‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 36 sur 76 · Matth., XXII, i4 : « Beaucoup d'appelés, peu d'élus · texte numérisé non relu

Matth., XXII, i4 : « Beaucoup d'appelés, peu d'élus

2. « Ecce ad hodiernam feslivitatem quam multi conveniinus. Ecclesiae parietes implemus, sed tamen quis sciât qiiain pauci qui in illo electorum grege nuraerentur? Ecce enini vox omnium Cliristum clamât, sed vita omnium non clamât, Plerique Deum vocibus sequuntur, moribus fugiant. »

ileur donnent raison et, de nos jours, avec plus de force que jamais, car les croyants n'ont jpoint une vie plus sainte qu'autrefois ; et malheureusement se sont multipliés les hommes à .qui manquent et la foi et les œuvres. On n'ose dire que l'ignorance les excuse, car certaines lois naturelles, très généralement connues, sont violées. Mais cela, c'est ce qui paraît ; la valeur réelle des âmes, quelle est-elle? Nous ne le savons pas, et, tant que nous sommes parqués dans ce monde des phénomènes, le sort de ceux qui sont partis nous est, à moins d'una science surnaturelle, inconnaissable. L'EgHse est autorisée, par des miracles, à proclamer la, sainteté de quelques uns. Pour les autres, un mystère profond enveloppe leur salut ou Icup damnation. C'est à la fois consolant et terrible, comme tout inconnu, parce qu'on se le figure à son gré, et chaque cœur, suivant son inclination, en prend sujet de s'efTrayer ou de s'apaiser. Là-dessus, monsieur l'Aumônier, pour ma part, je suis agnostique.

Le visage anguleux et légèrement pourpré de mon interlocuteur s'éclaira d'un sourire mêlé d'impatience : — Cependant fit-il, si nous ne jugeons sur les apparences, sur quoi jugeronsnous? — Eh! pourquoi jugerions-nous? lui répliquai-je. — Il me répondit : Vous voilà

opiniâtre dans votre attitude d'imperturbable ; vous me faites penser à ces malheureux Stoïciens qui, ne pouvant supprimer les formes innombraisles de la douleur, prirent le parti désespéré de ■soutenir qu'ils y étaient insensibles. Gageure et noble attitude ! Je qualifie de même votre belle persévérance à célébrer la tentation. Malgré l'azur et le soleil dont vous vous enchantez, vous ne pouvez pas, cependant, ne point apercevoir les immenses ailes funèbres du mal, qui battent dans votre ciel d'optimiste. — Hélas! monsieur l'Aumônier, elles ne projettent que de trop larges ombres.

Sur cet accord mélancolique, mon interlocuteur s'éloigna d'un pas agile. Il s'arrêta devant une table où il prit un volume neuf. C'était un Brunetière, Dernière série des Discours de Combat. 11 en coupa les premières feuilles et, après peu de minutes, il parut très occupé de sa lecture et tout épanoui de plaisir.

Mon esprit, comme il arrive après la chiquenaude d'une conversation, continua de rebrasser les mêmes idées et, à part moi, je m'arrêtai à ces quelques conclusions :

L'existence du mal multiforme est la difficulté presque unique et toujours renouvelée, source faillissante d'objections qui ruissellent, par des centaines de canaux, jusque dan? les régions les

plus éloignées les unes des autres, en métaphysique, en histoire, en morale, en théologie. Avouons-le, un mystère profond et poignant enténèbre, pour nos yeux d'homme, les explications qu'on nous allègue. La meilleure est celle de la foi : Le plan primitif de Dieu nous était plus favorable, et c'est par notre faute qu'il a été gâté, que notre vie est devenue souffrante et périlleuse. Cette raison elle-même n'ôte point toute obscurité, certes, car pourquoi Dieu a-t-il permis, lui qui est la Bonté suprême, la chute d'Adam et l'horrible série des conséquences? Nous ne savons. On agite en vain ce sujet, et puisque par ailleurs il existe de très solides et d'invincibles raisons de croire à la bonté et à la puissance de Dieu, croyons, en nous résignant à ne pas voir.

Les tentations, on ne peut le nier, sont une des formes du mal; et il est sûr qu'à notre époque elles se multiplient sans mesure. Les faibles sont terriblement exposés. L'organisation de notre société, qui protège si attentivement les corps et les propriétés, mais qui livre les âmes des jeunes et du peuple à l'erreur et au vice, est abominable et contraire, sur ce point, aux desseins providentiels. Mais quoi ! Tirerons nous de là que les intentions de Dieu, quand il tolère les tentations, ne sont pas suaves et bienveil-

lantes, ou que les tentalions ne peuvent devenir pour tous et ne deviennent en réalité, pour beaucoup, un stimulant à la sainteté? Ce serait un sophisme trop clair. On n'est pas damné pour avoir été tenté, mais pour avoir péché; et on ne pèche pas pour avoir été tenté, mais pour avoir consenti. La seule conclusion légitime est que nos volontés sont faillibles et, par suite, qu'il faut nous tenir en garde et craindre.

La sécurité parfaite est fille de l'illusion et la sécurité raisonnable, mélangée de vigilance et de crainte, prend ses racines dans l'espérance. Les tentations sont une grâce périlleuse, d'où peuvent sortir notre élévation ou notre ruine ; mais Dieu ne lâche sur nous ces bêtes venimeuses ou féroces, qu'en vue de notre salut et après nous avoir munis des armes nécessaires : la liberté et les secours surnaturels.

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