I. Cf. Le Culte de V Incompétence, p. i
LES SECOURS 28c
Vous consulterez donc, mais qui?
Sauf exceptions très rares, pas vos camarades.
Plusieurs assurément sont dignes de votre confiance, mais, parmi ceux-là mêmes, combien y en a-t-il qui soient faits pour recevoir vos confidences et répondre à vos questions sur vos difficultés morales? Ils n'ont point de mission pour cela ni de grâce d'état, et, s'ils ont sur vous l'avantage d'une impartialité plus facile, comme à vous le savoir leur manque et davantage encore l'expérience.
Puis il y a des choses que la pudeur vous interdit d'agiter entre vous ; la prudence porte la même prohibition, car, à les agiter, l'imagination s'émeut, la sensibilité frémit, et où vous pensiez trouver un remède, vous aggravez le mal et vous le propagez. Peut-être celui que vous consultez est-il, dans le secret de son cœur, agité de mêmes misères que vous, et ce que vous allez mettre en commun, ce sont deux faiblesses contagieuses et affaiblissantes. Enfin, parfois vous risquez de hâter l'expérience de jeunes gens que Dieu a épargnés jusque-là et de les scandaliser. Encore une fois, il y a fagots et fagots, camarades et camarades : mais la réserve
est presque toujours la conduite la plus avisée.
Ce sont d'autres secours que vous pouvez a! tendre de vos égaux. Ne parlons pas des pervertis. Parmi les autres eux-mêmes, il y a lieu de trier. Il est, en effet, des esprits dont la société élève : comme des cloches bien fondues, ils rendent, sous les chocs du monde réel et des relations, des sons harmonieux. Au sortir d'avec eux, on sent que le cœur s'est agrandi ; la v e apparaît meilleure et plus belle. Il en est d'autres vulgaires, plats, critiques, grincheux et dissolvants. Toute chose, si gracieuse ou si magnifique soit-elle, se décolore en traversant leurs yeux et en leur présence, par je ne sais quelle action secrète qui émane de leur stupidité ou de leur méchanceté, les plus beaux sentiments se défraîchissent. Après que vous avez fréquenté quelqu'un, demandez-vous sérieusement : suis-je meilleur, suis-je pire? et que la réponse dicte votre conduite.
On trouve partout d'estimables compagnon , comme aussi, hélas ! on se heurte quasi partout à des mauvais. Ces derniers, toutefois, s'égarent rarement dans les cercles e les associations catholiques, lesquels, à coup sûr, se composent d'une élite morale. C'est là, en conséquence, que vous chercherez vos compagnies habituelles. Entrez dans les cadres approuvés par votre évê-
que, et entrez-y docile, dévoué, actif. Il faut une énergie bien exceptionnelle pour se garder bon, tout seul; et celui qui reste isolé, fait-il autant de bien qu'il le pourrait en s'unissant aux autres? Si Tencadrement impose des sacrifices, il les compense et au-delà.
Mais il y a cadres et cadres; et un homme prudent ne s'engage pas les yeux fermés. Sur les frontières du catholicisme s'agitent, à toutes les époques, des groupes composites. Il arrive que les contingences d'une politique d'opposition, partiellement la même, les allient aux catholiques persécutés, malgré des divergences sur les points les plus graves de la foi et de la morale. Un jeune homme chrétien et soucieux de la pureté de sa religion y peut-il fréquenter? Oui, semble-t-il, mais avec précaution et non sans l'avis préalable de son confesseur, car le bien surnaturel de l'âme doit être placé au-dessus de tous les goûts, de tous les intérêts, de tous les plaisirs. — Il importe de n'oublier jamais, sous aucun prétexte, la vérité d'expérience si pittoresquement exprimée par saint Bonaventure * : Conlulare lapis débet qui com-
I. Cf. de Profectu religiosorum, lib. I, cap. xxxix : « On ne tarde pas à crier avec les loup?, quand on habite au milieu d'eux. » — < Il est difûcile d'entrer dans un moulin sans ê'.re enfariné. »
manet illis. Et le fin psychologue appuyait sur la même vérité en disant : In molendino non pulveralentum fieri vix possibile est.
Bien choisis, donc, vos compagnons vous protègent et, par le spectacle de leur belle vie, ils vous améliorent. Mais dans l'office de directeurs de votre conscience, ils ne seraient pas chez eux.
Les conseillers, que la Providence elle-même a préparés pour vous soutenir dans votre vie morale, c'est votre mère, c'est votre père et, s'ils sont dignes et dévoués, vos maîtres. Ce sont surtout les prêtres, plus experts que personne dans la connaissance des choses morales et des âmes, spécialistes ès-sciences de la vie, comme d'autres sont spécialistes en chimie, en botanique ou en critique littéraire.
