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CHAPITRE XI La résistance

I. Il faut résister. — II. Quand faut-il résister? — III. Comment faut -il résister? — IV. Conclusion.

Un jeune homme a dissipé les illusions sur le devoir : il sait ce qui est mal, ce qui est licite, ce qui est meilleur, ce qui est idéal. Je suppose qu'il s'est imposé la peine de se connaître luimême : il sait donc les répugnances propres de sa nature à certains points de la loi ; les tentations qui le guettent, il les voit d'avance, sinon dans leurs détails précis, au moins dans leur forme générale.

A lui maintenant de résister.

Des hérétiques jadis : les manichéens, les gnostiques, certains quiétistes plus proches de nous, ont osé soutenir qu'aux tentations charnelles, en particulier, il n'est point requis ni

même expédient de s'opposer. Que le corps, œuvre de l'esprit mauvais, ou, à tout le moins, mécanique amorale, suive ses tendances et se livre aux plaisirs, il importe peu, pourvu que l'esprit reste pur ; la \ie de l'âme plane au-dessus de la vie du corps et n'a rien à démêler avec elle ; est-ce que le maître se préoccupe des bêtises que commet son chien en cours de route? — Plusieurs disciples de Molinos ont ajouté que les (démons opéraient sur nous, et parfois même en usant de nos propres mains, des actes immondes, que nous n'y pouvons rien, que, du reste, Dieu ■lui-même veut cela pour nous humilier : il n'y aurait, par suite, qu'à se tenir en paix, sans se raidir et sans tenter une résistance troublante et vaine.

Cette morale est chez les manichéens la consé-, quence de leur doctrine chimérique sur la dualité des principes du monde qui, jusque de nos jours, agréait à un Stuart Mill* ; chez les quiétistes, elle suppose une exagération de la puissance du diable et une espèce de manichéisme adouci ; chez tous une fausse dissociation de l'homme en deux êtres. Ainsi, toute erreur dans la métaphysique, que les incompétents s'imaginent perdue dans les nuages, planant très loin

i. Cf. Essais sur la religion, la nature, les atiribats.

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an-clessns de la vie, est liée à des perversités pratiques et les produit comme ses fruits naturels. — En réalité, sauf des troubles anormaux, l'homme est responsable de son corps et de son âme, car ils ne sont pas, l'un un instrument et l'autre une personne, mais les deux forment ensemble une seule et indivise personne libre et, dans certaines limites, maîtresse d'elle-même.

Aujourd'hui, si ce n'est dans des cas très rares, le vice et l'erreur ne portent plus l'habit théologique. La mode est ailleurs, et c'est de vêtements scientifiques qu'ils s'accoutrent. On nie le libre arbitre, principalement au nom des lois de la nature. Tout l'univers est déierminé ; moi, pièce minime dans l'ensemble, puis-je faire exception? Il ne semble pas. — ^ous sommes les produits de notre race qui est elle-même le produit de son milieu. Gomme la disposition actuelle des étoiles, et leurs arrangements futurs sont commandés par toute la longue série de leurs mouvements depuis les origines, ainsi nos idées, nos sentiments, nos actes sont prédéterminés par la longue série de nos pères : depuis des siècles nous préexistions dans notre race, comme notre postérité préexiste en nous. Simple résultante, que pouvons-nous ? « Mettre nos pas dans les pas » de nos prédécesseurs, et c'est tout! — Cependant, nous différons les uns des autres, et nous

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différons de nos pères — Oui, à cause des hérédités contradictoires, dont chacun de nous est une rencontre singulière et une composition originale. Et aussi, à cause des changements, qu'imposent des circonstances nouvelles. Cette dernière cause, d'où est née jadis la diversité des tempéraments, fut la grande créatrice des races ; elle en est présentement la grande modificatrice. On transformerait plus sûrement le naturel d'un peuple, en abaissant ou en haussant de quelques degrés la température de son habitat, qu'en lui enseignant une religion et une morale.

