‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 39 sur 76 · I. Joan., X · texte numérisé non relu

I. Joan., X

igo LES TENTATIONS DU JEUNE HOMME

des sucs et de la sève des xerliis ; et quand une ou deux racines sont coupées, la vie de l'arbre diminue ; si elles le sont toutes, l'arbre peut rester debout, mais il se dessèche et blanchit : ce n'est plus qu'un fantôme de vivant. Sans métaphore, le catholique nominal, privé d'une foi réelle, n'est qu'un simulacre, vide d© vertus chrétiennes et de mérite, « bois sec, destiné au feu ». Si la croyance aux dogmes s'abolit, la vie conforme à l'idéal catholique s'abolit du même coup ; mais il semble que la vie conforme au simple idéal d'honnêteté humaine est elle-même blessée. Il est difficile de croire à la vertu parfaite des incrédules, surtout de ceux qui ont commencé par croire. Consultons l'expérience : n'estil pas avéré que les croyants, lesquels prient, lesquels se confessent, lesquels communient, ont parfois beaucoup de peine à se maintenir intacts de tout péché grave? Puisque ceux qui reçoivent tant de secours succombent ou risquent de succomber, qu'en sera-t-ii de ceux qui ne prient pas, ne se confessent pas et ne communient pas? Il est incontestable que Dieu est maître de ses dons ; de lui-même et sans qu'une prière l'y conviât, il a converti saint Paul près de Damas, et c'est une habitude de sa bonté que de persécuter de ses invitations, visibles ou cachées, les âmes éloignées de lui ; mais, selon la Providence ordi-

naire, l'affluence des grâces n'est attachée qu'à la prière et aux sacrements.

A perdre ou à conserver notre foi, il y va donc de notre vie morale tout entière, et pour un temps indéfini. Nous touchons ici à une seconde preuve de la gravité des tentations contre la foi. L'incrédulité, quand elle a commencé par une apostasie, est un mal presque incurable. Il s'agit, bien entendu, des négateurs raisonnes et personnels : qu'ils aient conservé une nostalgie sentimentale pour leur foi, émotion sincère ou simple thème à poésie, qu'ils se soient assis sans regret dans leur scepticisme, ou qu'ils militent avec allégresse contre l'Église comme tel écrivain ou tel politicien méprisable, ils sont les seuls véritables renégats, les autres qui forment la foule étant plutôt à classer parmi les faibles et les ignorants. Or il n'est point habituel que les Renan, grands ou petits, se convertissent.

Dieu, méprisé par l'orgueil, qui est le principe de leur incrédulité, amoindrit sa grâce, sans laquelle on ne peut croire. Longtemps peut-être il leur imprimera des sursauts, semblables aux réveils d'un homme profondément endormi, qui retrouve sa raison pendant l'espace d'un éclair. Mais leur cœur se raidit et résiste. Les voilà renfermés dans un cercle vicieux : il faudrait prier ; c'est le seul et irrésistible remède, mais

comment, superbes et incrédules, pourraient-ils prier? — Puis, quand une idée a été assez forte pour nous faire briser avec notre vie antérieure, bonne ou mauvaise elle durera ; de spécieuse, elle devient indiscutable. On s'entête ; plus on va, plus on se persuade que l'on a raison ; rarement, très rarement, un raisonneur mal parti s'arrête et retourne sur ses pas. — Avec le temps et sans même qu'il y soit pris garde, une idée qui séjourne dans une tête, y pousse des rameaux à l'infini ; elle se noue à des milliers d'autres par des liens secrets et forts, et, pour la changer, c'est toute la cervelle qu'il faudrait bouleverser sens dessus dessous.

Par surcroît, d'autres causes, très peu doctrinales, contribuent à fixer dans l'attitude prise : c'est la force des habitudes qui se plaignent d'une voix douce et insinuante, comme autrefois à l'oreille d'Augustin : « Est-ce que tu nous renvoies ? Quoi ! dès ce moment nous ne serons plus avec toi pour jamais ? Et, dès ce moment-ci, cela ne te sera plus permis et pour jamais * ?... » — C'est l'engagement au moins tacite envers les

I. Cf. Confes., lib. VIII, num. III : « Retinebant nugae nugarum... antiquée arnicae meae, et succutiebant et submurmurabant : Dimittis nos? Et a momento isto non erimus tecum in a^lernum ? Et a momento islo non tibi licebithoc et iilud ultra in aeternum ?... »

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autres incrédules : il est si rare que l'on ne soit pas entraîné dans un parti ! C'est la nécessité de se rester fidèle à soi-même et de ne point condamner un acte dont souvent l'on a tiré gloire. — C'est enfin le sacrifice des avantages pécuniaires qui effraye : dans d'autres temps, la fidélité aux croyances était fructueuse, leur abandon exposait à la perte des fonctions et mettait en péril le vivre et le couvert. La roue a tourné, et nous voyons le contraire. Pour secouer de si nombreux liens, il faut qu'une âme soit très droite, très malheureuse, ou très travaillée par la grâce, puis toujours courageuse, humble et de notre temps désintéressée. Où trouve -ton ce bel assemblage de si difficiles vertus?

