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LE FAUX DRAME

A Edouard Ducôté.

Sept coups alertes tintèrent au cartel.

De la fenêtre, Rc^gine vit M. de Brives se promenant toujours. Il levait les yeux vers le balcon, bien qu'elle eût éteint les lampes.

Sur le boulevard Malesherbes, noir déjà malgré le vol fixe des papillons de gaz, il demeurait en silhouette immuable. Le vernis de ses bottines, la -oie lisse du chapeau, parfois, s'illuminaient de rayures nettes.

« Mon Dieul pensa-t-elle, Jacques va rentrer! »

Elle frappa le tapis du pied, marcha, proféra des injures qui la soulageaient une seconde. Sa rage venait aussitôt la ressaisir contre ce sportsman, imbécile et beau, qui l'obsédait d'une présence quotidienne partout.

Depuis un mois, il la suivait, l'ayant vue à une exposition du club où Jacques avait eu un gros succès pour son tableau des Sortilèges.

Avec une fatuité stupide de viveur admirablement vêtu, M. de Brives imposait à la jeune épouse l'injure d'un instinct manifeste. Au théâtre, il louait le fauteuil directement placé dans le rayon visuel de la loge où s'installaient Régine et Jacqu<'s. Alors, il s'cUbrçait de faire scintiller ses

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yeux vert d'eau, en la fixant, tel qu'un hypnotiseur. Ni les haussements d'épaules, ni le dos détourné, ni les rires moqueurs adressés au mari afin que les époux se pussent réjouir ensemble de l'attentif ne rebutaient M. de Brives.

Aux courses, Régine retrouvait la saleté visible de ce désir; aux vernissages, en visite, à ses propres five o'clock du jeudi. Sans rien dire, par la parade de sa beauté mâle, il jouait le serpent fascinateur. La jeune femme l'eût tué bien cordialement.

Séduite, à cause d'élégances muettes, d'allures délicates, elle chérissait Jacques.

La joliesse macabre de tableaux où dos fleurs monstrueuses possèdent et dévorent des femmes hagardes, avaitinduit la jeune fille à croire le peintre riche d'une imagination rare qu'il lui révélerait. A l'épreuve, elle avait reconnu un ouvrier consciencieux. Si elle ne l'aimait pas follement, elle pensait qu'un autre homme ne saurait lui valoir, par le sexe seul, une émotion plus haute.

De quoi était-il capable, le gaillard à chevaux, à filles et à potins?

P]re revint au rideau pour constater encore cette vigilance. Ainsi, le chien s'assied devant le porche qu'un domestique referma sur une chienne en folie. Régine serrait les poings. En rentrant, Jacques se heurterait à l'imbécile; et il soupçonnait.

Dans sa chambre, elle attendit, furieuse, épouvantée aussi. Ses mains ne savaient plus rien tenir... Lui faudrait-il paraître adultère, comme la foule vicieuse et porter ce signe de vulgarité I En elle son orgueil se cabra. Le feu crépitait. Le bruisse-

ment d'une portière la fit tressaillir. Jacques l'examinait.

— De Drives... dit-il.

— Je sais... ce sot-là ne quitte plus le trottoir.

— Tu l'encourages, sans doute...

— Jacques...

— Voyons, je connais de Drives, et la vie. Si tu ne lui laissais pas entrevoir... Oh!... peut-être simplement, par ton attitude, la possiblité de réussir... il ne s'acharnerait pas... Les aventures abondent...

'. sans vouloir abaisser tes mérites, je ne te vois ^>as extraordinairement piquante pour le passionner...

Régine pleura.

— Dien, reprit Jacques, les larmes t. .. Et je vais m'attendrir, n'est-ce pas? te demander pardon, te

ipplier, comme tu l'as lu dans les livres, entendu a la comédie... Me voici le bon Sganarelle... Au club, on s'amuse rien qu'à me voir... Derrière moi, on chuchote. Au jeu, on garde deux places

'te à côte pour de Drives et moi... afin qu'il me porte chance... Tiens! j'aime mieux l'avouer... Je n'ai aucune preuve matérielle... mais je suis sur... <Io tout... de tout...