La croyance au libre arbitre est née de la différence inexpliquée des hommes, et de notre fatuité incurable. Il est si bon de se croire maître et de s'affirmer roi! On s'oppose à l'univers, on le domine, on le juge, on se flatte d'être une sorte de Dieu au milieu des forces brutales. La réalité est moins belle : homme moyen, héros ou scélérat, je suis ce que j'ai été fait, un anneau momentané et composite d'une série de phénomènes dans le déterminisme de l'univers. Quand je crois à ma liberté et que je m'efforce de me conduire, je suis dupe.

Voilà des idées qui, sous des formes diverses, courent actuellement partout. Quelle conclusion icomportent-elles en morale? Celle-ci : que la

lutte est inutile. Presque aucun théoricien de l'atavisme déterministe ne l'affirme avec netteté, mais il n'importe, visiblement, c'est la seule conclusion logique.

Il est hors de saison de répondre par un traité du libre arbitre. Disons seulement que cette forme du déterminisme est le grossissement démesuré de faits exacts. Notre volonté subit les contrecoups de notre organisme, et celui-ci, à n'en pas douter, résulte des actions combinées de l'âme, de l'hérédité et du milieu. Mais ces deux dernières causes ne sont pas si souveraines que la plupart des hommes, même à notre époque où des excès nombreux ont débilité les tempéraments, ne jouissent d'une suffisante maîtrise d'eux-mêmes et de leurs actes. Aucune induction scientifique contraire n'égale, en évidence, la très nette conscience de notre liberté.

Par conséquent, la résistance au mal est possible ; par conséquent aussi elle est nécessaire, au moins quant à ce minimum qui consiste à fermer la porte au péché et à le haïr.

Car ne pas résister, ne fût-ce que par un acte intérieur et rapide, ce sera presque toujours consentir à la tentation. La force active et grandissante du désir envahira toutes les provinces de rame, et jusqu'à la volonté elle-même, inerte et sans défense. Un nageur, que saisit un fort coutentations. — 17.

rnnl ou même un courant imperceptible, s'il ne contrenage, sera emporté.

Il y a plus : ne pas résister, c'est déjà, avant même que l'on ait consenti, entretenir pour le mal une complaisance cachée, c'est l'aimer, sans en faire l'aveu, et nourrir de secrets e&poirs de son triomphe. On ne le trouve plus si hideuji, on commence à le colorer en bien, on envisage ses beaux côtés. « C'est vouloir être vaincu, que de délibérer si l'on doit vaincre*. » On n'ose pas ouvrir franchement son cœur au péché et l'y introduire, mais on n'est pas fâché qu'il s'y fraye un chemin. On voit ses approches et ses progrès sans déplaisir.

Enfin, ne pas résister, c'est insulter à Dieu qui repousse les neutres. « Celui qui n'est pas avec moi, a-t-il déclaré, est contre moi . » Ne le meton pas, en effet, par la neutralité, en comparaison tacite, lui le créateur et le souverain bien, avec des créatures : plaisirs ou démons ?

Il abandonne ceux qui le méconnaissent à ce point : c'est trop peu l'estimer et trop faiblement Taimer.

Donc il faut résister.

I. Cf. Fléchier, Considérations chrétiennes sur les Tentations.

3. Luc, XI, a3 : « Qui non est mecum^ contra me est ; et qui inon colligit mecum, spargit. .

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A quel moment faut-il résister?

Toujours. J'entends par là qu'il est périlleux d'attendre ritnminence du péché, pour commencer de le haïr. Ce n'est pas assez de prévoir, il est nécessaire de prévouloir. Aux sollicitations éventuelles du mal, un homme avisé oppose une résistance préalable. Elle est, si j'ose le dire, la contribution humaine à la grâce prévenante de Dieu. Constamment, contre toutes les tentations qui peuvent accourir, soyez prêts à faire front. En particulier, si quelque devoir oblige à se risquer dans une occasion dangereuse, auparavant il est sage de bander de nouveau et plus fortement la volonté !

