‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 58 sur 76 · I. Cf. Confessions, livre VI, chap. viii · texte numérisé non relu

I. Cf. Confessions, livre VI, chap. viii

LA RÉSISTANCE 27 p

nation de ses refus et de sa résistance, remmènent à Tamphithéâtre avec une violence ami-J cale. En vain il s'écriait : « Vous pouvez entrai-' ner mon corps et le placer près de vous, mais pourrez-vous ouvrir à ces spectacles mon âme et mes yeux? J'y serai absent et je triompherai et d'eux et de vous. » Il eut beau dire, ils l'emmenèrent avec eux, curieux peut-être de savoir s'il pourrait ,tenir sa promesse. — Ils arrivent, prennent place où ils peuvent ; tout respirait l'ardeur et la volupté du sang. Mais lui, fermant la porte de ses yeux, défend à son âme de descendre dans cette arène barbare. Heureux s'il eût encore condamné ses oreilles ! car, à un incident du combat, un grand cri s'étant élevé de toutes parts, il est violemment ému, cède à la curiosité et, se croyant peut-être assez en garde pour braver et vaincre, même après avoir vu, il ouvre les yeux. Alors son âme est plus grièvement blessée que le malheureux même qu'il a cherché du regard ; il tombe plus misérable que celui dont la chute a soulevé cette clameur!... A peine a-t-il vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne détourne plus les yeux ; il les arrête avec complaisance ; il se désaltère à la coupe des furies, et, sans le savoir, le voilà faisant ses délices de ces luttes féroces : il savoure l'ivresse du carnage. Ce n'était plus ce même

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homme qui venait d'arriver, c'était l'un des habitués de cette foule barbare ; c'était le véritable compagnon de ses condisciples. Que diraije encore? Il devint spectateur, applaudisseur, furieux enthousiaste. Il emporta de ce lieu une effrayante impatience d'y revenir. Ardent et plus que ceux qui l'avaient entraîné, il entraînait les autres. »

Alypius est de tous les temps, et son histoire se répète à des milliers de lamentables exemplaires, de nos jours comme autrefois.

Ces conseils regardent aussi ceux qu'un devoir, une bienséance ou quelque autre nécessité oblige de s'exposer à une occasion dangereuse; je dis dangereuse pour eux, car ces choses-là sont fort varialDles, et ce qui est dangereux pour l'un, pour l'autre est inoffensif. Ce sera un musée qu'il faut traverser, un laboratoire où il faut séjourner, une leçon d'histoire naturelle qu'il est nécessaire d'apprendre, une visite parfois à recevoir ou à faire : auparavant, qu'on se prépare d'une façon précise à la résistance; que, pendant, on dirige son esprit, autant qu'on le peut, vers l'objet honnête qui motive l'acte. Puis, qu'on se tienne en paix. La grâce de Dieu n'abandonne pas ceux qui ne s'abandonnent pas eux-mêmes.

Tout cela, me direz-vous, est très bon conho les tentations transitoires, mais il en est d'autrement terribles, qui sont permanentes et mêlées profondément à toutes nos pensées, à tous nos sentiments, à toutes nos habitudes ! Qui ne le sait? Une passion, qui s'est implantée dans le cœur et qui a pris croissance, est maîtresse de la vie. Quand il s'agit de la combattre, les bras tombent, que pourrait-on faire? — Cela est sûr : une passion est vite étranglée, quand elle est récente ; plus tard, après qu'elle a été favorisée ou tolérée, elle fait peser une tyrannie dure et difficile à briser. Difficile, mais non pas impossible ! (Je mets à part des cas très exceptionnels que les sophistes intéressés généralisent.)

Une passion, qui en ce point ne diffère guère d'une émotion momentanée, est nourrie par la présence de son objet, comme le feu par le bois qu'on y jette. Voulez-vous vous libérer? Affamez votre passion, coupez-lui les vivres par une séparation effective d'avec l'objet, ou par une fuite intérieure, et n'y pensez plus. — Ahl le plaisant conseil 1 Mais, précisément parce que je suis passionné, je n'aspire qu'à le voir, cet objet aimé et maudit, ou à m'en entretenir. — Evidemment.