— Oh î Dieu !... gémit U«'gine.

Lui, s'assit au fond d'un fauteuil, et, croisant ses mains, il regarda fixement la petite pendule de faïence oii le temps courait parmi des guirlandes bleues.

Régine s'était attendue à une scène violente. I^a luceur triste de son mari la navrait. Et que lui (lire? Cependant, elle se décida :

— Jacques ! Tu m'estimes d'àmo assez commune

pour ces choses... Alors, pourquoi m'avoir épousée, dis!... Mais dis donc...

— .le te croyais différente des autres... Tu es la même. Je ne le reproche rien, va... Rien... Non...

Il ne la regardait pas; il faisait luire sur ses doigts la chaîne de sa montre, pour avoir un motif de baisser ses yeux en larmes...

Elle souffrait; elle s'enhardit...

— Songe un peu, Jacques... si j'avais... cédé... Viendrait-il ainsi, cet homme, sous nos fenêtres?... Comiïietlrait-il cette imprudence?... Cela seul t'('claire, n'est-ce pas?... La chose étant, il dissiinulerait... il ne rôderait point par ici...

— A moins que ce ne soit justement une ruse, ces allures, pour me faire croire à la rigueur... Oh! va... Régine... ne cherche pas à me persuader... A quoi bon?... Tant de bonheurs s'écroulent, à cha(|ue, heure par le monde... C'en est un, le mien, qui se fracasse... Je ne m'estime pas suffisamment doué de perfections pour retenir toute la vie une femme dans mes lacs, fussent-ils conjugaux... Il y a cinq ans qu'on nous maria... J'ai pu te lasser... Seulement, pourquoi mentir?... Pourquoi ne pas franchement déclarer ce triomphe sur loi de l'instinct... et puis... partir?... au lieu de jouer cette pirade pleine de fraudes? Pourquoi l'avilir jusque-là? La passion te possède. Aie le courage de t'y asservir ouvertement... Voilà ce qui m'étonne et m'abat... lu veux mentir, loi, mentir!...

— Non, je ne mens pas, Jacques...

— Soyons un peu graves... veux-tu?... Il va falloir nous séparer à présent... Où préfères-lu aller; chez la mère?... Ailleurs?

— Je ne mens pas, Jacques... je ne mens pasl

— Peuhl... Je comprends trop les raisons qui poussèrent de Brives... Avant le succès de mon tableau, il était l'étoile du Cercle, Phomme adulé, le donneur d'avis péremptoires. Depuis l'Exposilion, je domine par le prestige artiste et la céléhrité. Il ne le pardonne pas. Tu as cru qu'il t'aimait?... Ah! pauvre enfant f... Entre ses mains, lu ne sers que de moyen pour la ven^^eance de sa vanité surprise... Tu l'aides à me ridiculiser.

— Je ne meus pas...

— Alors, pourquoi continuer de vivre ensemble ? Vous souffrirons, moi de le haïr, et toi de sentir

lie je te méprise... Car je ne jouerai aucune Ira-

''die;ni pistolets, ni sabres, ni duel... Je cède simplement la place... avec une révérence, par politesse... dis môme par lâcheté, si cela te suffît pour justification devant toi-même, Hégine ..

La jeune femme donna tout son chagrin.

Jacques consentit à un délai de quelques jours. 11 entreprendrait un court voyage. Elle réfléchirait

l'aise. S'étant levé, il salua, sortit. Elle l'entendit demander sa valise, puis reclaquer la portière de la voiture.

« Oh! que je l'aime t que je l'aime 1 «se répéta Régino loute la nuit [jarmi des pleurs sincères, des imprécations folles contre l'autre.

