CHAPITRE VIII
De quelques tentations en particulier
Respect humain. — Arrivisme.
— Frivolité. — Sensualité. — Incrédulité.
« Tout en tout est divers », disait La Fontaine, et les médecins expérimentés déclarent, sans hésitation, qu'on ne trouve jamais deux cas exactement superposables ; la bonne et juste vérité qu'ils affirment là I Tous les hommes ont un visage qui nous permet de reconnaître la face de nos frères, et cependant les traits et les couleurs se combinent de tant de manières, que jamais deux figures ne se ressemblent entièrement. La diversité des esprits surpasse la diversité des visages, parce qu'un plus grand nombre d'éléments concourent à les former. Chacun est unique et, suivant la fine observation de Leibnitz, plus on s'applique à les exoininer, plus on discerne entre eux de contrastes. Quoique assurément ils se laissent grouper par famille et que J. Lemaîlrc, par exemple, range avec vraisem-
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blance un Fénelon, un J.-J. Rousseau et un( Chateaubriand dans une même dynastie, néanmoins pour un ou deux aspects où plusieurs esprits coïncident, par dix autres ils se font antithèse : identiques aux regards suj>crficiels, à qui les pénètre ils apparaissent originaux, individuels, inclassables.
Aussi la variété des natures, à laquelle s'ajoute la variété des circonstances et des inventions diaboliques, engendre-t-elle une variété indéfinie de tentations, dont chacune est une rencontre singulière. Il a paru opportun de signaler à part celles qui se présentent aux jeunes catholiques français de maintenant. Même ainsi triées, elles demeurent fort diverses : un citadin et un habitant de la campagne ne courent pas des risques identiques ; sauf exceptions, \in jeune homme qui se connaît vingt mille francs de rente sera tenté autrement qu'un pauvre, obligé de se hisser à une situation convenable par la vigueur de ses poignets ; un intellectuel, qui vit dans ses livres, autrement qu'un sentimental ; un cœur médiocre, autrement qu'une âme généreuse. Les plus notables tentations, toutefois, si l'on néglige les différences accidentelles, se rangent sous les quelques titres suivants : incrédulité, sensualité, frivolité, ambition immodérée, respect humain. Personne qui,
après trois minutes de réflexion, ne soit en état d^ mettre sous chacun de ces litres d^s cas précis.
Le respect humain 1 On se récrie : Est-il néces- Siire de parler de respect humain à propos des jeunes gens ? Ils sont bien trop ardents, trop primesau tiers et trop braves ! Le respect humain est le fait des âmes craintives, « domptées et déprimées par la vie », comme dit Aristote. Il est très vrai que le respect humain naît d'un certain fond de crainte. La plupart des hommes acceptent de la meilleure foi du monde les préjugés et les conventions de leur milieu. Mais plusieurs, par éducation ou lucidité naturelle, n'y croient pas ; ils ont d'autres convictions, sans oser les montrer ; et c'est précisément cela, le respect humain. Il est le désaccord entre le sentiment et la conduite, par crainte du ridicule. Les hommes qui ne réfléchissent guère sur les principes, c'est-à-dire la grande masse, se prennent le plus naturellement du monde pour norme et trouvent risibles ceux qui ne leur ressemblent pas. On le sent, on craint leur ironie ou leur étonnement, et on se dissimule sous le plâtras commun. Le respect
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humain est un synonyme de la peur de l'opinion; il part de ce préjugé que tous nous devons être semblables et que la diversité est une indécence ; on doit la cacher, et si elle perce, en rougir. Il s'apparente à rinstin€t social dont il est un excès; c'est l'instinct du troupeau, qui efface la personnalité. Il y a des tempéraments trop individualistes et révolutionnaires ; le respect humain est le propre des esprits tout différents, nés esclaves. — Donc, il n'est pas à l'usage des jeunes gens! — Si! à l'asage de ceux qui manquent de ressort intérieur. Chez presque tous, du reste, les certitudes ne sont pas encore assez personnelles et la volonté est encore incomplètement formée : voilà ce qui les prédispose à subir les influences du milieu. La réaction réfléchie manque. Mais la haine de la contrainte et: des conventions, l'amour d'être soi-même, la chaleur du tempérament et le beau dédain des risques y suppléent chez les enthousiastes; aussi le respect humain est-il proprement le défaut des jeunes gens, qui oublient d'être jeunes.
Cette maladie est éternelle et, dans un état social gangrené, elle est désastreuse, parce qu'elle travaille contre la religion et la morale. On n'ose soutenir ce que l'on croit, prier en public, pratiquer sans vergogne les vertus chré-
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tiennes. C'est mal porté, et cela donne une figure si singulière dans beaucoup de milieux ! — Le résultat est que la faiblesse du caractère s'accroît : à force de ne pas vouloir, on tonibe dans l'incapacité de vouloir. Puis on ne fait pas impunément les gestes du mal : le goût du vice s'acquiert; l'incrédulité réelle s'établit. On visait à paraître semblable aux autres, on le devient en effet. Le dos du portefaix reste courbé.
