‹ Les tentations du jeune hommeChapitre 72 sur 76 · Cor., XIII · texte numérisé non relu

Cor., XIII

affaire. Mais apprendre la doctrine que le Christ est venu apporter aux âmes, vous mettre en état de la mieux pratiquer, de la défendre dans votre cœur contre l'ambiance corrosivc et, à l'occasion, autour de vous par une parole juste, enfin, autant que vous le pourrez, de la répandre, oserez-vous dire que ce n'est pas votre affaire?

Un médecin, un avocat, un propriétaire influent, d'un mot, tous ceux qui se mêlent à une société où l'on agite quelques idées, ont le devoir d'apprendre leur religion, ses dogmes et ses preuves. Dépourvus de science religieuse, ils seront sans défense contre les erreurs partout répandues. Leur foi leur fera à eux-mêmes et fera aux autres l'effet d'une chose petite et ridicule, indéfendable en raison, que l'on conserve par sentiment, par tradition, par opposition.

Enfin, non seulement leur progrès moral sera entravé, mais la plus solide force contre le mal, en cas de tentations séduisantes, leur manquera. A quoi fera-t-on appel contre le cœur ou les sens révoltés, si la raison est vide de certitudes spiritualistes et religieuses ? A l'intérêt ? Mais il est une fragile barrière et il peut se trouver, d'ailleurs, qu'il y ait intérêt à consentir au mal. — Aux bienséances et aux conventions sociales? La passion s'en met parfois peu en peine ou s'assouvit sans les violer ouvertement, et qui ne le

sait? le monde a de grandes indulgences. — Au sens moral irraisonné et à quelque espèce d'impératif catégorique? Si Dieu, législateur, témoin et juge de tous nos actes n'est pas derrière le commandement, celui-ci apparaîtra vite pour ce qu'il serait dans cette hypothèse : une duperie.

Qu'on retourne le problème, on ne trouvera jamais qu'une solution acceptable, et c'est celleci : du moment que l'homme est libre, aucune morale n'est efficace à coup sûr et infailliblement ; une, toutefois, donne le maximum de force pour le bien et de résistance au mal : c'est la morale chrétienne, fortifiée et entourée, comme un donjon par ses remparts, de la métaphysique spiritualiste et des dogmes révélés.

Avec l'ignorance qui empêche la foi de naître ou qui l'étouffé, conspire une autre cause encore plus redoutable : c'est Verreur.

Il est plus facile, d'ordinaire, de persuader un esprit jusqu'alors vide que de pénétrer dans une tête oij les préjugés forment un épais fourré. Ici il faut défricher d'abord, et là on semait tout de suite.

Plusieurs esprits sont curieux des choses religieuses et nourrissent le louable souci de s'en ins-

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truire. Mais, par ignorance ou par un attrait malsain, ils s'adressent aux plus étranges docteurs. Oui, si incroyable que cela paraisse, il y a des catholiques ou des demi- catholiques qui vont chercher la science de leur religion dans Harnack, Guignebert, William James, Salomon Reinach, ou autres écrivains moins connus et tout aussi dangereux. Ces auteurs et leurs frères fourmillent d'erreurs, de méprises, parfois de secrètes perfidies. Comment pourrait-on apprendre à leur école ce qu'eux-mêmes ont mal compris ou dénaturé?

Il est nécessaire de proscrire les mauvais livres ; il est meilleur d'indiquer les bons et c'est pourquoi je mettrai ici quelques conseils sur la . « librairie », comme disait Montaigne, d'un jeune catholique de maintenant.

D'abord, dirais-je à ce jeune homme s'il était devant moi, je pose ce principe : il est à propos que vous vous composiez une bibliothèque. Considérable ou petite, selon vos ressources et votre appétit, ayez-en une. Et pourquoi ? Parce qu'elle vous invitera à lire et à penser. Y a-t-il un homme si absorbé qu'il n'ait, de temps à autre, quelques heures de loisir? Pendant ces heures-là, que que vous saurez d'ailleurs multiplier dans la mesure où vos devoirs d'état le permettront, vos livres seront votre société toute trouvée et bien-

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faisante. La précieuse sauvegarde contre Tinsignifiance, la frivolité et l'oisiveté I Ils empêcheronl que votre esprit ne se vide ou ne reste en jachère perpétuelle ; et grâce à eux, vous vous enrichirez peu à peu d'idées.