Par là, les forces de notre nature seront orientées et lancées vers des buts honorables, et désaccoutumées des pentes mauvaises. « Nous sommes automates autant qu'esprit », et il ne suffît pas d'un commandement subit pour modifier nos penchants. Nous devons nous conquérir nousmême avec patience, organiser nos habitudes et nous préparer toujours aux assauts. Une conscience surprise est presque toujours une conscience vaincue, et c'est un fait, au contraire, qu'une résolution préméditée se modifie malai-

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sèment. Quand une locomotive avec la longue file de ses wagons a été lancée sur une voie, pour la relancer sur une autre, il faut l'arrêter, la ramener en arrière, l'aiguiller de nouveau et la faire repartir. Ainsi changer notre volonté, quand elle a engagé notre vie morale dans une direction, n'est pas une petite affaire, mais une manœuvre longue et compliquée.

Soyez donc nettement et toujours décidé pour le bien, au fond de votre cœur, et j'ajoute : soyezle publiquement. A ceux qui aiment le mal et le recherchent, de se cacher, de rougir, de biaiser. A nous, au contraire, « enfants de la lumière », il appartient de parler haut et ferme, u II ne faut pas, disait jadis Th. Roosevelt, que les qualités viriles soient exclusivement au service du mal. » Est-ce que la vertu empêche d'être décidés ? Le meilleur homme du monde, s'il est poltron, n'est qu'une moitié d'honnête homme. Que j'aime un jeune homme crâne qui s'affirme, sans équivoque et aux yeux de tous, pour un partisan de la vertu î Je l'aime, parce que, d'abord, il est vraiment jeune, celui-là 1 De la jeunesse il n'a pas seulement l'âge, mais encore la bravoure et la franchise. Puis, son courage est un bon calcul, sans que peut-être il s'en doute. Car il s'engage lui-même et se lie ; ses déclarations et l'attitude prise lui composent un personnage

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qu'il est obligé de respecter; il ne peut se démentir lui-même ; et ce qu'il a si clairement condamné, quand l'occasion le sollicitera, lui apparaîtra doublement interdit.

Au reste, l'énergique ennemi du mal est à Tabri de beaucoup de tentatives ; la plupart des pervers seront intimidés ; ils s'écarteront de lui : gain précieux. Enfin, qu'il le sache, une volonté forte est partout une grande puissance, et le premier pouvoir du monde est un homme qui sait ce qu'il veut et qui n'a pas peur. Ces hommes-là, quand il s'en rencontre, ils sont des conquérants ; les cœurs s'émeuvent au spectacle de leur vie, on les respecte, plusieurs les imitent, leurs adversaires même ont l'oreille et les yeux ouverts à leurs paroles et à leurs gestes. Ne feraient-ils que poser très haut et tenir toujours pendante parmi les autres la question de la valeur morale de la vie, qu'ils seraient encore des bienfaiteurs. Pour un jeune homme, cette franche attitude est le premier et, je le crois, le plus efficace apostolat, le plus efficace, dis-je, autant pour lui que pour les autres.

Nous avons beau nous entretenir dans la disposition et Taltitude d'ennemi du mal, celui-ci nous attaque quand même, face découverte ou en sournois. Sur l'invitation de notre tempéra-

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ment, par la surprise d'une rencontre, par le fléchissement de la volonté, il prend espoir et se montre. Qu'il nous somme avec insolence ou que plus dangereusement il nous circonvienne, il est à propos, dès que l'on s'aperçoit de sa présence, de refaire avec une précision pltts attentive un acte de haine contre lui ou un acte d'amour de Dieu. A le laisser croître, nous envahir à moitié, nous troubler et nous presser de toutes parts, comme les flots d'une rivière débordée qui montent autour d'une maison, que peut-on gagner ? De courir un j>éril plus certain, et voilà tout l'avantage.

C'est compris ! Nous serons prompts à réagir.

Mais comment peut-on vaincre et quelle est la bonne tactique?

