I. — Notre nature
Que sommes-nous ? Des êtres bien compliqués, formés de pièces nombreuses et disparates. Corps, plante, animal et esprit, notre nature est plus riche en diversité qu'aucune autre, synthèse d'éléments opposés, abrégé de l'univers. Le nœud entre ce qu'il y a de plus infime et de plus élevé chez nous est la vie sensible, liée par en bas à la vie physiologique et par en haut à la vie intellectuelle. On ne peut voir, toucher, sentir sans le ministère des nerfs et sans un grand nombre d'antécédents, de concomitants et de conséquents corporels. La vision, par exemple, est faite, pour une moitié, de la décomposition et delà reconstitution de la rétine, de l'ébranlement des nerfs optiques et des modifications cérébrales. Sans le cerveau allez donc vous souvenir ou imaginer. Les sensations, quelle que soit leur espèce, se nourrissent delà vie organique, comme
la greffe de la sève du sauvageon. Et la vie intellectuelle s'alimente à la vie sensible; des images que laissent après elles les sensations, Tintelligence extrait les idées dont la formation et l'élaboration est son office propre, c 11 n'y a rien dans l'esprit qui n'ait d'abord passé par les sens* », disent justement les plus sensés et les plus positifs des philosophes. Par suite, la volonté ellemême, qui ne peut agir qu'à la lumière des idées, se trouve rattachée à la vie sensible et par delà jusqu'à la vie physiologique.
Dans l'homme parfait et tel que le représente l'archétype qui habite l'intelligence divine, les facultés sont subordonnées selon une hiérarchie : au sommet, la volonté libre s'attache au bien que l'intelligence lui a présenté et, puisque nous sommes chrétiens, ajoutons : la volonté, aidée par la grâce, s'attache à l'idéal moral connu par la foi ; au-dessous d'elle, toutes les autres facultés, intelligence», imagination, sens, et cette sorte
1. Si ce livre était destiné à des spécialistes, ce serait l'endroit d'entretenir le lecteur de l'intellect agent, tant raillé jadis, si parfaitement ignoré aujourd'hui et qui ne mérite ni l'un ni l'autre, s'il n'est, sous un nom aristotélicien et médiéval, que la faculté d'abstraire. Ceux qu'effrayent les volumes latins, peuvent recourir, pour s'instruire sur ce sujet, à un livre de M. Piat, Vlntelleci actif.
2. L'auteur, dans un ou>Tage de ce genre, n'a pas l'intention de se prononcer sur la priorité de l'intelligence ou de la volonté. Il parle en simple moraliste.
CAUSES DES TENTATIONS t5
de volonté inférieure que l'École appelait Tappëtit sensible, vont, chacune à son bien particulier, dans la mesure comme sous la forme marquée par la volonté souveraine, et il n'en est pas qui ne contribue à sa manière à la réalisation de l'idéal. La société intérieure, formée par les inclinations, est disciplinée et paisible, elle travaille avec énergie, elle offre le beau spectacle de la règle et de la force unies d'où résulte le bonheur.
L'homme, parfaitement ordonné et heureux, tel qu'il vient d'être esquissé, n'existe guère. Grand observateur de l'homme réel, Taine, du reste avec sa pointe d'outrance, assurait que la santé physique et morale est une belle réussite et un rare accident. C'est le même homme réel qui a inspiré au docteur Grasset son livre sur « les demi-fous et les demi-responsables ». C'est encore lui que nous dépeignent les Balzac, les Bourget et tant d'autres dramatistes ou romanciers, aux œuvres desquels cette constatation placide et triste de saint Thomas pourrait servir d'épigraphe * : « Multi propier abundantiam amoris et irœ sant in insaniam conversi. »