I. — Profits possibles
Et, pour commencer par ce premier bienfait, la tentation nous mûrit.
Grâce à son tempérament heureux, à des préservations et à la bonté divine, un jeune homme touche à sa vingtaine et n'a pas été tenté : qu'il connaîtra peu les réalités de la vie morale ! Voyez sa tête rieuse ou indolente, où nulle réflexion n'a laissé de trace ; le dessin du visage est mou et sans vigueur, la physionomie indécise; ce n'est qu'une ébauche. Au moral comme au physique, l'enfance s'est prolongée : point de profondeur d'intelligence, point de coup d'œil précis, point d'énergiques tensions du vouloir. Les révoltes des passions ne lui sont connues que par ouï-dire, et non par la vivante notion qu'en donne l'expérience : aussi ne les redoute-t-il pas. Aucune tempête n'a fait affleurer à la surface de sa conscience les éléments disparates et ennemis qu'il porte en soi : sa vraie nature lui reste cachée. — Pas davantage ne lui sont sensibles et présentes les invisibles intentions des pervers, hommes ou démons, qui guettent l'occasion de le séduire. Qu'est-il en somme? un innocent chardonneret, qui'se débat sans défiance au milieu des éperviers.
Heureuse paix, certes! et, h Dieu no plaiae jie je crie a cet enfant de se précipiter dans les hasards. La Providence est singulière pour chacun, et nous devons prendre la deslinr^o qu'cUe nous envoie;; mais, je le conslatu : digne d'envie par plusieurs cotés, cette paix prolongée <;st très exccptionnelh;, provisoire, et presquo toujours défavorabh; au progrès rnoral.
VienrKî la tentation, par elle la lotte et, si j'ose dire, le corps à corps de; l'esprit et do la volonté av(;c le réel. Atta(|ué et contraint de se défendre, il sera vite renseigné sur sa nature < t sur les forces adverses qui veulent le séf).jrer de Dieu. Cela lui a()pr(;ndra i)hjs de psychologie utile que beaucoup de lectures. Kt il faudra que lui-même il f)renri(; son parti, il va commencer d'accom[)iir des act(;s [)(;rsonnels. D'(înfantine, sa vertu deviendra virile; de quasi spontanée, volontaire; de demi-inconsciente, délibérée, décidée et vigoureuse. (Jomme son es[)rit, (îlle se fait adulte;. Les traits du visage eux rnôrnes s'afl'ermiss<;nt ; la réllexion intérieure le traverse de ses rayons subtils et pourtant visibles, et
nvclof)j)r'nt d une beauté proprement humaine.
Le voilà éclairé sur soi et par là môrne sur les autres; son âme, ayant Houllert et lutté, comprend le drame (jui s'accomplit dans lé «ilence des cœur» ; elle en saisit les anxiétés (;t
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les péripéties, attentive à les observer et adroile à les deviner ; en conséquence, elle trouvera, au moment opportun, le conseil approprié, ou l'exemple persuasif; et elle priera, autrement que du bout des lèvres, pour ceux qui son! placés sur le bord glissant du mal.
Beaucoup d'âmes restent misérables, livrées aux instincts et aveugles aux choses morales parce qu'elles n'ont pas été cultivées ; comme la plupart des plantes, pour peu que l'on en prenne soin, elles sont capables de verdir et de prospérer ; mais si l'on remue la terre pour lee plantes, si Ton taille la vigne, on laisse trop sou vent les âmes des jeunes gens pousser au hasard ; qui les instruit, leur propose l'idéal, leur indique les obstacles et les moyens de les lever? Cet apostolat exige du zèle, de la prudence et indispensablement l'expérience des maladies morales, non par le péché, mais par la menace du péché qui en révèle assez la hideur et les angoisses. Je ne sais si le catalogue des saints présente un seul médecin des âmes qui n'ait été, au-dedans de lui-même, un grand persécuté 1 L'efficacité de leur ministère y est liée, et c'est vrai des illustres aux petits et aux inconnus.
