‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 10 sur 76 · I. S. Thomas, Samma Theologica, !• II», quaestio LXXMI · texte numérisé non relu

I. S. Thomas, Samma Theologica, !• II», quaestio LXXMI

N'évoquons pas ici, comme des spectres effrayants, les criminels tachés du sang de leurs victimes, ni l'immense multitude des déséquilibrés et des malades. Les yeux fixés sur nousmêmes et sur les hommes ordinaires, tenonsnous-en à l'observation des cas les plus habituels : n'est-il pas vrai que beaucoup d'hommes, même parmi les chrétiens instruits par l'Église et secourus par la grâce, ont un peu de folie dans la tète et que, presque tous, sont vicieux à quelque degré? Les difformités de Tesprit : étroitesse, ignorance, partialité, illusion; et les difformités morales : égoïsme, orgueil, luxure, jalousie et autres, sont encore plus fréquentes que les défauts corporels. Pour un dos bossu que d'âmes boiteuses et enlaidies I

Au reste, tous ceux qui ont parlé avec quelque pénétration de la nature humaine, discordants sur tout le reste, s'accordent sur ses vices trop réels. On diffère sur la cause de notre corruption : c'est notre origine bestiale, disent les évolutionnistes, et la persistance de quelques instincts grossiers, semblables aux organes vestigiaires. Le remède viendra de lui-même, avec la suite des années qui nous éloignera toujours davantage de nos commencements. — Ccot

a. II, in corpore : « // n'est pas rare que, par excès d'amour ou de colèi'e, on perde la raison. »

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l'état social avec ses sciences, ses arts et ses institutions innombrables, dit ce rêveur de Jean- Jacques Rousseau ; notre nature en elle-même est bonne, mais pour le moment ses meilleures tendances sont perverties, tordues, et elle est surchargée de besoins factices. Il faut simplifier la société et au plus vite retournons à l'état primitif de la nature. — Pour nous, catholiques, nous savons et que la cause et que le remède sont ailleurs. La cause est le péché originel qui a fait déchoir notre race d'une haute perfection où elle avait été établie, et le remède est dans la lutte de notre volonté libre, aidée par la grâce que nous mérita le Rédempteur. De ces théories, qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici, je tire seulement cette constatation : toutes, si opposées soient-elles, roulent comme sur un pivot commun sur notre imperfection. Nous sommes des malades. Voilà un point où les Pères de l'Église, où Pascal et Bossuet s'entendent avec un Spencer, un Taine, un Jean-Jacques Rousseau même : l'évidence d'une réalité indéniable a fait ce miracle'.

r . Le ciel nous garde, toutefois, de l'excès des Calvinistes et des Jansénistes, pour qui, dans l'état actuel, même chez l'homme le plus normal, la raison est incapable de certitude, la volonté de résistance au mal, et la substance même de notre âme corrompue. Non, quoique au rebours de» Jansénistes nous risquions peut-être à l'heure actuelle de

En effet, il n'est que trop visible que nos penchants tournent très vite contre Tordre. Chacun d'eux est toujours prêt à s'ériger en rebelle qui aspire à régner seul ; ils sont égoïstes, sans souci du bien de l'ensemble, allant en anarchistes à leurs propres satisfactions. La faim, la soif, le sommeil, le besoin du repos, celui du mouvement élèvent tour à tour, et parfois dans une confusion simultanée, leurs voix impérieuses ; noire vue, notre ouïe, notre toucher et les autres sens réclament leurs plaisirs ; notre imagination, à qui la règle est odieuse, exige la flânerie ou la course vagabonde ; notre intelligence peut être saisie d'une fureur de connaître, de chercher, de savoir, et prête à mépriser tout le reste. Quelle est celle de nos inclinations qui n'est susceptible de s'aviver et de se transformer en passion tyrannique, exclusive, sangsue qui épuise à son profit les force» de l'être entier? Notre volonté

nous habituer à des jugements trop optimistes et faux sur notre nature, il est nécessaire de répudier leur dure et désolante doctrine et même, croyons-nous, de se tenir en garde contre l'opinion plus modérée de Bossuet. Nous ne sommes point dépravés à fond. L'idéal moral, en particulier, persiste dans notre conscience, au moins, par fragments ; à côté des appétits fâcheux il y en a de bons ; surtout, il nous reste le libre arbitre : nous sommes naaîtrcs de nous-mêmes, quoique incomplètement et non sans peine. La grâce n'a pas à remplacer notre liberté détruite, mais seulement à l'aider.

