuer le symbolisme : tous veulent en tirer parti, quelques-uns continuer son œuvre. Il reste à chercher dans quel sens et de quelle manière.