Au point de vue psychologique il n'y a qu'un seul moyen, le même pour tous les cas : qui veut repousser la tentation doit changer les idées ou les images, d'où naissent les complaisances ou les désirs illicites. En effet, les sentiments et les désirs (pour ces derniers c'est plus net et plus évidemment incontestable) ne surgissent pas, dans la conscience, comme des créations brus-

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ques et des commencements absolus ; ce sont lies phénomènes consécutifs à d'autres; ils sont conditionnés par la présence d'un objet dans les facultés cognitrices, ignoti nuUa capido. Je ne désire pas aller visiter le gouiîre de Padirac avant de savoir qu'il existe, et, puis-je aimer une personne ou la haïr, lorsque je ne sais rien d'elle? Sans doute, nous sommes prédisposés à tels sentiments et à tels désirs, et l'on aime ou l'on hait presque avant de savoir ; mais ce n'est qu'une prédisposition, qui ne s'actue et ne se précise qu'à la présentation de l'objet.

Je laisse entièrement de côté la théorie sur les émotions ; qu'elles soient premièrement des changements organiques, cela paraît inadmissible, et il semble préférable de suivre une expérience constante plutôt que les ingénieuses explications de William James et d'Hoffding ; mais, ici, peu importe. Un partisan de ces psychologues ne refusera pas d'affirmer avec nous que l'idée est à l'origine des sentiments, des désirs et des émotions, au moins à titre d'excitatrice et d'indicatrice de leurs points d'application ; et cela suffit. Car il en découle que le maître de ses pensées ou de son imagination est le maître de son cœur, et, dans l'espèce qui nous occupe, que nous pouvons étrangler une tentation, en modifiant les représentations qui la suscitent.

Toutefois il y a lieu de distinguer des cas différents.

Voici d'abord une règle à l'usage des esprits fermes et des volontés fortes : Faites front à l'objet mauvais, à cette espérance de plaisir qui vous éblouit, à cette splendeur de vos qualités qui vous invite à l'orgueil, à cette crudité des défauts d'autrui qui nourrit votre haine. Les illusions sont ordinaires sur la valeur de ce que nous aimons ou de ce que nous haïssons : voile de pourpre ou guenille sordide, notre imagination, (( maîtresse d'erreur et de fausseté », a vite fait d'en parer ou d'en affubler le réel. Molière, dans le Misanthrope (acte II, scène v), a peint cette transfiguration en antithèses immortelles, et de même, peu de temps après lui, Charles Perrault Ta très joliment crayonnée à la fin de son aimable Riquet à la Houppe. Vous-même, qui lisez ceci, voulez être tout à fait persuadé? Comparez, au sujet d'une chose ou d'une personne que yous avez aimée et que vous n'aimez plus, votre opinion d'aujourd'hui avec votre opinion d'alors.

Voulez-vous détruire la séduction ? Soumettez donc l'objet qui la cause à une analyse réaliste, serrée et froide, qui le décompose, le dépouille de ses rayons, et mette en lumière son insignifiance, sa fragilité, ou les conséquen-

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ces fâcheuses qu'il traîne après soi. Un très grand poète, M. Louis Mercier, a illustré cette délivrance par la vérilé dans son incomparable « Œdipe victorieux* .). Souvent c'est assez d'un regard clair, jeté sur la réalité, pour que le charme se dissipe, comme un fantôme de neige, transpercé par les rayons du soleil, se dissout et disparaît. En ce qui touche les conséquences, la mensuration réaliste, préconisée par Bentham, ne laisse point de servir, et parce qu'elle ne suffît pas, il serait d'une maladresse aveugle de s'en refuser l'emploi légitime. L'utilité bien comprise est une face du vrai, puisqu'après tout, il essentiel à la vérité, et à elle seule, d'être bienfaisante. Les hommes expérimentés, avant d'agir, prévoient les suites de leur acte et les pèsent. Ainsi notre raison chasse la fumée que notre cœur répand sur les choses.

Cette méthode offensive, a-t-il été dit, est à l'usage des forts : elle est un recours à la sagesse. Or, il y a des cas où à peu près tout le monde est fort, à savoir, quand se précipite une ruée de l'un ou de l'autre de ces vices que les ascètes nomment spirituels, orgueil, avarice, indocilité, colère, désespoir; et, dans

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