Vos parents, vos professeurs, vos prêtres, eux, ont des grâces d'état, car c'est leur fonction normale que de vous aider et d'achever de vous engendrer à la vie humaine et chrétienne.
Eux, ils possèdent la compétence, car ils ont eu le temps de réfléchir, et l'expérience ne leur fait pas défaut. Eux, ils ne seront pas contaminés par vos faiblesses, et tout au contraire, le
contact avec leur force et la plénitude de leur vie vous réchauffera, comme un bon feu qui rend aux organes engourdis leur jeu régulier. Eux, ils vous aiment, ils veulent votre bien véritable et ils pèseront leurs paroles, parce qu'ils sentent leur responsabilité. Eux, ils vous feront ou vous commenceront la critique dissolvante de l'objet mauvais qui vous illusionne, et dont peut-être, laissé à vous-mêmes, vous êtes incapable. Le doigt sur la cause, ils vous indiqueront le changement raisonnable à effectuer et où il est urgent de porter votre effort. Enfin nos parents et dans une mesure moindre nos premiers maîtres, indépendamment de leurs droits, de leurs qualités ou de leurs défauts propres, exercent sur nous une autorité indéfinissable. Nous sommes d'instinct portés à plier devant eux et à les vénérer. Gela vient de ce qu'ils ont été longtemps pour nous, — depuis l'origine de notre vie et précisément à la période où les impressions ne se discutent pas mais se gravent profondément, — des êtres mystérieux, forts et bienfaisants. A nos yeux ils participaient à la fois de la majesté, de l'obscurité et de l'éternité de Dieu. Qu'il est bon de se refaire petits enfants avec eux, c'est-àdire ouverts et dociles ! Les jeunes gens, je le sais, sont jaloux de leurs secrets, et ils défendent par le silence leur individualité naissante;
ago LES TENTATIONS DU JEUNE HOMME
c'est à tort ; qu'ils passent, à bon escient, pardessus une pudeur mal placée et se confient à l'une ou à l'autre des personnes graves que je viens de signaler. De toutes la plus compétente, et j'ose dire, celle à qui il est indispensable de recourir, c'est le prêtre. Rien, rien, rien ne le supplée, ni les camarades, ni les réflexions, ni les livres, ni rexcellence du milieu, ni les parents qui peuvent et doivent favoriser son action, sans prétendre la remplacer tout entière. Le prêtre est le meilleur préservatif contre le mal, parce qu'il donne ou indique à propos tous les autres secours.
Les trois quarts des jeunes gens, qui perdent la foi ou se dépravent et gâchent parfois sans remède leur vie présente, en compromettant leur salut éternel, s'ils avaient eu la pensée ou le courage de recourir à un conseiller sacerdotal, se fussent gardés croyants, chastes et laborieux ; comme des vagabonds inconsidérés dans une forêt inconnue, ils se sont avancés au hasard dans la vie ; trop tard les meilleurs d'entre eux déplorent leur témérité.
Certes, personne ne soutient qu'au nombre de ceux que leur fonction destine à tenir le rôle d'une autorité morale, il soit expédient de s'adresser à n'importe qui. Non, parmi nos guides /laturels, il s'en rencontre qui ont reculé devant
le rude labeur par où s'acquiert la compétence, qui manquent du coup d'œil d'où découle la sûreté des appréciations, qui peut-être même ne se montrent pas dévoués. Les Eutyphrons ne sont pas une espèce introuvable, et si Socrate, l'impitoyable moqueur des incompétents, parcourait nos rues et nos routes comme jadis les rues d'Athènes, il trouverait un emploi à sa raillerie bienfaisante. Loin de nous, toutefois, le dénigrement systématique et la méfiance injustifiée ! Les conseilleurs inutiles ou nuisibles sont l'exception, et, pour nous en garantir, il suffit d'y veiller. Quoiqu'un aveugle dans ce bas monde soit toujours plus exposé qu'an clairvoyant, il demeure vrai que, sauf des malchances quasi chimériques, un jeune homme qui cherche un guide convenable finit par le découvrir, et l'importance de la découverte compense amplement la petite peine qu'elle a peut-être coûtée.
Au-dessus des parents, des maîtres, au-dessus des prêtres eux-mêmes, régnent Jésus- Christ le Rédempteur, le Saint-Esprit Sanctificateur, et Dieu le Père de qui descendent toutes les vertus. C'est à la Trinité Auguste et à ses intimes amis,
la Très Sainte Vierge, les Anges, les Saints, plus encore qu'à toutes les personnes visibles, qu'il faut demander secours. Par deux affirmations concordantes, l'enseignement divin et l'expérience nous indiquent, comme les plus grandes forces promotrices du bien et destructrices du mal, la Confession fréquente, la Sainte Eucharistie visitée et reçue par la Communion, enfin, la prière soit privée soit liturgique.