elle-même, dont Toffice est d'imposer Tordre, abdique sa majesté ; la voilà en connivence avec le mal, pervertie, et, gardienne de la règle, introduisant elle-même le dérèglement dans la société qu'elle a charge de régir : chez un avare ou un ambitieux, de quelles monstruosités ne peut-elle poursuivre le succès? Chose plus lamentable, elle se dénature elle-même et, désertant les hauts plateaux du monde spirituel où se trouvent ses biens propres, elle s'avilit à la recherche parfois très tentée et très rude des plaisirs illicites et bas.

Tout cela est d'expérience. La guerre contre l'ordre harmonieux de notre nature sévit dans notre nature. Ennemis de nous-mêmes de mille manières, nous sommes acharnés à nous dégrader et à nous détruire. Toutefois, parmi tant d'oppositions qui rompent l'harmonie naturelle, un antagonisme semble effacer tous les autres: je veux parler du combat entre le corps et l'esprit, entre la raison et les sens, et, pour user d'une plus exacte précision, entre les facultés sensibles et les facultés spirituelles. La partie inférieure de nous-mêmes qui, en tant qu'elle aspire à suivre sa loi propre aux dépens de l'ordre, reçoit des Écritures le nom de concupiscence et de la plupart des ascètes celui de nature, est odieuse à Tesprit qu'elle contrarie, et l'esprit,

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ayant d'autres goûts que les siens, lui est odieux. Le corps veut manger, boire, et repu il veut dormir, ou courir au grand air, ou se livrer à quelque plaisir ; l'esprit, au contraire, veut que Ton soit sobre, que l'on étudie, que l'on s'attache à une tâche, que l'on veille. L'esprit, sollicité par la grâce, veut que l'on se mortifie, que l'on se dévoue, que l'on prie, et le corps redoute la souffrance et la fatigue : la querelle s'éternise. Dans notre cœur un don Quichotte et un Sancho Pança sont attachés l'un à l'autre et aspirent à s'en aller chacun de son côté ; la Providence a voulu unir et fondre en nous un animal et un ange, et presque toujours ils font mauvais ménage ; ils sont en instance pour un divorce qui tarde ; l'âme unique, qui est la racine commune de tout notre être, se déploie en deux groupes de tendances contraires et se déchire par leurs luttes fratricides.

Il est visible, d'après ce que nous venons de dire, qu'en vertu de notre nature, telle qu'elle est actuellement, nous sommes pour nous-mêmes des tentateurs perpétuels. Je suppose une volonté réglée, qui aime Dieu et veut le bien ; voici qu'au-dessous d'elle, sous une provocation quelconque, un désir s'élève : Ne serait-il pas bon d'aller à cette pièce? elle n'est point si lascive! Lisons donc ce livre qui est si distrayant. Il est

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à propos de <3ultiver cette relation et de nourrir cette amitié. Je voudrais boire cette délicieuse liqueur. Il est intolérable à la fin de tant se priver, tandis que les autres s'épanouissent dans la joie : je veux m'enrichir coûte que coûte et qu'importent les moyens ! Ainsi s'agitent les tendances mauvaises. Une image du plaisir possible se forme, se colore, s'amplifie, s'accroche à l'esprit et lui souffle les motifs les plus raisonnables en apparence de céder. Tout le peuple des appétits illicites supplie ou devient turbulent, indocile, fait rage. La volonté demeure maîtresse de décider, mais elle est pressée, assaillie, assiégée.

Dans d'autres circonstances, l'orgueil commande : allons, ambitionne cette place, écarte ce rival, n'es-tu pas, par le droit de tes talents et de ta vertu, digne d'occuper ce poste ? Ce serait une injustice qu'un autre l'obtienne. Allons, flatte, calomnie, intrigue. — Une curiosité déréglée nous dit à mi-voix: Achète ce journal qu'on dit impie, lis donc ce livre mal famé : n'es-tu pas d'âge à tout savoir et à te faire par toi-même un jugement? ose voir de tes propres yeux.

Les formes possibles des tentations qui naissent de nous sont innombrables, variées comme les tempéraments et les circonstances. Toutes, à quelque vertu qu'elles s'attaquent, sont l'élan

spontané de quelqu'une de nos facultés qui, au mépris de l'ordre, court à son bien particulier et à son plaisir.