D'autres jeunes gens, plus décidés, après un regard circulaire sur le monde, se persuadent que la seule chose importante est le succès. Ames hautement ambitieuses qui veulent conquérir une doflaination sur les hommes, ou simplement utilitaires, ils se déterminent vite à se tailler une place de choix au soleil, coète que coûte. Si la morale ou la religion est un poids qui les retirde, ils s'en allègent. Celui-ci, pour plaire à des protecteurs sectaires, aura tôt fait d'étaler des opinions anticléricales, avec d'autant plus d'ardeur parfois que son passé religieux le rend suspect. — Ce futur médecin s'est déjà découvert une vocation spéciale pour soigner les maladies des fonctionnaires, des instituteurs et des anticléricaux ; aiassi s'abstient-il avec soin
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'.de tout acte religieux. Plus tard on le hissera vaux fonctions de conseiller municipal, de naaire, Vie conseiller d'arrondissement, et qui sait tous hes vastes espoirs qui lui sont ouverts ? — Cet kautre rêve d'être sous-préfet, ou magistrat ou jl'un des innombrables fonctionnaires de l'État ; .c'est aux dépens de sa foi qu'il prépare ses (nominations. — Arrêtons une liste que chacun fpeut allonger à l'infini. Le fonds est invariable sous la variété des circonstances : l'intérêt prime les croyances et la morale, il commande iia vie : il faut arriver : c'est de la nigauderie jque de faire la moue sur les moyens. Notre isociété est telle que, pour les situations dépendantes de l'État, une certaine avance est ordinairement acquise aux irréligieux, par le fait de leur irréligion : n'est-elle pas, trop souvent, une recommandation plus efficace que la compétence et le mérite? Jadis un noble avait, en vertu de sa noblesse, vingt ans d'avance sur un roturier; aujourd'hui, le noble c'est l'anticlérical. Hélas ! La chose est connue, acceptée ; et voilà pour beaucoup de jeunes gens, plus pratiques que généreux, une très forte tentation de, déserter l'Église. Souvent elle s'accroît encore par les conseils explicites ou les tacites indications des parents et des amis.
L'arrivisme sévit particulièrement dans le^
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monde politique et dans les nombreux mondes^ qui s'y rattachent; mais il ne s'y limite point. Dans le commerce, dans l'industrie, dans lai finance, est-il impossible de rencontrer des âmes dures, exclusivement tendues vers la richesse, ses pouvoirs et ses plaisirs? La morale et la délicatesse sont mises de côté, comme des infériorités dans la lutte. On en conserve l'apparence autant que possible, mais on aura la sagesse de se borner là. Sous des habits d'honnêtes hommes et des manières polies, se cachent parfois des bêtes de proie, rusées et féroces, délivrées de bien des scrupules. — Oh! certes, la probité est la loi commune, et. Dieu merci, elle reste la plupart du temps l'indispensable condition du succès. Mais dans une société qui glisse vers le matérialisme, les exemples et les conseils louches se multiplient ; et il est naturel que certains jeunes esprits, en considérant le train du monde, en arrivent à se dire qu'après tout l'essentiel, pour être honoré et heureux, c'est de réussir.
Un autre mal, qui exerce ses ravages principalement parmi les jeunes gens riches, c'est la frivolité. Chevaux, automobiles, chasses, toutes
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les variétés du sport et, pour tout ramasser en un mot, l'agitation effrénée et sans but : voilà à quoi se consume la vie de beaucoup, inutiles pour eux-mêmes comme pour autrui. Bien entendu, aucun homme sensé ne méconnaît l'utilité des jeux physiques; des corps agiles el sains, un coup d'œil précis, la fuite des flâneries et des fêtes amollissantes, autant de gains pré^ cieux. Mais il est urgent de réclamer contre les excès. Ce n'est pas tout d'être un athlète, et l'idéal de l'homme n'est pas le poulain infatigable et bien dressé. Vivre, c'est agir, mais ce n'est pas tourbillonner, et nos gymnastes, nos cyclistes, nos joueurs de foot-ball, amoureux de la vie intense, n'en poursuivent souvent que la grimaçante caricature. Rien ou à peu près, dana le programme de leurs journées, pour la A'ie de l'esprit et du cœur. Il s'en rencontre dont l'âme est si superficielle et si éventée que, même à notre époque, ils ne tombent pas dans des doutes sur la foi ; leur irréflexion les préserve. Mais elle ne les garde point contre le gaspillage de leurs forces et de leurs meilleures années, ni d'ordinaire contre les manquements à la morale. de sont des enfants éternels, ravis par le remuement et, à l'occasion, dociles aux appels des instincts vicieux.
