LE MAÎTRE
“Püs" vocatie me, Magister et Domine : ‘Et bene dicitis, sum ete.
nim, ?
“ Vous m'appelez Maître et Sel.
gnebr, ‘et vous aves raison, je le suis en eftet. ”
(JzaN, xt1t, 18.)
Mes bien chers frères,
Le don le plus merveilleux dut il ait plu au Créateur d’enrichir l’homme déjà créé à son image par une âme intelligente et libre, c’est peut-être la faculté spéciale, très exclusive, qui lui permet de communiquer avec ses semblables par l'échange de ses pensées et de ses senti-
ments.
Seul en effet dans toute la nature, l’homme peut dire ce qu’il a dans son esprit, et, en l'exprimant faire entrer son idée dans l'esprit de celui qui l'écoute. Ceci se traduit, d’une façon plus sensible, chez ceux qui possèdent une supériorité intellectuelle qui, bien doin de les induire à garder pour eux-mêmes le trésor de leurs connaissances, les parte au contraire à donner aux autres le bénéfice de leurs richesses. C’est tout à l'inverse des biens matériels, Totit : homme qui sait quelque chose veut l’apprendre aux autres, C'est comme un besoin de sa nature communicative. La parole en est l'instrument, et c'est ce qui fait la base de ce qu'on appelle la sociabilité humaine,
Ne semble-t-il pas dès lors évident que Dieu, qui est l'intelligence suprême et qui possède le Verbe, c'est-àdire la parole éternelle, s'il a voulu au sein de l'humanité établir ces relations qui unissent les âmes au moyen de la pensée et de la langue, se soit réservé le pouvoir et le droit de causer lui-même avec l’homme, de lui faire connaître des vérités que lui seul peut enseigner, et de lui Commander des devoirs que lui seul peut imposer. Il l'a fait, c'est la révélation.
Dieu a procédé de la manière qu’il lui a plu de choisir, et saint Paul nous résume d’une façon admirable cette intervention divine : Autrefois, dit-il, Dieu a parlé à nos pères en diverses occasions et en diverses manières par les prophètes, il nous a parlé tout nouvellement et de nos jours par son propre Fils, qu'il a fait héritier de toutes choses et par qui il a créé les siècles.
Les prophètes de l’ancienne loi, à la suite des patriarches, et comme eux recevant directement la parole divine et la communiquant ensuite au monde par l’intermédiaire du peuple choisi, tels ont été pendant de longs siècles les maîtres intellectuels et les guides spirituels les plus autorisés et les plus élevés de l'humanité, Ils ont enseigné de la part de Dieu qui leur avait donné à cette fin une mission spéciale et toute personnelle.
Mais le Verbe divin s’est fait chair. Il était la véritable lumière qui éclaire tout homme en ce monde. Jésus Christ remplace désormais tout autre intermédiaire. Le Dieu fait homme est venu sur la terre pour enseigner.
Ce n'est pas seulement un maitre, c’est le Maitre.
Et dans l’accomplissement de cette mission divine, il
— Gé —
nous livre, en même temps qu’une doctrine et des préceptes ju: qu’alors inconnus ou ma! compris, toute la tendresse d’un coeur qui veut, on le dirait, pousser à sa dernière perfection le don divin dont j'ai parlé, et par lequel Jésus versait, avec sa parole, son âme dans l’âme de ceux qui l’écoutaient.
En effet, si l’homme est porté par un besoin de sa nature à faire partager à d’autres les connaissances qu’il possède, l’enseignement proprement dit revêt un caractère spécial et exige des conditions très particulières, quand ÿl s’agit de “-"ner par vocation la vérité et ka science à ceux qui non seulement ignorent, mais offrent peu ou point d'ouverture ou de préparation pour entendre et comprendre ce qu’on leur dit.
Tout maître, toute personne qui veut enseigner avec fruit doit évidemment avant tout posséder la science. Il lui faut aussi un dévouement que rien ne rebute, une méthode et des aptitudes qui lui permettent de s’adapter à toutes Îles circonstances, et enfin une indulgente bonté que ne lassent point l'ignorance native, les tenteurs de l'esprit, les défauts de mémoire, où même l'ingratitude,
Pour tout dire en un mot, le maître, s’il veut l'être dans toute force et toute la beauté de ce terme si noble, doit enseigner avec son coeur autant qu'avec son esprit ; la parole humaine, quand elle porte et qu’elle prétend donner la vérité doctrinale, pour être vraiment efficace, doit vibrer sous la sincérité du sentiment, autant qu’elle doit briller de l'éclat de la science.