Voilà, en face de ce que nous devrions être, ce que nous sommes en réalité, une réunion de contrariétés militantes là où il faudrait l'harmonie sous la souveraineté de la loi morale : ce qui est, pour les Pascal, l'objet d'un éternel et douloureux ctonnement.

S II. — La société des autres hommes.

Les Écritures désignent une autre cause ou plutôt une collection de causes de la tentation sous le nom de monde*. Par ce terme qui est pris dans le cas avec un sens particulier, il faut entendre, non point le vaste, splendide et harmonieux univers qui, par son ordre et sa beauté, est propre à élever l'âme vers Dieu, mais les biens apparents ou réels, comme les honneurs, les richesses, les plaisirs, susceptibles de provoquer des passions déréglées et, de plus, les hommes gagnés au mal et corrupteurs. Payions de ces derniers, car, après ce qui a été indi-

I. Cf. par exemple: S. Matth. i8, v. 7. « Vœ mundo a scandalis », et surtout S. Joan. cap. 8, v. 28, — cap. la, V. 3i, — cap. 17, V. 11-23 — I Ep. cap. 2, y. i 5- 16 et cap. S, V. 19 : <c Mandas totus in maligno positas est. » Le inonde est soumis à Satan et par suite plein de vices et de péchés.

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que sur les mauvais désirs, il n'est pas nécessaire d'insister sur leurs objets.

Tout est lié et tout se tient dans le monde. Dans l'ordre des choses physiques, les radiations qui émanent de notre organisme comme les ébranlements que nous imprimons à l'air et aux corps, se propagent sans fin assignable, et, si toutes les forces prochaines et éloignées entrecroisent en nous leurs milliers d'influences, nous-mêmes en retour, centre original et actif, nous réagissons quoique dans une mesure infinitésimale sur tout l'univers. Parce que je lève ce doigt, éternellement l'équilibre total du monde et la résultante de ses forces seront un peu modifiés. Dans l'ordre des choses morales, une solidarité semblable unit les êtres intelligents et spécialement les hommes entre eux. Tous, si petite et cachée que soit notre personne, nous rayonnons autour de nous, foyers de chaleur ou de froid, projecteurs de lumière ou de nuit. Fût-on prisonnier au fond d'une cellule, on contribue, peut-être malgré soi, à rendre plus facile ou plus malaisée la pratique des vertus.

N'y a-t-il point un peu de paradoxe là-dedans ? Pas gros comme un grain de mil ; et l'indication des diverses espèces d'influences des hommes les uns sur les autres en fournira la preuve.

Ne parlons que pour mémoire de la prière et de la communion des saints; un catholique ne peut mettre en doute ces moyens surnaturels d'agir sur les cœurs et même sur les événements. Sainte Thérèse priant au fond de son monastère faisait peut-être autant que saint François Xavier pour le salut des âmes.

Le lecteur me pardonnera-t-il d'indiquer, au moins à titre de curiosité, les communications télépathiques que signale en si grande abondance u la Société des recherches psychiques » ? Les faits collectionnés suggèrent une hypothèse plausible et en harmonie parfaite avec la doctrine de l'École. Nous ne pouvons penser ni vouloir sans images plus ou moins vives et multipliées ; je ne crois pas qu'un seul scolastique, non plus qu'un seul des observateurs modernes, aient mis cela en doute. Or les images, aussi bien que les émotions, sont des phénomènes mi-psychiques mi-physiologiques, et par ce dernier caractère elles appartiennent au monde matériel. Nous savons avec certitude qu'elles provoquent des changements dans le sang, dans les nerfs et les muscles, et c'est sur ces modifications organiques qu'est fondée l'explication aujourd'hui incontestée de la lecture de la pensée par le contact de la main ou du front. Les changements, liés à l'apparition des images, s'arrêtent-ils à,