TENTATIONS. — l Si

Encore est-il qu'il vous est partiellement cher et partiellement odieux, et que vous conservez contre lui un brin d'énergie. Vous avez, pour votre guérison, ce petit commencement de désir, desideriam desiderii. dont parle avec finesse saint Bonaventure. Cela suffît, comme un gland suffît à produire un vaste chêne. Allons, passez par-dessus l'inévitable tristesse première, acceptant de sentir, selon le mot du P. Gratry, « le froid de la coupure ». Après peu de temps, vous vous sentirez renaître à la liberté : l'univers vous paraîtra tout autre, plus riant, plus large et comme neuf. Du vers lamarlinien :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,

qui aura pleuré sourdement dans votre cœur, aux premiers jours du sacrifice, vous serez le premier à sourire.

Vous guérirez donc, non toutefois sans une seconde condition : laquelle ? que vous remplaciez votre amour mauvais par un autre amour. Le cœur qui a aimé éprouve « l'horreur du vide ». Ce que l'on détruit de vive force, dans une âme comme dans la société, répondait à quelque besoin, puisque cela existait et durait. Pour bien supprimer, il faut remplacer. Un clou en chasse un autre, et un amour chasse un autre amour. Opposez donc, en stratège adroit, objet

à objet, et ne laissez pas votre besoin d'aimer en souffrance. Proposez-vous quelque but utile et grand, science, apostolat, dévouement; ou même tout bonnement, si vous êtes destiné au mariage, choisissez-vous quelque future compagne que vous aimerez d'un amour honnête. Par les fiançailles l'Eglise consacre ces pures affections. La coutume qui attachait un chevalier à sa dame méritait de ne pas périr tout entière dans la tombe de Don Quichotte. Je connais des jeunes gens qui ont eu une caserne chaste, et d^autres de longs séjours irréprochables dans des ateliers ou dans les périls d'une grande ville universitaire, parce qu'ils avaient promis leur cœur intact à des Dulcinées da Toboso, qui, Dieu merci pour elles, n'auront jamais de Cervantes. La fidélité exerce un puissant attrait sur les âmes bien nées, et, dans notre lutte contre le mal pour le bien, il sied d'user de toutes nos ressources.

Enfin, à travers les péripéties de la résistance, il importe, mettant le bonheur là où il est : dans le devoir, de se maintenir en joie et belle humeur. La dernière forteresse qu'il faut rendre, c'est notre gaîté ; et pourquoi cela? Précisément

parce que la gaîté est une forteresse. Un homme «battu et triste est affaibli d'autant, et un homme allègre en vaut quatre. Pas un psychologue, pas un médecin et pas un officier qui ne l'affirme ; et, sans déranger de si graves personnages, souvenons-nous des efforts étonnants que nous avons pu fournir : longue course, énorme lecture, etc., quand nous étions joyeux et, comme l'on dit, « en train n. La joie est un tonique, et un préservatif contre toutes les maladies et déchéances morales ou physiques — sans compter, n'est-ce pas ? qu'il est plus gai d'être gai que d'être triste.

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Voilà beaucoup de conseils. Si j'étais peintre, en deux vignettes composées, comme on disait autrefois, à souhait pour les yeux, je symboliserais et j'animerais les deux principaux.

Dans la première vignette, on verrait une île, ceinte presque partout de rochers élevés, et verdoyante. Au loin, sur la mer vogue, les voiles gonflées par le vent, un navire à haute proue recourbée. Dans une anse de 1 île, un vaisseau flambe, et tout près de l'incendie, sur le rivage, des nymphes s'agitent et crient; quel-

ques-unes ont grimpé sur des rocs et apparais sent çà et là comme des chèvres. Cependant, du pic d'un promontoire, en vue du navire qui passe, là-bas, sur les flots, Télémaque, les bras étendus, tombe vers la mer, et derrière lui, un pied encore posé sur la pointe du roc, Mentor énergique et décidé s'élance*.

L'autre vignette introduit le spectateur dans une salle construite en solides pierres taillées et couverte en voûte ; sur les vitres des fenêtres se dessinent de rigides barreaux de fer ; au fond, on aperçoit une vaste cheminée où brûle un fagot. Une femme, chargée de parures, se précipite vers la porte, apeurée, les bras ramenés sur le visage et poussant des cris. Au milieu de la pièce, le jeune Thomas d'Aquin, dressé sur ses pieds et rayonnant, brandit vers elle un tison enflammé*.

I. Télémaque, fin du chap. VI ou VII, selon les éditions, a. Guillaume de Tnoco, Vita S. Thomas Aqainaiis, cap. 11 ; Aeia Sanctorum, Vil Martii, p. 659.

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