L HEURE PRESENTE
Nous eûmes, à maintes reprises, dans les pages qui précèdent, l'occasion de signaler la tendance de certains jeunes littérateurs à préconiser une renaissance de la discipline classique dans nos lettres ; cette tendance attire, à peu près seule, l'attention, ainsi que le groupe qui la sert, à cause de la netteté, et de la simplicité peut-être aussi de la thèse néo-classique. Si M. Barrière croit au développement prochain d'une littérature et d'une critique de synthèse, si M. Jules Bois condamne le subjectivisme des jeunes gens, tandis que Madame Rachilde se moque agréablement des éphèbes spiritualistes, M. Henry Bataille demande qu'on en finisse avec cette plaisanterie d'une « renaissance classique », M. Rémy de Gourmont hausse les épaules devant les jeunes « snobs » qui encensent Nicolas Boileau, M. Edouard Schuré sait gré au néo-classicisme de remettre en honneur la tradition gréco- latine, mais lui reproche de chercher ses modèles dans le xvne siècle, époque où l'on avait perdu le sens du divin. M. Paul Acker, par contre, se félicite de l'influence de
Charles Maurras et de ce retour au classicisme français qu'on lui doit. M. Henry Gauthier Villars ne discerne de courant littéraire important que celui que représentent des poètes comme Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, J.-M. Bernard ; M. Georges Le Cardon nel voit dans les rédacteurs de La Revue critique des Idées, et des livres le seul groupement littéraire qui sache ce qu'il veut. Que veut-il donc et quelles sont les idées du néo-classicisme,, puisque la question se pose beaucoup plus nettement qu'en 1905?
Nous l'avons demandé à quelques-uns desreprésentants les plus qualifiés de ce mouvement. M. Henri Clouard se défend d'être traditionnaliste : son point de vue et celui de ses amis reste critique, ils ne veulent point adhérer passivement à la tradition toute entière comme un Mithouard ; ils cherchent à remettre en valeur certains principes méconnus aujourd'hui. Au sujet de ces principes, M. Clouard n'est pas très explicite : tout au plus, indique-t-il, qu'il chérit les artistes qui savent rester lucides, même en exprimant des passions ; par contre il n'aime pas beaucoup qu'on lui parle « d'ordre », car il y voit trop souvent le synonyme de pauvreté. C'est la suprématie de l'intelligence que préconise M. J.-M. Bernard, qui aperçoit les heureux prodomes d'un retour à la vraie tradition littéraire française coïncidant avec la décadence de
T individualisme. Ce point de vue nationaliste s'affirme davantage encore avec M. André du Fresnois : « le « goût de concision » que manifestent certains jeunes romanciers, « 1 etroitesse » de certains critiques se justifient par la nécessité de sauver le patrimoine littéraire français menacé d'invasion ; il a fallu « se contracter » pour éviter d'être submergé par les Barbares et leur littérature. En allant tout au fond de cette pensée, on discerne à peu près le raisonnement suivant : cette œuvre est puissante, cette autre semble moins ample et moins forte, mais elle porte davantage la marque du génie national : il faut nous appliquer à la chérir plus que la première, jusqu'à ce que nous la trouvions supérieure ; de la sorte, la tradition littéraire française sera maintenue. Or, ne peut-on préférer, à une telle attitude, celle qui consiste- à se féliciter des apports barbares que le génie français assimile et domine. Ce nationalisme jaloux fait vraiment bien peu de crédit au tempérament national et les attitudes d'autruche qu'il préconise donneraient à jcroire que l'originalité française est bien médiocre, puisque les influences étrangères la compromettent à ce point. M. Albert de Bersaucourt parle surtout d'équilibre, mais ne nous dévoile point d'autre dogme. Le néo-classicisme semble se réduire par conséquent au goût de la clarté et à un certain prohibitisme littéraire.
En dehors de ce mouvement, très défini, nous voyons divers écrivains, remarquer dans les lettres actuelles une tendance à plus de discipline. M. Georges Le Cardonnel note chez beaucoup de jeunes auteurs d'aujourd'hui la préoccupation de la perfection, le souci de réaliser de la beauté française, mais il se montre beaucoup moins exclusif dans la définition de cette beauté française que les néo-classiques. Le classicisme dont. M. Auguste Aumaître aperçoit les prodromes est celui qui met en scène des « personnages synthétiques » et réalise les sentiments « dans leur pureté tragique » : il a pour précurseurs Maeterlinck et Claudel, Elémir Bourges et André Gide dont les œuvres « incomplètes » contiennent de précieuses indications, M. Tancrède de Visan estime qu'il se produit à l'heure actuelle un « tassement » : on se préoccupe d'organiser, d'adapter au génie national les richesses acquises par le symbolisme. M. Han Ryner estime qu'une grande époque classique commence.
Par contre, M. Nicolas Beauduin appuie, d'une œuvre déjà considérable, le paroxysme qui se propose de fondre dans un élan unique la passion des romantiques et les hautes préoccupations idéalistes des symbolistes. M. Henri-Martin Barzun croit que s'ouvre l'Ere du Brame, c'est-à-dire de vastes synthèses poétiques qui chanteront avec des moyens nou-
veaux les antagonismes de l'individu, de la collectivité, de l'humanité et de l'Univers. M. Florian-Parmentier note qu'une impulsion toujours plus manifeste pousse les grands écrivains d'aujourd'hui à englober, dans une synthèse merveilleuse, le monde sensible et le monde invisible. M. Jean Héritier aperçoit surtout la tendance des œuvres fortes de ce temps à une synthèse objective et idéiste. M. Louis Richard-Mounet pense que les œuvres littéraires qui, depuis la Pléiade ont exprimé toujours la nature humaine, vont chanter désormais l'humanité dans la nature, les destins de l'humanité, non ceux des connaissances humaines. M. Saint - Georges de Eouhélier croit, en raison de la matière poétique nouvelle, à la possibilité « d'un mouvement aussi grand que la Renaissance ». Enfin tandis que M. Robert Veyssié prévoit que la poésie et le roman seront toujours davantage d'inspiration sociale, M. Sébastien Voiroî nous assure qu'en réaction contre l'appétit actuel de vie vraie, l'art partira bientôt « à la recherche d'une vie enrichie d'étoiles ».
En dépit de leur apparente multiplicité, ces opinions et ces tendances peuvent être ramenées, semble-t-il, à deux aspirations dominantes : un désir de synthèse d'abord, qu'annonçaient le naturalisme et le symbolisme et qu'alimente, avec les apports du classicisme et du romantisme, tout le développement scientifique et philosophique
moderne ; ensuite, la volonté très nette et le souci plus marqué qu'à d'autres époques de donner à cette synthèse une forme définie, souci qui s'exaspère jusqu'aux étroitesses du néoclassicisme. Puissons-nous célébrer bientôt la réalisation de ces désirs qui se complètent.