Regardez autour de vous et, quelque restreint
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que soit peut-être le champ de votre obser\ati )n, tlites-nous si ce portraH est fantaisiste.
Beaucoup pins pernicieuse encore est la séduction des plaisirs illicites. Quoique la diversité des âmes soit infinie, je ne sais si quelqu'une échappe complètement à la tentation des sens. Disons seulement qu'il y a des degrés et des nuances, mais, quelle que soit sa forme, l'impureté (car c'est le mot juste) est le péril le plus universel des jeunes gens. Hoc vitio maxime periclitatur gênas humanum, constatait saint Grégoire. Saint Liguori a écrit * : « Tous les damnés le sont pour ce seul vice, ou du moins ne le sont pas sans lui. » Et cette appréciation du perspicace moraliste n'est pas explicable par la corruption particulière aux Napolitains et au XVllP siècle. Sous n'importe quelle latitude et dans n'importe quel siècle, la sensualité est la grande plaie de la nature humaine. Il est inutile de s'arrêter davantage à établir le plus évident des faits.
I. Cf. Theoloffia moralii, lib. m, Tract, rv, chap. m, Ai 3, édition L. Gaade : (( Non dubito asserere, ob hoc unum irnpudicitiae vitium, aut saltem non sine eo, omnes damnari quicumque damnantur. »
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Moins universelles mais, cependant, répandues et très redoutables sont les tentations contre la foi.
De nos jours on devient incrédmle de trois façons. Les uns, c'est par une sorte de passivité sous les influences ambiantes. Quand un esprit sort de l'enfance et qu'il ouvre les yeux sur le monde, il est scandalisé par l'indifférence générale et le peu d'importance que beaucoup de gens considérés accordent à la religion. S'il est de trempe énergique, il y a chance qu'il réagisse. La plupart du temps, sans presque y prendre garde, il se laisse pénétrer par les pensées et les sentiments communs. Gomme l'eau travaille à se mettre de niveau dans les vases communicants, les âmes dans un même milieu social s'égalisent par un mouvement insensible. On devient incrédule sans secousse, sans crise; à peine s'aperçoit-on un jour que l'on a été envahi par le doute ou l'indifférence. Étant donné le grand nombre de gens qui n'exercent aucun contrôle critique sur ce qui entre dans leur esprit, cette espèce d'euthanasie de la foi est devenue chose commune parmi nos con- 'eraporains.
D'autres sont induits par leurs passions à se forger des doutes. Ce n'est pas à des tentations contre la foi qu'ils cèdent d'abord, mais à des tentations contre quelque vertu morale dont la chute entraîne la perte ou la diminution de la foi. Ambitieux premièrement, ou sensuels ou injustes, ils ne s'érigent en douteurs ou même en fanfarons du doute qu'ensuite. Ils continueraient de croire, s'ils n'éprouvaient le besoin de supprimer un pénible désaccord entre leur conduite et leurs idées. Par un phénomène assez habituel, en effet, beaucoup de gens ont plus de honte de paraître illogiques que de manquer à la vérité : pour ne pas se combattre et se condamner eux-mêmes, ils plient leurs principes à leur vie. Nous sommes si fiers de notre raison, que nous n'avouons que très difficilement nos infidélités envers elle. Nous grimons nos passions avec des systèmes, et, alors même que nous sommes esclaves de nos penchants mauvais, nous soutenons que notre conduite est inspirée par des principes, et, de fait, nous nous fabriquons des principes exprès. A l'occasion, nous les soutiendrons contre la plus manifeste évidence : selon la très ingénieuse remarque de Leibnitz, les mathématiques et la géométrie, lesquelles n'ont point de contradicteurs, si elles avaient quelque rapport
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avec la conduite morale, trouveraient des incrédules qui les déclareraient pleines de rêveries et de paralogismes.
Cette race d'incroyants, dont la tête est gâtée par le cœur, fut longtemps à peu près la seule, et elle est encore très répandue : c'est contre elle que nos plus illustres sermonnaires dirigent leurs critiques déliées, par exemple un Massillon, quand il parle Des doutes sur la religion, un Bourdaloue, quand il parle De l'aveuglement spirituel, ou un Bossuet, De la haine contre la vérité \
Il y a enfin ceux qui deviennent incrédules par raisonnement. Ils sont assez rares, et forment une sorte d'élite par leur puissance intellectuelle et leur culture. Leur cas est très important. Car le simple fait que des esprits d'une valeur réelle aient cru apercevoir des lézardes dans l'édifice religieux, ébranle les faibles ; puis, ces incrédules non seulement se perdent euxniêmes, mais à l'ordinaire ils propagent leur maladie, les uns avec un zèle enfiellé, les autres sans haine, par l'exposé tranquille et d'autant plus persuasif de leurs systèmes ou de leur scepticisme.
Les tentations contre la foi sont les plus graves de toutes. — En premier lieu, parce