Voilà à quoi conduisent les tentations contre la foi, quand elles triomphent : à une diminution de vie effroyable et à peu près sans remède.

Or, à notre époque, les tentations contre la foi sortent de partout : des livres, des revues, des journaux, des enseignements donnés dans une foule de chaires, des conversations, des exemples nombreux d'incrédules honorés. L'atmosphère d'à présent est empoisonnée de doutes, comme au temps de peste l'air se remplit de microbes infectieux que l'on respire à son insu. Qui échappera à la contamination, surtout parmi les

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esprits jeunes et dont la résistance est nécessairement faible?

Pour comble du danger, ces tentations sont plus radicales que jamais; sur tous les points qui ont quelque importance pour la conduite, c'est au scepticisme parfait qu'elles convient. Il fut un temps où les indociles niaient un dogme particulier, par exemple la présence réelle ou la dualité des natures dans le Christ, sans rejeter pour cela les autres dogmes. Ce tri se rencontre encore chez les protestants de race et de tradition ; mais, parmi ceux qui désertent l'Église catholique, il est rare. On ne s'arrête plus à michemin, au schisme ni à l'hérésie, ni, comme il y a soixante ans, à un spiritualisme philosophique et à une religion surnaturelle. Jules Simon et Francisque Bouiller ont vécu, et pareillement leur maître à eux tous les spiritualistes non chrétiens, Victor Cousin ; et, ce n'est pas le regret au reste platonique de l'incrédule Jules Lemaître qui les ressuscitera *. L'auteur des Philosophes français au XIX" siècle a triomphé. Dès qu'on s'éloigne de l'Église, on va, sous la forme de l'une ou de l'autre des doctrines les plus fameuses de ce temps : positivisme, phéno-

I. Cf. les pages qu'il a écrites à propos de la Profession de foi du Vicaire savoyard, p. 279-385, de son J.-J. Rousseau.

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ménisme, monisme, évolulionnisme, à la négation radicale non seulement de la révélation, mais du Dieu personnel, de l'àme et du libre arbitre. « Il faut que vous sachiez, écrivait Nicole, que la grande hérésie du monde n'est plus le Calvinisme ou le Luthéranisme, que c'est l'athéisme et qu'il y a toutes sortes d'athées, n Les athées que Nicole signalait comme des monstres nouveaux ont multiplié* et pullulent. En 1681, Les Pensées sur la Comète de P. Bayle firent, par toute l'Europe, autant de scandale qu'à la même date le Discours sur l'Histoire universelle obtenait de succès. En 1906, VÀtJiéisnie de Le Dantec, plus catégorique sans contredit que les Pensées sur la Comète, ne scandalisa pas, parce que les excès mêmes de la négation et du cynisme sont devenus chose banale.

Il n'est point soutenable, en théorie, que le Christianisme et l'Agnosticisme s'opposent comme les deux parties d'un dilemme entre les quelles ne s'intercale aucun milieu, mais, aujourd'hui, c'est pratique nent vrai. Encore qu'il faille prendre note de quelques exceptions, d'un côte les catholiques, et d'un autre des esprits flot tants, dénués de toute certitude en métaphysique : voilà nos contemporains.

Il se trouve des esprits absolus et amis des classements nets, pour se réjouir de ce partage.

Cette antithèse parfaite les ravit; je n'ignore point, moi non plus, qu'elle fournit aux apologètes une démonstration, par le fait, de la nécessité pratique d'une révélation et de la sagesse de cette Église, tant calomniée, qui, loin d'annihiler la raison, est présentement la seule école qii en défende la valeur : tout cela, certes, a son importance. Mais, si l'on considère la conversion et le salut des âmes, la profondeur de l'incrédulité actuelle est navrante et nullement compensée par les quelques bons arguments qu'en retire l'apologétique. Celui qui est moins enfoncé et perdu dans l'abîme a plus de chances de regrimper au jour, ou de saisir la corde que des mains zélées lui tendent : n'était-il point plus facile de rapatrier un V. Cousin, un Th. Jouffroy ou un Jules Simon qu'un Auguste Comte, un Hippolyte Taine ou tel de nos contemporains? Pense qui voudra, avec Louis XIV, qu'un athée est préférable à un Janséniste 1 Espère qui pourra que les pires déchéances provoquent les plus heureux rebondissements 1 Pour moi, si j'étais le maître de choisir les tentations destinées aux Français, je prendrais, je l'avoue, n'importe laquelle des séductions du passé, plutôt que le désespérant nihilisme intellectuel d'aujourd'hui.

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