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I. De Angelis, 1. VIII, cap. 19^ y. i

l'univers, c'est encore moins raisonnable. Newman, plus fantaisiste en ce point qu'il ne lui est habituel, donna dans cette sorte d'occasionalisme angélique, qui n'est pas plus admissible que l'autre. C'est la résurrection de l'animisme dans la tête d'un théologien du dix-neuvième siècle ; et, hors de la poésie pieuse, cela ne mérite qu'un sourire.

Toutes ces réserves faites, les affirmations de l'Écriture ne subsistent pas moins, et de même subsistent les pratiques de l'Église : est-il soutenable qu'elles ne répondent à aucune réalité ? — Ajoutons que les choses sont souvent moins simples que ne les suppose notre raison rectiligne et superficielle, qui ne se trouve pleinement à l'aise que dans l'eau claire de la géométrie.

Puis, l'expérience elle-même, quoique en pareille matière elle ne soit qu'une preuve du dernier degré, confirme la thèse théologique. Il €st impossible de nier des faits comme les lévitations, le brisement par un seul homme de fortes chaînes capables de soutenir les plus énormes tractions, les sursauts et les hurlements des possédés au contact inap>erçu des hosties consacrées. Les plus adroits Charcot du monde ne réduisent point les phénomènes de possessions à la pathologie nerveuse; et voilà une preuve expérimentale de l'action des démons sur la matière et sur

les imaginations. Notre expérience quotidienne en fournit d'autres. Nous sommes calmes, paisibles, livrés avec attention à un travail sérieux ; tout à coup, sans occasion saisissable, se dresse en nous une image forte et périlleuse, et déjà, comme un coup de vent soudain fait osciller un voilier, l'émotion nous agite de la tête aux pieds. Nous ne voulions pas aller à tel endroit ni rencontrer telle personne ; sans qu'il y ait eu de projet de sa part ni de la nôtre, ou parfois malgré un contre-projet formel, nous la rencontrons. Tel livre nous tombe sous la main, juste au moment où notre volonté minée et désagrégée comme un mur que l'eau pénètre, n'aura peutêtre pas la force d'en porter la lecture. D'autres faits sont notoires, par exemple celui-ci : les âmes en état de péché mortel sont souvent moins harcelées de mauvais désirs que les âmes saintes et mortifiées ; la même âme, quand elle s'essaye à se fixer dans l'amitié de Dieu, sera fortement tentée ; elle n'y travaille plus, et voilà que les tentations disparaissent pendant des semaines.

Sans aucun doute, bien des psychologues et des physiologues allégueront des explications; s'ils n'en trouvent pas, il leur restera la ressource de se réfugier dans les mystères et le labyrinthe de subsconscience ; et, en effet, nous ne sommes point clairs à nous-mêmes comme un théorème

d'Euclide. J'en appelle, cependant, à ceux qui ont réfléchi sur les événements de leur vie morale et aux directeurs qui ont eu l'occasion d'observer un grand nombre d'âmes : n'y a-t-il pas des cas concrets qui, vu toutes les circonstances, ne s'expliquent point par les seules causes naturelles ? Une volonté pernicieuse se devine sous la trame des phénomènes, ni tout à fait éclatante ni tout à fait inconnaissable, mais que des yeux perçants et habitués aux choses surnaturelles entrevoient et quelquefois discernent avec précision.

Après cela, que de beaux esprits se gaussent de notre ingénuité ou, s'ils ne sont pas de tempérament à rire, s'étonnent et ne comprennent pas, nous n'y pouvons rien. Est-il à propos, pour mériter les applaudissements d'hommes presque toujours incompétents, de s'alléger des articles du Credo, qui ont le malheur de n'être plus à la mode? Le très moderne et très critique Johannes Joergensen ne le pense pas, lui qui a écrit : « Pour nous, enfant du XX^ siècle, c'est chose bien difficile de nous imaginer les mauvais esprits revêtus de corps visibles et matériels... Mais est-ce que, avec cela, l'existence de ces mauvais et leur funeste présence ne se fait point sentir à nous tout aussi fortement, à tel ou tel instant décisif de notre vie? N'y a-t-il pas des