l'intérieur du sujet? Beaucoup estiment que non et pensent qu'ils se propagent au dehors, comme les ondes qui permettent la télégraphie sans fil. Ces radiations partent, reliquats et vestiges de notre pensée, porteuses d'une modalité physique qui leur a été imprimée par notre imagination et nos sentiments. C'est un peu de notre cœur et de notre tête qu'elles emportent. S'il se rencontre sur leur passage d'autres organismes, ils sont par elles plus ou moins profondément ébranlés et modifiés. Qu'en résultera-t-il ? Nécessairement une certaine disposition de Torganisme récepteur à se conformer à l'organisme transmetteur ; car c'est à la fois une vérité d'expérience et un axiome que les philosophes ont caché sous cette brève formule : « omne agens agit slmile sibi », tout agent produit un effet qui lui ressemble. Le sujet qui a reçu les radiations va donc être porté, en vertu de la liaison très connue des psychologues entre les états organiques et la conscience psychique, à concevoir les mêmes images et les mêmes émotions que le sujet d'où sont parties les radiations ; par là même il sera, non certes déterminé, mais incliné à penser et à vouloir comme lui. Presque toujours l'action sera trop faible pour produire autre chose qu'une imperceptible prédisposition ; parfois, elle ira jusqu'à former un pressentiment

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confus, une suggestion brumeuse ou une vague inclination à croire telle chose, à vouloir, à désirer, à redouter ; dans quelques cas, enfin, grâce à sa force, grâce à l'inoccupation du sujet, grâce peut-être à une adaptation spéciale entre le transmetteur et le récepteur venant d'une conformité de tempérament (par exemple entre une mère et son fils) ou d'un état sentimental identique, elle suscitera une idée nette, une émotion caractérisée, un désir précis. Ainsi s'expliqueraient certaines révélations ou concordances de désirs qui semblent être plus que des rencontres fortuites, certaines paniques et certains enthousiasmes collectifs ; peut-être aussi l'action étonnante de certains orateurs sur les imaginations et les nerfs devrait-elle à des communications secrètes de cette nature une part de son efficacité. Peutêtre également ne serait-il pas téméraire de rattacher à la même hypothèse cette sorte d'atmosphère, orageuse ou paisible, si vivement sentie de quelques-uns et que chacun de nous porte autour de soi, principe de sympathies et d'antipathies qui préviennent souvent la réflexion.

Si cette hypothèse a quelque fondement, audessous des relations visibles et saisissables des hommes entre eux d'autres infiniment plus nombreuses et plus complexes s'entrecroisent. La partie inférieure et automatique de notre être,

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ce que le docteur Grasset appelle le « psychisme inférieur » et la plupart des autres auteurs : Vinconscient ou le subconscient, est un carrefour, une place publique où passent, rapides et silenckux, des centaines de voyageurs venus de tous les piys, les uns ombres ténues éphémères et de qai l'existence est à peine quelque chose, d'autres plus massifs et plus redoutables. De temps en temps quelques-uns sortent de la pénombre et apparaissent dans la zone oii brille la lumière consciente, et en tout temps la famille grouillante et très cosmopolite de ceux que cache la nuit, accompagne en sourdine la voix de nos pensées?, de nos désirs, et de nos vouloirs connus. Contre cette invasion, les hauts murs mêmes des cloîtres ne préservent pas ; aucune vie n'est strictement isolée et close, et il n'y a point de solitude qui arrête le peuple menu et insaisissable des amis du bien ou des excitateurs au mal.

Je propose, je ne dogmatise pas ; si quelque lecteur étonné se moque trop vite, je le prie simplement de se souvenir du mot profond d'Hamlet : « Il y a, au ciel et sur la terre, beaucoup plus de choses que n'en peut expliquer votre philosophie. »

D'autres influences mutuelles des hommes les uns sur les autres, qui, elles, n'ont rien d'hypothétique, sont les conversations, les discours,

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les écrits. Les écrits portent le plus loin, mais sont d'ordinaire d'une moindre efficacité que les discours, et ceux-ci le cèdent encore aux conversations ; un discours est presque dans tous les cas incomplètement adapté au plus grand nombre des auditeurs, trop mal connus de celui qui parle, ou trop divers les uns des autres pour que l'orateur puisse s'accommoder à tous à la fois ; puis, la plupart des gens un peu avertis sont en garde contre les discoureurs, car il est trop clair que celui qui discourt soutient une thèse et déclare son dessein de persuader, c'est-à-dire de soumettre, de subjuguer (mettre sous le joug) ses auditeurs. La parole individuelle, au contraire, est quasi toutepuissante; d'homme à homme, elle est, sans même qu'on y pense, parfaitement adaptée, sauf des circonstances singulières. On l'accueille sans défiance; elle pénètre et s'implante sans être critiquée ni même remarquée. C'est par la fréquentation ordinaire que les âmes se font le plus vite, le plus aisément et le plus profondément semblables.

