‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 66 sur 76 · I. — Le pouvoir des idées · texte numérisé non relu

I. — Le pouvoir des idées

Libre à des dilettanti de ne voir dans les idées qu*une matière à jeux et à combinaisons agréables, à laquelle il est lourdaud d'attacher de l'importance. — Libre à des matérialistes de prétendre, non plus avec un sourire, mais dogmatiquement, que nos idées, expression nécessaire à un moment donné de notre état organique, n'exercent aucune influence efi'ective sur notre conduite. — Libre à des pragmatistes outrés de mépriser, au nom de l'agnosticisme, les inutiles principes intellectuels.

Un homme sensé pense tout différemment, et se croit tenu de prendre plus au sérieux ce qu'il y a de plus sérieux ici-bas. Le très grand pouvoir des doctrines lui paraît une évidence indéniable. Chacun d'entre nous, sauf les hypocrites et les peureux, ne se conduit-il pas d'après ce

qi'il estime vrai ? L'immense Église catholique, si savante de l'aveu unanime dans le gouvernement des hommes, a toujours maintenu les principes au premier rang de ses préoccupations ; elle leur sacrifie les intérêts les plus considérables, et la suprême calamité, d'après elle, est la propagation de l'erreur. Selon la seule expérience humaine et indépendamment de la charge qu'elle a reçue d'enseigner l'Évangile, comme elle a raison! Les historiens, qui s'occupent de rechercher les causes des événements, comme les observateurs curieux des vies privées, savent, à n'en pouvoir douter, que les causes directrices d'ordinaire les plus puissantes et, à la longue, toujours les plus fortes des sentiments, des décisions et de la conduite, ce sont les idées.

Qui ne le sent, au reste? Croyants ou incrédules, nous luttons avecâpreté les uns contre les autres pour la prédominance de nos doctrines. On ne se donne point tant de peine pour des choses que l'on estime de peu d'importance. — En réalité, la nature humaine est ainsi faite qu'elle ne peut vouloir et agir qu'à la lumière des principes intellectuels. Nous en avons eu récemment une preuve nouvelle. Les pragmatistes, qui constituaient une fraction importante d3S modernistes, déclaraient la raison morte. On Tenterrait et les fossoyeurs étaient la volonté, le

sentiment, le cœur, travaillant dans la subcons cience comme dans un brouillard épais. Jamais ipent-être ne s'accomplit un aussi vaste et mëtho dique effort pour détrôner les principes, et remettre la conduite de la vie comme la solution de tous les problèmes philosophiques et religieux à des tendances aveugles, à ce cœur a qui a des raisons que la raison ne comprend pas )). Entreprise très anticatholique, c'est évident, si pures que fussent les intentions de presque tous ses auteurs, mais, il faut oser dire davantage, entreprise mortelle à l'humanité elle-même. On allait contre la constitution de notre nature, et deux choses le montrent.

Les certitudes les plus nettes et les plus fondamentales vacillaient, oui, les plus incontestables comme le principe de causalité et le principe de contradiction, si maltraités par les grands inspirateurs du modernisme, E. Kant, William James, Spencer, Stuart Mill, Bergson. Par là même, on ne savait plus comment diriger la vie. Wous nous enfoncions dans un marécage inconssistant, oia la seule chose qui empêchât la nuit d'être complète, c'étaient quelques rayons partis du linceul de celle qu'on s'apprêtait à enfouir. Ceux qui essayaient de voir clair, sentant tout branler et fuir, avaient les affreuses impressions de désarroi que doivent produire les prodromes

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de la folie. Était-ce un signe de santé et une preuve que les lois de l'ordre avaient été respectées ?Qae d'autres récriminent contre Pie X I Un jour, il sera reconnu par tous qu'il n'a pas seulement sauvé la foi par son acte sévère, mais encore défendu le bon sens.

Second signe que l'entreprise blessait la nature elle-même : comme un arbre qu'on plie de force et qui se redresse, la raison avec tout son appareil de principes, de raisonnements et de conclusions, reparaissait chez ses plus décidés ennemis, mais faussée, tordue, à moitié cassée. Sous peine de se taire, il fallait bien se servir d'elle : les anti-intellectualistes composent des systèmes; qu'ils rougissent d'en composer, s'en défendent, évitent la précision et versent dans le galimatias obscur, ils en composent toutefois ; et leurs sentiments ont chance d'être adoptés dans la mesure même où ils paraissent raisonnables. Ainsi la raison prenait ses ironiques revanches.

Certes, nous ne sommes pas de purs esprits ; nous sommes des êtres de sentiments ; nous sommes des êtres intéressés, des utilitaires, nous sommes des passionnés et, à l'occasion, des fous. Cependant, c'est là notre honneur et, selon le mot de Pascal, « toute notre dignité » : la vérité, ou ce que nous prenons pour elle, nous ravit. Nous l'admirons, elle nous entraîne à sa suite; tôt

OU tard, nous sommes à genoux à ses pieds, prenant ses ordres et prêts à les exécuter avec amour. En conséquence, la principale force pour le bien et contre le mal, ce sont des convictions solides et justes ; l'irrémédiable faiblesse, c'est le manque de principes ou leur inconsistance. Lorsque Ton rencontre un homme armé d'idées réfléchies et exactes, on reçoit l'impression d'une invincible puissance ; à l'inverse, un homme qui n'a pas approfondi les principes de la morale et de la conduite est nécessairement irrésolu et changeant ; par complexion, il peut être affîrmatif, coupant, catégorique, mais presque fatalement ses attitudes seront provisoires. Il y a peu, hélas I de décisions humaines qui ne soient sujettes à changer ; les moins précaires descendent des hauteurs de l'intelligence, et ce sont celles-là, seules, qu'aucune force adverse ne casse ni ne courbe. Il est d'expérience, au contraire, qu'inspirées par le sentiment ou l'intérêt, elles subissent de faciles et déconcertantes volte-face. « Travaillons donc à bien penser, dit Bossuet, c'est le principe de bien vivre. » Bien vivre, c'est-à-dire avec une ferme et constante vertu.

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