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heures où nous avons clairement l'impression que la puissance des ténèbres est grande, et non seulement en nous-mêmes mais bien autour de nous, des heures où c'est comme si une voix sans corps nous murmurait à l'oreille, comme si une main puissante, endurcie aux flammes de l'enfer, nous saisissait par la main, comme si nous entendions un ordre puissant, insistant, sans cesse répété : « Dis ceci I Fais cela I n Hélas ! combien il y a de maisons où l'on souhaiterait, de tout son cœur, qu'un ami de Dieu apparût sur le seuil et, d'une voix impérieuse, renouvelât le commandement proclamé jadis par le compagnon de saint François aux portes d'Arezzo : <( Au nom de Dieu tout-puissant et de son serviteur François, je vous somme, mauvais esprits, de vous enfuir loin d'ici ^ I »

Si les démons, dont l'intelligence et l'habilité sont si grandes que, par contraste, nos Machiavels paraissent naïfs, interviennent souvent dans notre vie, il y a de quoi trembler : nous sommes à la merci de puissances cachées et irrésistibles. — Oui, il y a sujet de craindre, mais

I. Cf. Saint François d'Assise, sa vie et son œuvre (Traduction de Teodor de Wyzewa), page i48.

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moins que ne le pensent plusieurs, car le pouvoir des démons a des limites.

Première limite : nous ne sommes ouverts et accessibles aux actions étrangères que par la double Kone de notre organisme et de nos facultés sensibles. Plus intérieurement, derrière cet avantmur et ce mur, habitent notre intelligence et notre volonté, c'est-à-dire nous-mêmes, notre (( moi », notre personne morale. Or sur notre intelligence et notre volonté libre, Dieu seul peut agir directement : rien ne se passe chez nous ou ne s'y prépare qu'il ne le perçoive, car en sa qualité de cause créatrice et conservatrice, il nous e^t plus intérieur que nous ne le sommes à nousmêmes, et, quoiqu'il respecte à l'habitude notre liberté, il lui est loisible de tourner à son gré nos pensées et nos vouloirs. Mais ni les anges ni les démons ni les hommes ne partagent avec lui ce privilège. Comme les corps sont impénétrables aux corps, les esprits sont impénétrables aux esprits, si ce n'est par voie de persuasion et de libre ouverture. Personne ne s'introduit chez nous de vive force et par effraction. Retranchés en nous-mêmes, nous y sommes à l'abri et inviolables ; contre la porte que nous avons fermée les griffes et les dents se cassent, sans mordre. Il faut frapper, attendre, parlementer, nous prier d'ouvrir et, si nous refusons, il faudra

entreprendre un siège sans espoir ou s'en aller.

Tel est le sentiment unanime des docteurs ; et ils remarquent que cette inviolabilité est une conséquence nécessaire de notre nature et notre condition. Libres, maîtres de notre destinée, chargés de choisir nous-mêmes nos voies : voilà ce que nous sommes. Il ne peut entrer dans le pouvoir des autres êtres de pénétrer nos desseins et de'disposer de nous : autant dire que nous ne serions plus des personnes. Ce serait le renversement du plan divin, par la suppression de répreuve devenue un non-sens.

En conséquence, fermes dans notre volonté de rester fidèles à Dieu, nous pouvons nous rire des assauts du démon. Qu'il rôde, heurte, souffle et fasse rage, comme la tempête autour d'une maison bien close pendant les nuits d'hiver. Sans notre permission il n'entrera pas. — Très souvent, du reste, par là même que nos dispositions les plus secrètes lui échappent, ses assauts sont mal dirigés. C'est à contre-temps qu'il nous flatte, alors qu'il eût été opportun de nous terrifier ; ou bien, il insiste trop et donne l'éveil; ou il se retire trop vite. Ce superbe orgueilleux est réduit à tâtonner. — Les grâces que Dieu nous envoie lui sont encore plus inconnues et le déroutent. S'il conjecture nos intentions d'après les mouvements de notre sensibilité et de notre imagina-

lions, les intentions divines habitent un mystère, cil ne pénètre aucun de ses regards.

