L’AMI
“Vos autem dixi amicos ”.
“Pour vous je vous ai appelés mes amis ”.
(Jo., xv, 15).
Mes biens chers frères,
H peut paraitre étrange que l'on ose parier d'amitié quand il s’agit d'appliquer à Notre-Seigneur ce sentiment, qui indique des relations très spéciales d'affection et de bienveillance réciproque, entre des personnes dont
le nombre est restreint, et qui se trouvent ainsi unies à
l'exclusion des autres, par des rapports très particuliers et très personnels.
En effet, le divin Sauveur n'est-il pas venu sur la
terre pour déclarer que tous les hommes, également frè-
res entre eux, sont tous zu même titre les enfants de
Dieu ; que la grande loi qui doit tout dominer dans cette
famille chrétienne fondée par lui, c’est celle de d'amour,
l'amour du prochain qui n'exclut personne ? Tout au
plus, semble-t-il qu’il ait voulu, Par ses enseignements divins, resserrer davantage encore les liens du sang, et donner une force et une activité plus grandes à l'amour filial,
Et cependant on peut af firmer, sans contradiction aucune, bien au contraire, qu'il a Par ses paroles et par ses exemples consacré l'amitié, l’élevant jusqu’à lui et la sanctifiant par sa grâce.
Qu'est-ce que l'amitié ? J'entends l'amitié vraie, fruit du libre choix de deux ou plusieurs âmes qui, se connaissant davantage, s’estiment plus profondément et se donnent le témoignage constant d’une confiance mutuelle que rien n’ébranie, qui sert d’appui et au besoin
de consolation et d'encouragement au milieu des tris-
tesses et des difficultés de la vie,
Dès lors on le voit, l'amitié se distingue nettement de
l'amour que l’on doit au prochain en général, elle se spécialise entre quelques personnes. Jille n’est pas moins différente de la tendresse paternelle ou filiale, créée et soutenue par la nature. Elle ne se confond pas davantage avec les attaches provenant du sang et qui relient ensemble les membres d’une même famile.
On ne saurait même donner ce nom à l’amour dont le bon Dieu a fait la base et le foyer de la famille chrétienne, et qu’il a élevé jusqu’à la hauteur sacramentelle.
Si elle n’impose pas plus de respect, l'amitié demande
plus de réserve et reste d’ailleurs étrangère à tout com-
mandement, elle est essentiellemer libre. Elle n’exige rien qui ne vienne de l'appréciation personnelle que l’on fait du caractère, des goûts, des sentiments de celui que Von décide finalement d'admettre dans l'intimité habituelle de ses pensées et de sa vie.
Elle ne demande par ailleurs aucune parité de tempérament, d'âge, d'état de vie, de fortune, ou de condition sociale, Tout ce qu'elle veut, mais d'une façon indispensable, c’est la sincérité et une certaine somme davanta res appréciables qu’elle puisse produire et des
leux côtés.
RARE meme
De ce qui précède il faut conclure qu’il ne saurait y avoir de véritable amitié, je veux dire cordiale, profonde et durable, que si elle a l'estime et par conséquent la vertu pour base, et qu'on ne Peut décorer de ce noble titre des liaisons en apparence très étroites ou très intimes, mais qui n'ont Pour mobile que la communauté des Plaisirs, des opinions ou des intérêts.
L'Ecriture Sainte fait souvent l'éloge et nous donne de nombreux exemples de ces amitiés contractées, comme celle de Jonathas et de David, sous le regard de Dieu et bénies par lui. Elle nous en fait voir les douceurs très grandes et les bienfaits. Un ami fidèle, dit le Sage, est une forte Protection, celui qui d'a trouvé a trouvé un trésor. Rien n’est comparable à l'ami fidèle, l'or et l'argent ne sont rien à côté de la sincérité de sa foi .Heureux celui qui a trouvé un véritable ami. Et Jésus-Christ lui-même à fait ressortir dans son langage parabolique cette générosité du coeur qui est l'apanage inséparable de la véritable amitié.
Hélas! combien sont fragiles ces amitiés humaines ! C’est ce qu'ignorent bien peu de ceux qui ont l’expé-
s“iencc de la vie, La susceptibilité, l'égoisme, l’incons-
tance, les rapports malicieux qui engendrent la défiance,
la fausse honte, produisent souvent la rupture, l’indif-
férence, l’abandon, le reniement, la tra!.ison elle-même. Et alors, plus que de la perte de ses biens,
dans la tristesse de son coeur
l'ami déplore la fuite d’une affection qu'il croyait immortelle, et qui s'est évanouie sous le souffle de la calomnie et de l'ingratitude,
L'homme heureux, riche, considéré, influent, pourrait facilement Compter beaucoup d'amis, s’il tombe dans
l'adversité, ils disparaissent à peu près tous comme par
cnchantement. Li en restera-t-il un qui, malgré tous
les revers, lui sera .idèle jusqu’au bout, et malgré toutes
les humiliations, et souvent tous les outrages, ne crain-
dra pas d’être et de Paraïître son ami ? Qu'il y en aurait long à dire sur ce sujet. L'histoire de Job, estelle assez émouvante, et la leçon qu’elle nous donne estelle assez forte ?
Mais il faut se hâter de voir en Jésus-
Christ l'ami, qui a voulu accorder à quelques privilégiés une affection plus sensible, dont il a lui-même goûté les douceurs et aussi les amertumes.
On peut dire que le premier ami de Jésus a été Jean- Baptiste son précurseur. Ils étaient proches parents. On voit par l'Evangile qu'ils sc sont approchés et connus avant leur naissance. Le précurseur a été sanctifié dès le sein de sa mère. Sur son berceau, entonnant le cantique de l'action de grâce, son père Zacharie le nomme et prophétise sa mission: Et toi, enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut, car tu iras devant la face du Seigneur pour lui “hu: les voies.
Quand le temps sera venu Jean commencera, pour le continuer jusqu’à sa mort, son apostolat de pénitence préparatoire. Vêtu d’un manteau de poils de chameau, les reins entourés d'une ceinture de cuir, se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage, il prêche une parole qu'on avait depuis longtemps cessé d’entendre : Faites pénitence ! car le royaume des cieux approche. Les disciples viennent nombreux et de partout. Il les baptise. On doute s’il n’est point le Christ. Ii écarte toute incertitude qui serait injurieuse pour Jésus, son ami: Je ne vous donne moi que le baptême d’eau pour la péni-
tence, mais celui qui doit venir après moi est plus puis-
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