Et voilà Jésus-Christ le Maitre. Il possède la science puisée à sa source première dans le sein même de Dieu. I est envoyé par le Père: Celui-ci est mon Fils bienaimé, écoutez-le. Il parle en Maitre, et veut qu'on le reconnaisse comme tel et comme ayant autorité: car, dit-il, ma doctrine n’est pas à moi, elle est de mon Père qui m'a envoyé. Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. Ii en appelle au témoignage des prophètes qui l'ont précédé. Vous lisez avec soin les Ecritures, parce que vous croyez y trouver la vie ét. nelle, eh bien, ce sont elles qui rendent témoignage de moi. En vérité, en vérité, je vous le dis,
qui écoute ma parole et croit en Celui qui m'a envoyé a
la vie éternelle.
Sa science toute divine est aussi étendue que sublime dans son objet, elle pénètre et nous révèle les mystères de l’Etre divin et toutes les opérations miséricordieuses de Dieu à l'égard des hommes. Elle embrasse tous les problèmes de l’origine et de la destinée humaines, et tous les devoirs qui s'imposent à l’homme pour atteindre sa fin. Non seulement sa parole traite des vérités doctrinales qui doivent élever l'âme Par une sorte de vision anticipée des choses éternelles, elle descend dans le détail des obligations qui découlent de ces mêmes vérités, des vertus qu'il faut pratiquer, des vices qu’il faut fuir, et du bonheur qui se goûte dès ici-bas dans l’amour et la recherche du bien.
La prière, la pénitence, l'humilité, la confiance en Dieu, la pauvreté évangélique, l'amour du prochain, le pardon des injures, l’aumône, la vanité des biens de ce monde, l'efficacité du repentir, les vaines sollicitudes, la nécessité du jeûne, la sainteté du mariage, la chasteté, l'éternité des châtiments et des récompenses, sont autant de choses que Jésus enseigne avec la même autorité que
lorsqu'il s'agit de la réalité et de l'unité des personnes
divines, de la rédemption des hommes, de l’établissement de l'Eglise, du ministère apostolique, de l’institution des sacrements, du sacrifice eucharistique, et du sacerdoce de Jésus-Christ perpétué dans le monde.
La doctrine surnaturelle enseignée par le Maître Jésus est donc en elle-même un trésor inépuisable dont le Sauveur s’est plu à dispenser les bienfaits, et avec quel zèle, quel dévouement infatigable, Je suis venu sur la terre dit-il, pour qu'ils aient la vie et qu'ils l’aient surabondante. Cette vie de l’âme il la donne, et constamment, Par une sorte de transfusion de son coeur qui sans cesse verse la vérité avec l'amour. Il prêche partout: dans le temple et dans les synagogues au milieu des docteurs de la loi, dans les villes, les villages et les bourgades, sur les places publiques, sur des rives du Jourdain ou sur les bords du lac de Génésareth, au milieu même des flots et du fond d'une barque, dans le désert, du sommet des collines. S'il suspend sa prédication pour aMer prier dans un lieu désert, il la reprend aussitôt. Il faut que je
prêche, dit-il. Il faut que j'aille annoncer l'Evangile du
royaume de Dieu, car c'est pour cela que je suis envoyé,
Il prêche à la foule qui s'attache à ses pas et le suit partout. Il prêche à ses disciples qu'il amène à l’écart. Il prêche dans le secret, la nuit, à N icodème, ou dans l’intimité de la famille comme à Béthanie, ou à la Samaritaine, appuyé sur la margelle d’un puits, dans les banquets comme chez le pharisien, ou pour expliquer à un jeune homme qui l’interroge, ce qu’il faut faire pour arriver à la perfection. Il prêche jusqu’à l'épuisement en emmenant quelques disciples pour se reposer avec lui. II prêche jusqu’à la veille de sa passion, à la dernière cène il adresse à ses apôtres son discours de plus long et le plus émouvant. Il prêchera jusque dans le palais de Caïphe, jusqu’au prétoire de Pilate, jusque sur le chemin du Calvaire, jusque sur la croix, jusqu’à son dernier soupir. Et le jour même de sa résurrection, il reprendra ce ministère divin pour lequel il avait été spécialement envoyé. Et tout en procédant à l’organisation définitive de son Eglise, il contimuera de prècher jusqu’à l'heure où, sur la montagne des Oliviers, avant de retourner au ciel, il semblera vouloir condenser dans une
parole suprême tous les enseignements de sa vie, les
fixe: dans l'esprit et dans le coeur de ses apôtres ; puis leur promettant pour les éclairer et les soutenir son Esprit-Saint, il leur enjoindra de garder fidèlement toute sa doctrine, de la prêcher à leur tour en son nom à tous les peuples et jusqu'à la consommation des siècles.