Autant que possible» ayez des livres à vous. Avec les livres empruntés on ne noue que des liaisons éphémères comme avec des A^oyageurs qui passent. Mais les livres qui nous appartiennent, deviennent vite des amis solides, utiles et a nécessaires », comme disaient les Anciens. Nous pouvons les lire lentement, avec recueillement, et les relire. Quand nous avons besoin d'eux, sans peine, à tel endroit connu, nous retrouvons la pensée ou le mot cherchés. Pour soutenir notre attention et soulager notre mémoire, nous les griffons sans scrupules de soulignements, de critiques, d'additions ; alors, notre livre se métamorphose en interlocuteur; nous rions avec lui, nous opinons sur ce qu'il avance, nous résistons, nous nous fâchons : la lecture se change en un vif entretien et parfois en un petit drame. Pour les hommes irritables, le livre est même l'interlocuteur idéal, car il a soigné sa conversation, il nous fait l'honneur assez rare de savoir ce qu'il veut dire et de ne pas nous entretenir de n'importe quelle sottise ; il est discret et sans turbulence ; très docile, il ne riposte pas, plie

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"avec promptitude et, s'il est repoussé, ne se fôche point. Quel visiteur porta jamais sur lui un tel amas de qualités ?

Ayez donc, mon ami, sur vos étagères des livres qui vous appartiennent, des livres fréquentés et que d'eux à vous s'établisse un commerce, vous les feuilletant et vous versant sur leurs marges ou dans leurs interlignes, eux versant à grande pluie, de la vérité, de la beauté et de la bonté dans votre esprit.

Je ne vous tracerai point le plan d'une bibliothèque parfaite, mais, tout bonnement, celui d'un minimum essentiel ou très désirable. Si TOUS m'en croyez, votre bibliothèque aura trois compartiments ou trois travées. Dans l'une habiteront les livres qui dérident et rassérènent, j'entends les œuvres d'art pur, comme les tragédies de Racine et les romans de Bazin. Il n'est pas nécessaire d'en rassembler beaucoup, et évidemment, puisque c'est le coin du plaisir, que chacun suive dans le choix ses préférences honnêtes; toutefois, pour prévenir le recroquevillement de l'esprit, il est bon de réunir des auteurs variés, de plusieurs temps et de plusieurs pays. Leur seul groupement constitue une excellente leçon de psychologie. La diversité aère notre tête. Elle nous oblige à tenir éloignées les bornes de notre horizon et nous empêche de croire

que le polit monde, où avec les années chacun de nous s'enracine, enferme tout l'univers.

La seconde travée sera l'habitacle des livres professionnels : traités de médecine, mposants volume de droit, ou livres d'agriculture. N'insistons pas sur le devoir pour chacun de se munir des livres nécessaires à sa profession et surtout de ne pas perdre le contact avec eux. Bien plus, si quelqu'un est soucieux d'améliorer la condition de ses semblables et de faire avancer le progrès d'un pas, il acquerra les œuvres marquantes et nouvelles, afférentes à sa spécialité. Les purs livresques sont des incomplets, parfois jusqu'à en être risibles ; mais Dieu nous préserve du fléau des empiriques I

La troisième travée sera la cité des livres religieux. Qu'elle soit donc la plus belle et la mieux située, à cause de la dignité principale de ses habitants 1 11 y a tant de candidats : lesquels y introduirons-nous ? Je réponds volontiers : très peu, mais tous excellents.

A la place d'honneur il convient de mettre le Nouveau Testament, ensuite les Actes des Papes au XIX* et au XX' siècle, par exemple dans les trop modestes mais commodes éditions de la Bonne Presse. Cette recommandation vous étonne ? Raisonnons une minute. Le Pape est le vicaire de Jésus-Christ, le chef infaillible de

notre religion, chargé de nous instruire et de nous diriger, et vous trouvez naturel que Ton ne se préoccupe pas de connaître l'expression authentique de sa pensée? Ayez donc à la portée de votre main les lettres des Papes et lisez-les; vous y trouverez beaucoup de lumière et la meilleure garantie contre les faux pas.