Il faut y recourir, d'abord à cause de notre complète impuissance dans l'ordre surnaturel. Nous sommes destinés*, par une munificence toute gratuite de la part de notre Créateur, à entrer en société familière avec les trois personnes de la Trinité. Nous les verrons face à face, nous les aimerons comme elles se voient et comme elles s'aiment, bien qu'à un degré moindre ; et, quelque ruisseau dérivé de leur fleuve de joie inondera nos cœurs. Voilà notre avenir magnifique, mais, comme il est fort au-dessus des visées et du pouvoir de notre nature, nous n'y pouvons atteindre que par une surélévation, qui de l'ordre humain nous exhausse à l'ordre divin. Cette transformation
I. Aux jeunes lecteurs, trop ignorants peut-être des doctrines élevées et ravissantes de leur religion, j'indique, sur le surnaturel, deux opuscules excellents de l'abbé de Broglie/ dans la collection Science et religion, Bloud édit.
LES SECOURS agS
s'accomplit par la grâce qui nous crée « enfants de Dieu ». Je crois que voilà l'ambition des panthéistes dépassée, car s'ils espèrent le retour à la divinité, ce n'est pas sans compromettre et dissoudre la conscience personnelle. Le chrétien, lui, sait qu'il sera divinisé, mais en restant luimême, conscience individuelle, capable de connaître, d'aimer, d'agir, être plus parfait qu'il est à présent, et non pas amoindri, noyé dans rinconscience ou volatilisé. Il demeure une personne qu'un coefficient infini emporte au fond des cieux.
Or cette grâce déificatrice, soit en elle-même, en tant qu'elle est une qualité permanente ajoutée à notre nature, germe caché de notre gloire à venir comme le grain de froment enseveli dans l'obscurité de la terre prépare la tige verte et l'épi ; soit dans les formes transitoires qui y disposent l'âme, comme les labours en remuant la terre l'apprêtent pour la semence ; cette grâce, dis-je, est sans nul doute le bien de Dieu à qui il appartient de la distribuer à son gré ou de la retenir; mais, selon la Providence ordinaire, le don en est attaché et l'abondance en est mesurée à la réception des sacrements et à la prière. A ces actes religieux se lie régulièrement notre salut.
Disons davantage, avec les théologiens et do
laveu des gens expérimentés : à ces actes religieux est liée pratiquement la conservation de la simple honnêteté naturelle : privé des sacrements et de la prière, un homme ne restera pas longtemps vertueux. Peut-être le resterait-il en l'absence de tentations pressantes ; mais, dans la vie réelle, ni les occasions ni les impulsions intimes qui poussent au péché ne sont des faits rares : dans la chaleur et l'étourderie des vingt ans, elles se multiplient, et contre elles, seuls, les secours surnaturels assurent la victoire.
Entendons-nous, car, sur ce sujet, il existe, dans notre société actuelle, des préjugés contradictoires. Pour vaincre le mal, les uns mettent une confiance exclusive dans les seuls moyens surnaturels, et les autres, une confiance non moins exclusive dans les seuls moyens naturels. Erreur de part et d'autre. Les cas miraculeux mis à part, les moyens surnaturels ne suffisent pas. Il n'y a que des éducateurs très naïfs pour demander qu'après une bonne prédication sur les raisons surnaturelles de traA^ailler et d'observer la discipline, on supprime la surveillance et les sanctions. En ce qui concerne l'ordre social, les projets d'un Tolstoï sur l'abolition de toute contrainte,
LES SECOURS agS
pour laisser régner la pure charité du Chrit, ont juste la valeur d'un enfantillage sentimental. Si je ne mange pas, sous prétexte de me livrer à une oraison plus continue et à une plus complète mortification, il est infiniment probable que je m'anémierai et que je deviendrai incapable de travail. Que je m'expose sans nécessité à des visites ou à des lectures périlleuses, parce que je m'estime cuirassé par la prière et les sacrements, ma conduite prouve mon ingénuité, et l'aventure se terminera sans doute par quelque désagréable surprise. Si je ne dors pas assez, je serai malade, inutile, ni mon jugement ni ma piété ne s'en porteront mieux. Si Dieu envoie des inspirations spéciales, quand elles seront certaines, (ce qu'il ne convient pas de croire trop vite et sans consultation préalable), il n'y a qu'à les suivre. Mais, selon le cours habituel des choses, la surnature ne détruit pas la nature, au contraire, elle la suppose et l'utilise. Ainsi gardonsnous de négliger, dans notre lutte contre le mal, l'avis des médecins (je parle des sensés et des chrétiens), non plus que les autres moyens naturels comme les indications des psychologues. Ceux-ci ont constitué un art moral ingénieux, propre à rendre notre volonté maîtresse effective de nos actes*. Nous sommes « automates » au-