C'est dire que la vie du tenté, en même temps qu'elle se fait plus profonde, s'élargit, s( multiplie, s'élève vraiment, si je n'excède pas,
à la dignité d'une âme catholique, traversée par les pulsations de milliers d'autres vies fraternelles, à qui ses propres épreuves la rendent secourable.
Là ne se bornent pas les bienfaits de la tentation. Voyons-en quelques-uns plus en détail.
Qu'elle nous ait momentanément vaincus ou que ses assauts aient échoué, elle nous enseigne notre faiblesse ; le mal nous attaque ou nous circonvient et à ses susurrements comme à ses clameurs répondent en nous, autour d'une volonté qui a peine à ne pas plier, des complices nombreux et militants. Nous sommes vainqueurs ; vaincrons-nous toujours? Nous sommes redressés, demain ne serons-nous pas de nouveau abattus ? Voilà la plus irrésistible invitation à la défiance de nos forces ; pour nous en suggérer le vif sentiment, il n^'est pas de discours, si délié et si concret soit-il, qui vaille une expérience de notre fragilité ; celle-ci jette à terre l'orgueilleux et plante plus avant dans le cœur des humbles leur mauvaise opinion d'eux-mêmes. La plupart d'entre nous, pour nous apprécier juste, nous avons besoin de nous déprécier, et quand nous y décidons-nous, si ce n'est sous le coup
i6o LES TENTATIOiNS DU JEUNE HOMME
dun malheur ou d'une véhémente menace de malheur? Alors, comme les oiseaux lorsque a éclaté un coup de fusil, les illusions s'envolent et leurs chants cessent. Au reste, la vue exacte de nous-mêmes dure peu ; l'amour-propre, après qu'il a été plusieurs fois an aché, repousse racines, tronc et branches ; et sans doute c'est pourquoi, sans que je prétende percer les mystères qui entourent les desseins providentiels, Dieu n'exempte pas de la lutte même les plus parfaits. Chaque tentation est un coup de serpe à l'orgueil ; si vous le préférez, elle est un docteur à l'enseignement ambigu, qui vise à persuader une chose et en persuade une autre. La voix, qui veut se faire douce et séduire, prend, en passant par les oreilles de l'ami de Dieu, un son aigre et bourru et lui crie d'utiles avertissements : (( Rappelle-toi ta misère native et le pullulement spontané de tes vices ; qu'ils sont beaux, tes désirs instinctifs ! Te complaire en toi-même, ah ! ah ! ah ! mais, c'est ignorance de ce que tu es, c'est oubli de la grâce, c'est sottise ! Vois comme tu es tiré en bas ; sans la main qui te porte, tu tomberais au fond de l'abîme. » Ce sermon, que donnent la mauvaise nature et le diable en entremêlant leurs paroles, est bien nécessaire et bien efficace. Au plus élevé la sagesse divine veut qu'il pende toujours quelques bri-
UTILITÉ DES TENTATIONS i6i
bes et quelques poids du « vieil homme » ; et, de cette disposition, les privilégiés que nous célébrons maintenant au martyrologe la remercient, comme de l'un de ses secours les plus avisés.
L'humilité, quand elle est vraie, nous jette à genoux et nous fait appeler à l'aide. Nous prions parce que Dieu est fort et que nous sommes faibles. On l'a remarqué de longue date : dans les périls du corps notre cœur devient spontanément religieux. Si vous voulez prier, faites-vous matelot. La même loi s'observe dans l'ordre moral ; sous l'imminence du péché, notre cœur, pour peu qu'il aime le bien, se jette à Dieu. Le besoin d'un supplément d'énergie apparaît manifeste ; la confiance superbe en la force de notre raison et de notre volonté s'écroule : on sent si vivement qu'elles fléchissent, qu'elles vont céder; nous voilà alarmés, apeurés, angoissés. Il n'est pas de pélagien pratique, assez convaincu de sa doctrine, pour s'y tenir en ces mouvements-là ; nous y touchons du doigt notre rien du tout, et pour ne pas périr, nous crions vers le Père céleste, de qui vient tout don parfait et qui n'est obscurci par aucune ombre d'imperfection '.