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CHAPITRE XII Les Secours

I. Nécessité de demander secours. — II. Les camarades. ~ III. Les parents. — IV. Les prêtres. — V. Dieu : nécessité des secours surnaturels alliés aux secours naturels.

Malgré tant de précautions, un jeune homme peut sentir qu'il va plier, ou le craindre : c'est pourquoi il est nécessaire qu'il se cherche des alliés. Il n'est pas plus naturel à l'homme de se suffire à soi-même, tout seul, pour sa vie morale, que pour le vivre et le couvert. Nous sommes « l'animal social » qui naît et vit encadré, solidaire d'une infinité de choses et de personnes, et l'individualiste le plus déterminé subit, comme les autres, cette loi de la commune condition. Qu'elle pèse sur les épaules des farouches ou des solitaires comme un fardeau, ou qu'elle comble d'aise les âmes sociables^ dont Joubert a

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fixé l'idéal en ces quelques sentences : « Tout ce qui multiplie les liens entre les hommes est excellent; la subordination est plus belle que l'indépendance »; il n'importe, cette loi est premièrement une nécessité. Aimée ou maudite, elle règne, et on ne l'abolira pas.

Pour la vie du corps, c'est trop clair : ni l'on ne se fait soi-même, ni l'on ne se nourrit, ni l'on ne s'habille, ni l'on ne se loge, au moins pendant les premières années. Pour la Tie intellectuelle, ce n'est pas niable non plus ; celui qui n'aurait aucun maître et devrait réinventer nos inventions, serait condamné à une lamentable indigence d'idées. J'invite mon lecteur à se recueillir et à chercher ce qu'il porte d'original dans sa tête. Chez la plupart d'entre nous (et ceux qui s'observent et s'analysent le savent bien), l'esprit est un lac où se mêlent les eaux composites descendues de tout le cirque des collines environnantes, mais au fond duquel ne jaillit aucune source. Nous n'avons de caractéristique que le mélange et l'arrangement nouveau des apports étrangers, qui très souvent, du reste, résulte du hasard plus que de notre industrie. Pour notre vie morale, c'est vrai encore : notre âme, comme notre corps, a besoin de mère et de nourrice. Que l'on arrache de soi, par la pensée, tout ce qu'y introduisirent de

bon et de généreux les enseignements, les réprimandes, les exemples, et je ne sais trop s'il restera autre chose qu'une vague inclination au bien, contrariée par des penchants désordonnés.

Ne dites point : Pour achever mon éducation les livres suffisent, et dépassé que j'ai les limites de l'enfance, il est superflu que je me soumette à plus que ce minimum d'influence sociale qui s'exerce par eux. J'y trouve un idéal et des règles de vie.

Sans doute, vous répliqué-je, les livres bien choisis éclairent et fortifient. Entre autres preuves de leur action morale, la conversion d'un Veuillot fut achevée par un sermon de Bourda« loue*, et ce fait n'est pas unique en son espèce. Cependant, au moins dans les crises difficiles, où notre esprit s'enténèbre, oii notre volonté menace de gauchir, sauf exceptions, ils ne nous donnent qu'avec parcimonie la lumière, et presque pas du tout le réconfort, ou le coup de fouet opportun.

Un livre, en effet, quand il serait sorti d'un

T. Cf. le récit de L. Veuillot lui-même dans Rome et Lorette. Cf. également le récit qu'a donné M. Albert de Ruville de sa propre conversion, où les livres de Reinhold, d'Héfélé et surtout de Mœhler jouèrent, parmi les facteura humains, un rôle prépondérant. Retour à la sainte Église, pp. 39-80 et 36.

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cœur brûlant, est toujours une chose morte; il se trouve parfois qu'il représente un décuplement de la force intellectuelle par la condensation, mais le regard qui illumine les pensées n'y est pas, ni le geste qui les commente, ni le ton, ni l'émotion, ni ce je ne sais quoi d'enveloppant, ou de perçant, ou d'imposant, qui émane d'un interlocuteur convaincu. Gela est très personnel et inaliénable. Détaché de son auteur, le tissu des idées est froid, il touche peu. Les plus bienfaisantes pages, comme elles abondent par exemple dans Gratry ou dans les Conjessions de saint Augustin, ne valent pas, au fort de l'orage intérieur, une demi-heure de tête-à-tête avec un homme sensé, convaincu et pieux.

Si les livres ne donnent qu'un secours insuffisant à la volonté et au cœur, ils suffisent encore moins à éclairer l'esprit. Un livre ne répond jamais à toutes les questions, et celles auxquelles il répond le moins, ce sont justement les cas entortillés et imprévus, où l'on a le plus grand besoin de lumière. Par la force des choses, le plus concret est encore abstrait et trop intellectualisé. Je défie bien le plus entendu des casuistes, vieilli dans le maniement des affaires humaines, de faire fece par avance aux situations qui apparaissent, à mesure que surviennent les jours. La vie est une création, elle invente; nos

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journées ne se ressemblent qu'en apparence; les plus uniformes sont pleines de combinaisons originales : ce qui est passé est irrémédiablement mort et ne survit que par ses conséquences. Chaque moment, avec la complexité de ses circonstances, est unique, et, quand nous avons vécu une heure, jamais plus nous ne la revivrons. C'est le propre de l'éternité de demeurer stable dans sa plénitude, et c'est le propre du temps de toujours fuir. Or l'idéal moral habite l'éternité, et nous, nous voguons, parmi les accidents du temps, emportés sur des barques rapides.

Aussi auprès de l'incroyable variété des situations réelles, les règles des moralistes sont toujours rigides et inadaptées. La vie n'est pas, comme elles, tirée au cordeau. Il faut qu'on les fléchisse et les plie aux contours du possible, comme un géomètre, en combinant des morceaux de droites, compose des courbes ou des brisées. Non certes que la morale pratique soit, par nature même, selon le mot de Renouvier, « une dégradation de la morale théorique u, mais elle est une application accommodée qui doit être découverte à chaque cas, selon une mesure précise et juste. Et cela, c'est une intelligence vivante, seule, qui peut le réaliser.

M. Faguet exprime vivement cette supé-;

riorité de l'esprit sur le livre * : « La science livresque n'est jamais qu'une auxiliaire de la science vivante, de la science qui est toute mêlée et toute combinée avec la pensée active qui l'assouplit et qui la vcrifie en la repensant. Le livre est un savant paralysé ; le savant est un livre qui continue de se penser et de s'écrire. »

Par qui sera faite cette adaptation?

Par vous, sans doute, et vous devez aspirer à la maturité de savoir et d'expérience, qui vous permettra de la faire dans presque tous les cas.

Néanmoins, tant que vous n'avez pas traversé une notable partie de la vie, vous n'y suffisez pas. surtout dans les moments critiques oiî le trouble de vos sentiments fait vaciller votre esprit, comme les vents une chandelle. Ni les règles théoriques et les tempéraments dont elles sont susceptibles, ni votre propre cœur, source de tant de duperies, ni les faces diversifiées du réel, ne vous sont assez explorés. Puis, fussiez-vous plus informé, vous êtes en cause et en péril de juger mal. Les médecins les plus adroits, quand ils sont malades, consultent leurs confrères ; et cette pratique est la prudence même.

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