Continuons. Si vous le pouvez, pourquoi n'auriez-vous pas un Bossuet, un Bourdaloue, un Mdssillon ? La beauté du langage, comme vous le 'savez bien, égale chez eux la profondeur et la justesse de la doctrine. — Je passe aux contemporains. Parmi tant de bons auteurs, votre choix me paraîtrait heureux, s'il allait aux ouvrages du Père MoNSABRÉ, à ceux de Mgr d'Hulst, de l'Abbb DE Broglie, de Fouàrd et à quelques autres que je vais marquer avec plus de précision parce qu'ils sont moins connus : je veux dire. Les miracles de ISotre-Seignear Jésus-Christ, par Fillion, La résurrection de Jésus-Christ par Mangenot, La transcendance du Christ, par L. Picard. Ce titre ne doit pas effrayer ; ce qu'il recouvre est intelligible, et c'est une merveilleuse synthèse des enseigaements évangéliques, à la fois juste et actuelle. On retrouvera des qualités analogues dans Chrétien et Agnostique du même auteur.

Vos aînés ont été ravis par Le christianisme et

les temps présents, de Mgr Bougaud, ouvrage considérable, un peu ancien mais toujours agréable et d'une lecture facile. M. l'abbé Frémond, publie une œuvre du même genre, mais plus étendue sous ce titre : Les Principes ou Essai sur le problème des destinées humaines. Ceux qui n'ont pasla patience de lire les trop gros livres, trouveront un exposé bref et cependant très clair, apologétique en même temps que doctrinal, dans La Foi catholique de M. Lesêtre*. — Avez-vous été inquiété par les erreurs de Loisy, vous avez de solides réponses dans Lepin : Jésus Messie et Fils de Dieu, et L'origine du quatrième Évangile. — Si vous désirez toucher du doigt une manifestation contemporaine du surnaturel, lisez U Histoire critique des événements de Lourdes, par Bertriw. — Sur les points d'histoire qui donnent lieu à de perpétuels conflits entre les catholiques et leurs adversaires, il y a Histoire Partiale et Histoire Vraie, de M. J. Guiraud. C'est un livre de circonstance, mais d'une utilité durable. — Enfin, le Dictionnaire apologétique de la foi catholique présente, sous une forme assez courte et avec une

I. La justesse des critiques adressées à quelques détails de ces livres, n'empêche pas qu'ils soient très propres à faire du bien et qu'on soit embarrassé pour leur trouver, dans le même genre et pour le même public, des équivalents audessus de tout reproche. La critique est aisée et l'art difficile.

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grande richesse de références, des exposés exacts des questions religieuses les plus vivantes.

Il s'est développé depuis un demi-siècle, sous l'influence combinée de l'Église et des nécessités, une doctrine sociale catholique, très importante et qui est l'une de nos meilleures raisons de ne pas désespérer de l'avenir. Un chrétien intelligent se doit à lui-même de la connaître et, dans la mesure de ses forces, d'y apporter sa collaboration. L'expression la plus sûre, en même temps que la plus accessible, de cette doctrine se trouve dans plusieurs documents pontificaux, en particulier dans l'encyclique sur la Condition 'des ouvriers dont l'ignorance, de la part d'un ^jeune catholique destiné à une supériorité quelconque, serait impardonnable. Puis, il y a les livres de M. de Mun, les merveilleux et très riches comptes rendus d%s Semaines sociales, enfin j'ajoute : le Cours d'Économie sociale de Gh. Antoine.

Si vous voulez m'écouter encore, à toutes ces indications je joins un dernier conseil : recevez une Revue, non point trop technique ni trop longue, mais sérieuse et préoccupée à la fois de l'orthodoxie et du bien des âmes actuelles. Quelques demi-heures suffisent pour lire une revue, et les numéros survenant les uns après les autres, à la longue, sans presque nous en aper-

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cevoir, nous apprenons par eux un grand nombre de choses. S'ils ont élé lus et classés, ils constituent vite un répertoire connu où l'on recourt sans peine et par là mcme très précieux. Celles qui vous conviennent le mieux, c'est, semble-t-rl, La Revue pratique d'Apologétique, ou, si elle vous paraît un peu difficile, la modeste et très bonne : Revae de la Jeunesse.

Ce que je viens de proposer n'est pas une bibliothèque de théologien ni de savant; c'est la bibliothèque décente d'un chrétien cultivé de notre temps. Si vous la jugiez trop élevée, je vous en prie, ne m'accusez pas d"avoir nourri pour vous de trop hautes ambitions ; élevez-vous courageusement vous-mêmes. Y faut-il un effort, il est beau de le faire, pour l'honneur de votre foi chrétienne, pour la valeur de votre vie et pour devenir, dans votre milieu, une fontaine abondante et publique qui répand autour d'elle ses eaux salubres à profusion.

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