‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 2 sur 76 · Cf. Newman, Le monde invisible, t. IV, sermon i · texte numérisé non relu

Cf. Newman, Le monde invisible, t. IV, sermon i

amusante et qui en toute rigueur risque elle aussi de décevoir ; car, dans ce cas même, l'espoir de frapper juste peut être vain ; l'accommodation jusque dans le plus intime contact d'homme à homme n'est jamais qu'approximative, parce que les âmes habitent des retraites cachées oii l'œil le plus perçant ne fait que les entrevoir et les deviner ; nous sommes, au tréfonds, mystérieux et impénétrables à nos plus chers amis et souvent à nous-mêmes. Au surplus, nous changeons sans cesse, et de même qu'une certaine obscurité enveloppe les plus francs, chez les plus stables ce qui était juste avant-hier ne l'est qu'à moitié aujourd'hui. Seule, la grâce de celui qui traverse toute chose d'un regard ' est armée de l'opportunité parfaite et force, à coup sûr, l'entrée des cœurs. Il en est du dessein d'écrire comme de tout projet dans la vie humaine ; on ne l'entreprend point sans courir le danger de perdre sa peine ; toutefois il est permis, en circonscrivant son public, d'espérer qu'on ne travaillera pas tout à fait en vain ; les ressemblances entre un grand nombre d'hommes sont assez réelles pour qu'on leur adresse à tous le même lan-

I. Cf. ad Hxbrœos, cap. iv, v. i2-i3 : « Vious est sermo Dei et efficax . . . omnia nuda et aperta ocalis ejas. »

4 LES TENTATIONS DU JEl'NE HOMME

gage avec quelque chance d'efficacité. Puis il est infiniment probable que, dans la foule des iiiatlentifs, il se rencontrera quelques âmes qui attendent et pour lesquelles la Providence nous insufflera les pensées utiles.

Ces réflexions m'ont inspiré d'adresser ce livre à un public limité, à savoir, aux jeunes gens qui ont dépassé leur seizième année. Ils sont à un âge indécis, comme, dans nos climats, ce mois d'avril où se mêlent les premières chaleurs du printemps qui va venir et les derniers restes du froid qui n'est pas encore parti. Aux alentours de celte date commence l'éducation que l'on se donne à soi-même, laquelle, chez les hommes de quelque valeur et de quelque ressort, compte plus que toutes les influences subies. Aussi est-ce un passage important dans la vie et, si je l'ose dire, un virage décisif.

Pour préciser davantage, j'ai principalement en vue les jeunes gens catholiques qui étudient ou qui ont étudié. Futurs médecins, futurs avocats, futurs notaires, futurs officiers, futurs ingénieurs, futurs professeurs, ou simples futurs propriétaires (c'est aussi une haute fonction que d'être propriétaire), je vous dédie ces pages.

En m'adressant à vous, je m'adresse à une élite. Les hommes, quoi qu'il en soit de la légitimité partielle des aspirations démocratiques,

furent et seront inégaux. La fortune conférera toujours une supériorité, et si la fortune est une puissance, la culture intellectuelle en est une autre qui, tout pesé, la surpasse ; car devant la première on plie l'échiné, mais devant la seconde on plie l'esprit. Or, malgré certaines théories soutenues avec éclat et certes à bonne intention, la culture intellectuelle, comme la fortune, sera toujours la part de quelques privilégiés ; l'instruction complète, étendue à tous, est une utopie. Beaucoup ne se soucient guère d'apprendre et n'étudieraient que forcés, c'est-à-dire sans résultat ; beaucoup sont inaptes à s'instruire au-delà des éléments. Puis l'instruction supérieure universalisée exigerait une modification économique et professionnelle si profonde qu'on doute légitimement de sa possibilité. Les bras jeunes seraient enlevés jusqu'à vingt-cinq ans et souvent au-delà à la campagne et aux métiers ; où prendrait-on le nombre nécessaire de travailleurs et quand se feraient les apprentissages? A moins qu'un machinisme mieux combiné n'abolisse les exigences présentes du travail, il faut renoncer, pour l'immense majorité, à étendre l'instruction au-delà de l'école primaire. Enfin, la plupart des gens cultivés seraient ennemis du labeur manuel, qui est, pourtant, aussi nécessaire à la base de la civilisation que le tronc du pommier à ses

fleurs blanches et roses et à ses fruits. Les piètres moissonneurs ou laboureurs que feraient une troupe d'agrégés, et les voit-on davantage sous les espèces du charron ou la truelle en main I Quand on nous aura refait des âmes de Spartiates, nous verrons. En attendant, par une conséquence ironique, la suprême civilisation, en se réalisant jusqu'au bout, se détruirait. Si blessantes qu'elles soient, il faut se soumettre aux nécessités, et, pour réagir généreusement contre toute apparence d'esclavage, il n'est pas bon de courir à une extrémité contraire, incompatible avec les conditions de l'humanité réelle.

Il y aura donc, à l'avenir comme par le passé, des gens cultivés, des gens qui le seront moins et des gens qui ne le seront pas ; et pareillement, malgré les malfaisantes chimères des théories individualistes, personne n'est isolé ni ne peut vivre par soi et pour soi seul. Toujours les hommes agiront de mille manières les uns sur les autres, et les plus intelligents, les mieux armés, les plus actifs seront des chefs de files.

Vous-mêmes déjà, jeunes gens pour qui j'écris, en vertu de votre éducation vous constituez parmi ceux de votre âge une aristocratie et vous êtes destinés, dans les villes ou les bourgades oiî vous irez, à demeurer, par la culture, supérieurs à la plupart de vos contemporains. Vous ne pour-

rez vous enfermer dans une vie uniquement personnelle et n'avoir souci que de vous. Que cela vous agrée ou vous déplaise, vous serez à pari de la foule, objets des regards, écoutés, imités ; vous aurez une responsabilité sociale et, si je suis assez heureux pour vous garder au bien, en vous gardant je garde ou je regagne des centaines d'autres Français.

Vous l'entendez : celui qui vous parle, en ce moment, n'a pas la voix d'un flatteur ; c'est de vos devoirs qu'il se propose de vous entretenir; mais il a le cœur d'un frère ; à peine vous précède-t-il de quelques années, et pour redevenir ce que vous êtes il n'a qu'à remonter la courte chaîne de ses souvenirs. Il n'enflera pas la voix et ne dressera pas devant vous « des fantômes à étonner les gens ». Nous causerons, sans artifice, de bonne foi, voulant voir les réalités comme elles sont : à qui les perçoit bien, elles parlent fort clair et elles sont plus éloquentes que tous les effets de rhétorique.

Commençons, si vous le voulez, par vous décrire vous-mêmes dans une sorte de De Javentute ; sachant ce que vous êtes, je vous parlerai plus juste et, vous, en voyant que je me suis attaché à vous connaître, vous serez inclinés à m'écouter.

Page 1