Au matin, une httre lui fut remise :

« Je vous aime, Madame, beaucoup trop pour reculer devant quoi ce que soit qui ])uisse vous faire ré[)ondre, ne fut-ce qu'un instant, à ma passion. Hier, je rencontrai votre mari, devant voire porte. A l'amertume de ses phrases, j'ai com-

148 LES TENTATIVES PASSIONNEES pris ses soupçons. Pareil à tous les jaloux, il va vous torturer, minute par minute. Choisissez entre ce supplice durable et celui momentané, de m'apparteiiir durant deux heures seulement.

» Si vous n'admettez celui-ci, je continuerai de vous compromettre. Déjà vous passez pour ma maîtresse auprès de ceux qui vous connaissent. Le péché n'accroîtra donc en rien le mal de la situation. Il me vaudra l'uni({uo bonheur que j'aie réellement souhaité, dans ma vie. La preuve de ce sentiment, c'est l'infamie que je vous écris à cette heure, moi, le comte de Brives, Madame.

» Je vous attendrai ce matin à dix heures, rue Duphot, dans un appartement loué pour ces seuls instants et dont les clefs ensuite vous seront remises. Le coupé restera devant votre porle jus([ue dix heures moins un quart.

» Après votre consentement, je m'engjjge d'honneur à fuir toutes les occasions de rencontre, sauf votre bon plaisir.

» Roland, comte de Brives. »

D'abord, Régine sentit la joie lui bondir au cœur. Elle tenait la preuve de son honneur. Mais, à mieux réfléchir, elle comprit vite que Jacques verrait simplement là une ruse d'adultère romanesque. Cette lettre semblerait l'œuvre de sacrifice obtenue d'un amant généreux. Il n'admettrait point la vérité de l'infamie qui dépassait trop la prévision raisonnable.

Eperdue, la 'jeune femme se leva. Jacques lui avait paru malheureux, bon, noble, à travers le faux drame... Elle l'adorait maintenant. Pour vi-

vre auprès de lui, elle eût tout consenti. Sa pudeur t son orgueil, elle les eût foulds. De l'égoïsme rgueilleux, son amour passait h l'esprit d'abnéga- : ion.

Le boudoir où elle était venue se fuir, contenait les choses jolies de la mode. Jacques s'était plu à lui offrir, d'anniversaire en anniversaire, les bibelois délicieux qu'invente l'art anglais. Les tables le laque cerise supportaient des verreries magiques Il se dressaient des lis, des tulipes, de considérables orchidées.

Elle revécut les soirs où il les avait apportés ivec sa joie d'époux aimant. Les regards vinrent lUx livres. L'un d'eux l'avait étonnée par sa fable : ine jeune veuve se livrait, un masque sur le vi- ;ige, aux transports d'un homme aimé et dont elle n'était pas aimée. Ainsi, par vengeance, elle lui laissait, |)Our la vie, le regret de son corps lascif mal ■iitrevu et paré de mystère. L'homme, ensuite, se tuait, fou de ne la point avoir encore.

Régine médita le titre, OEiwre de chair. Se venjerail-elle ainsi, en acceptant l'offre du comte de Brives? Elle se savait belle de peau, de formes.

Elle relut le volume précipitamment, puis chercha dans le nom de l'auteur une indication : Frederick Hucher. Cela ne lui désignait rien.

L'histoire s'adaj)tait trop à son cas pour ne la point hanler. La fièvre la gagna. Peut-être obtiendrait-elle à la fois sa vengeance, son repos, et l'amour.

Elle se fit aj)porter des fruits avec du Champagne, vida deux bouteilles de rœderer, et, grise, stupide, endolorie, gagna le coupé du comte...

... Doux semaines plus tard, Jac([ucs lui ayant rendu sa foi, à cause de ce qu'il nommait « la rupture », Régine s'ennuyait. Sur un bleu, elle écrivit à de Brives : « On ira revoir, cet aprèsmidi, trois heures, rue Duphot. »

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