C'est lui qui par ses apôtres et par son Eglise reste toujours le Maitre.
Jésus n’enseigne point pour qu’on admire sa science en laissant ses auditeurs dans l'impossibilité d’en atteindre les hauteurs sublimes. Il parle pour qu'on l’écoute et veut qu'on le comprenne. Il prêche de telle façon que plus tard saint Paul, par une parole bien simple pourra faire ressortir l'efficacité de la prédication apostolique divine qui, comme celle du Sauveur, se met à da portée de tous les esprits. Est-il rien de plus beau dans l'histoire du langage humain que de spectacle offert par Jésus, distribuant partout, toujours, en toute occasion, et à tous indistinctement, le pain substantiel de la doctrine révélée et se laissant si facilement approcher de toutes les âmes
qui voulaient s'en nourrir, et cependant variant la
forme de ses discours et la manière de présenter ses leons suivant les circonstances.
À douze ans, dans ile temple, il étonne par sa sagesse les vieillards qui l'interrogent et qui admirent ses réponses. C'est donc qu'il parlait en docteur avec des docteurs, en savant avec des savants. Il en sera de même au cours de sa vie publique, dans les solennités que président les prêtres ou des scribes ; Jésus prendra le livre de la loi, lira quelques Passâges des prophètes, les moins faciles, puis, alors que toute la synagogue a les yeux arrêtés sur lui, il les expliquera avec toute la dignité extérieure voulue pour impressionner son auditoire, Et ceux qui l'entendent, restent dans l'étonnement des paroles pleines de grâce sorties de sa bouche: comment un simple artisan peut-il parler ainsi !
Mais ce cercle trop étroit de l'enseignement officiel et légal, le Maitre divin l'a bientôt franchi, l'enceinte des synagogues ne lui suffit pas, le peuple qui s’y rassemble est trop peu nombreux. Il lui faut le grand air et les multitudes, car sa renommée s'est répandue au loin et de Partout on accourt en foule pour l'entendre. Un grand
prophète, dit-on, s'est levé parmi nous, le Seigneur a visité son peuple, mais alors il ne parle plus à la manière des scribes et des Pharisiens. Son langage aussi bien
que son attitude sont tout autres, et c'est avec des termes
familiers et des expressions connues de tous qu'il prêche les béatitudes. Se peut-il concevoir quelque chose à la fois de plus élevé, de plus suave et de p! - simple que ces paroles: Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Ce sera le ton général de sa prédication, Toujours du reste, il emploiera le langage le mieux approprié à la condition et aux besoins de ceux qui l'entourent, Il se sert fréquemment des paraboles dont il prend le sujet dans les choses courantes et usuel-
es, et dont chacun peut faire aisément l'application, Cependant il dira: Vous ne comprenez pas ? Je vais vous expliquer. Ou encore: Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. Le grain de sénevé, la mauvaise herbe dans le Champ du père de famille, le levain dans la pâte, le trésor caché et da perle précieuse retrouvée, l'administrateur infidèle, l'arbre stérile, la brebis perdue,
dh.
l'enfant prodigue, et qui revient à son père, les talents reçus et dont il faudra rendre compte, le festin nuptial sont autant de sujets qui ii servent à exposer sa doctrine et à la rendre plus claire et sus facile. Ainsi en est-il des comparaisons et des rapprochements avec les choses qu'il a sous les yeux et qu'il peut désigner du doigt. Un brin d’herbe, un épis de blé, un petit oiseau, une pièce de monnaie, une des portes de la ville, une tour qui s’écroule, et surtout les miracles qu'il opère, les malades qu’il guérit, les petits enfants qui se pressent autour de lui, tout lui est une occasion dont il profite pour faire entendre une vérité, pour rappeler quelques devoirs. Sans doute il ne livre pas toujours sa pensée avec le même évidence, ou d’une manière aussi directe, spécialement aux pharisiens qui lui tendent des pièges. C’est parcequ’il connaît leur hypocrisie. Cependant il ne craindra pas de s'adresser à eux directement, de les interpeller et dans un discours foudroyant de mettre en garde contre eux le peuple tout eatier qui l'écoute avec jaie, C'est toujours le Maitre qui parle, mais cette fois avec une
sévérité toute divine. Il va même jusqu'à s'emparer du