Une puissance encore plus active et plus pénétrante que la conversation, c'est l'exemple : une vie dont nous sommes les témoins, pourvu qu'elle ne soit pas médiocre et totalement incolore, dresse devant nous un idéal bon ou mau-

vais, nous propose mieux que toute parole une doctrine et laisse pour l'ordinaire les plus profondes traces dans notre imagination ; qui donc a dit : J'ai oublié les leçons de mes professeurs, mais leurs personnes, elles vivent encore devant mes yeux? Celui qui a dit cela, parlant pour lui, parlait pour tous. Parmi des séminaristes, dix sermons sur l'apostolat en planteront moin» fortement l'idée dans les têtes, que le déport d'un condisciple pour les Missions. Nous imitons presque toujours de quelque manière, et souvent sans nous en apercevoir, les hommes remarquables que nous avons connus. Cette efficacité de l'exemple a deux causes principales. Il est quelque chose de plus solide et de plus durable que la parole, de plus tangible et de plus vivant que l'écrit. Visible, clair, continu, à qui échappe-t-il ? Son enseignement muet entre dans la cervelle la plus imperméable aux démonstrations. Enfin on le suspecte peu d'insincérité. Oh ! sans aucun doute possible, il existe des charlatans en conduite comme en discours, mais plus rares, je crois. Pour soutenir une attitude il faut avoir au moins quelques-unes des idées et quelques-uns des sentiments qui lui sont appropriés. Ne les eût-on pas, en affectant de les avoir, on les acquerra. Un orateur sceptique, quand il commence son discours, le finit

persuadé : si on se convainc en parlant, combien plus encore en vivant 1

Il est manifeste que si beaucoup d'invitations au bien nous arrivent de la part des hommes par Tune ou Tautre des voies indiquées, par ces mêmes voies aiDuent les tentations.

La plupart des hommes pensent-ils à respecter la virginité de l'esprit et du cœur des autres ? Ils parlent, ils écrivent, ils agissent ; à travers la multitude de ses semblables, chacun d*entre eux se fraye une route vers son but, intérêt ou plaisir ; aux autres d'en faire autant, s'ils le peuvent ; quant à ne point défraîchir l'idéal d'autrui, et par conséquent à se surveiller et se contenir, plusieurs n'en ont cure et un bon nombre n'y pensent que pour éviter les gros scandales ; n'estil pas trop dur, au reste, de s'engager à une parfaite rectitude de conduite, de langage et jusque de maintien ? On préfère en éluder l'obligation, en se disant, pour se colorer l'égoïsme du procédé, que l'on n'a point charge d'âmes et qu'après tout il est juste de revendiquer une honnête liberté, ou plus cyniquement en ne se disant rien du tout. Enfin beaucoup peut-être n'ont jamais songé aux répercussions lamentables de leurs immoralités. C'est à ceux-ci que songeait Bossuet, quand il écrivit la fine et forte remar-

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qae de moraliste que voici* : « Il y a une corrup lion que l'on fait dans les autres de dessein : celle-là est fort grossière et se peut aisémenf apercevoir. Mais cette autre sorte de corruption que nous inspirons sans y penser, qui se communique, en nous voyant faire les uns les autres, qui se répand par l'air du visage et jusque pai le son de la voix, c'est celle-là, plus que toutes les autres, qui doit nous faire écrier souvent : u Ah ! qui connaît les péchés ? Pardonnez-moi, Seigneur, mes fautes cachées et celles que je fais commettre aux autres ! »

En dehors de la foule s'élèvent certaines natures, peu nombreuses il est vrai, qui forment deux élites, celle du bien et celle du mal. Pour des causes très diverses, impossibles à dénombrer : ardeur du tempérament, grâce de Dieu, haine de la vérité connue ou illusion, elles ne peuvent supporter qu'il existe des hommes qui ne leur ressemblent pas. Par surabondance de charité ou par exubérance de haine, ce sont des âmes impérieuses, dominatrices, si je l'ose dire, des âmes impérialistes et conquérantes. La passion de gagner les autres à leurs idées et à leurs sentiments les possède. La diversité des esprits et des cœurs les blesse. Très fortes individuali-

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