Nous savons où le démon ne peut entrer; il importe de préciser la limite extrême du domaine abandonné à son action. A moins d'un miracle semblable à celui qu'il plut à Dieu d'opérer en faveur de saint Jean Baptiste, de la sainte Vierge, peut-être de quelques extatiques comme sainte Thérèse, notre intelligence et notre liberté, qui est conditionnée par elle, ne s'exercent qu'avec le secours des facultés sensibles et en particulier de l'imagination. Or, dans certains cas très rares et transitoires, les démons altèrent les organes ou gênent leurs fonctions et par là annulent ou dérèglent l'imagination et la livrent à une sarabande incohérente. Du même coup, l'intelligence et la volonté, intactes en elles-mêmes, sont paralysées. C'est là le plus grand attentat permis aux démons sur la majesté de la personne morale. Mais reléguer l'intelligence et la volonté dans une impuissance momentanée, ce n'est point les manier ; ce n'est point, surtout, leur imposer le péché et le reniement de Dieu qui, seuls, dégradent et qui, seuls, pour ce motif, constituent le triomphe désiré par le mauvais. Pendant les journées brumeuses et tristes, là-bas, derrière les nuages, le soleil n'est pas éteint, mais il brille avec sa

Splendeur accoutumée, transitoirement invisible aux hommes. L'un des possédés de Géretsa, après qu'il eut été délivré, demandait avec instance que Notre-Seigneur l'agrégeât aux disciples. Les fureurs inouïes que nous décrit l'Évangile ', les démons les avaient déchaînées sur lui en pure perte. Sa volonté n'avait pas été dépravée ni son cœur perverti.

Seconde limite : Outre la barrière qu'oppose la nature des personnes morales, la puissance des démons est soumise à la force plus haute de; Dieu, et la Providence leur trace des bornes où ils sont contraints de renfermer leur malice. Au livre de Job, Satan est obligé de demander à Dieu le droit de persécuter l'homme juste, et il ne l'obtient pas sans des limites précises. Dans l'Évangile, Notre-Seigneur révèle aux apôtres que Satan a demandé à les cribler comme on crible le blé*.

Cette subordination rassurante est exigée par l'ordre même des choses. Les démons sont des créatures, et Dieu est Dieu; à ce maître toutpuissant, pas un atome et pas un projet dans le vaste univers n'est soustrait : tout ce qui s'accomplit ou se médite, il le voit, il le règle ou le

I. Cf. Matth., vm, a8-34. — Marc, v, 1-20. — Luc, viii, 26-39.

a. Luc, XXII, 3i.

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tolère. — Elle n'est pas moins nécessaire pour contenir la rage perturbatrice et destructive des démons ; impuissants à corrompre une âme malgré elle, ils ne le seraient point à bouleverser un monde ; qu'ils fussent quelque temps laissés libres de déployer leurs forces immenses, ils auraient vite fait de rejeter l'univers au chaos et d^abolir l'odieuse humanité.

Les limites imposées à leur action varient au gré de la Providence, qui, selon les circonstances, les élargit ou les resserre. En Palestine, à l'époque de Jésus, sévit une épidémie de possessions * : ni avant ni depuis, l'on n'en constata un aussi grand nombre, et de nos jours ces prodiges sont devenus rares parmi les chrétiens. Par contre, si nous en croyons les rapports des missionnaires, chez les peuples encore « assis à l'ombre de la mort », ils pullulent. Non seulement Dieu allonge ou raccourcit la chaîne des démons, mais euxmêmes, sans doute, ont tantôt le dessein de se montrer pour éblouir ou épouvanter, et tantôt de se cacher pour entretenir une périlleuse sécurité.

C'est ainsi que les démons, limités par notre nature et par la sage puissance de Dieu, nous

I. Cf., sur ce fait et ses raisons probables, Fillion, Les miracles de N.-S. J.-Ch., t. II, p. 246, — ou Lesêtre, La Clef des Évangiles, p. 175.

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attaquent en adversaires insidieux et puissants, mais non point invincibles. Il n'y a pas lieu de s'affoler, il y a lieu seulement, pour chacun, de craindre sa propre faiblesse et d'espérer dans la Providence.

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