LES TROIS FORMES
A Ferdinand Hérold.
Toutes les claires statues jaillies hors des plantes équatorialcs vers le dôme de vitraux ne semblèrent, ce printemps-là, qu'une multitude autour du groupe exposé par le sculpteur Créon.
Peu dégagés de la pierre, des rustres placides attisaient la tlamme sur laquelle le saint tordu se convulsait magnifiquement. Si réelles se gonflaient les chairs de marbre garrottées par le réseau des veines soufl'rantes, qu'à l'imaginationde cette douleur, les dames du Vernissage blêmirent avec de petits cris. Au contraire, la face du patient ne mirquait l'emprise de la torture qu'aux mâchoires béantes et aux lèvres révulsées. Près des yeux, le visage se calmait. Avides d'un délice illusoire, adorable, évident, les prunelles se dilataient pour desjoies qu'on eût dites voluptueuses.
Hélène Montolto, veuve d'un officier de marine tué sur le Fleuve-Rouge, et qui regrettait, depuis deux hivers déjà, les caresses amoureuses, s'étonna de reconnaître dans l'expression du saint l'émoi si souvent guetté aux regards de son mari, pendant les heures de passion. Elle s'inquiéta; et comme on lui désignait l'artiste rôdant autour de l'œuvre entre des amis louangeurs, elle le jugea
de son goût, réussit à ce qu'on le lui présentât.
Pour répondre à la première question de la jolie dame, Créon prétendit que le culte intensif de la douleur, tel que le pratiquaient les ascètes d'autrefois, menait à l'abolir par la répétition. Môme l'angoisse, l'attente de la sensation, devenait un désir comportant tous les charmes de l'espoir.
On se récria. Créon fournit cent preuves, cita les habitudes des derviches, celle des Aïssaouas. La conversation s'animant, il fit allusion aux essais de Gilles de Raiz et à ceux du marquis de Sade. Les sensations heureuses émoussées par l'assouvisse ment habituel renaissent sous l'éperon de la douleur. La dernière minute du pendu, chacun le sait, lui vaut une extase sensuelle, très complèle.
— Oui, madame, conclut-il, le martyre ne fut, pour les gens des premiers siècles, qu'un raffinement de roués.
On désapprouva la théorie en minaudant. Hélène Montolto s'en fut, l'esprit occupé. Depuis deux ans, son âme ardente avait, dans la solitude et l'adoucissement des crépuscules, évoqué des souvenirs, des prévisions aussi, propres à faire patienter son veuvage. Elle souhaitait maintenant le nouvel époux.
A plusieurs reprises, elle s'arrangea pour rencontrer Créon. Il lui plut entièrement. Elle usa d'une mimique destinée à l'en avertir. Flatté de ces avances, il s'éprit, le déclara.
— Vous ne me donneriez pa«, lui dit-elle, la preuve d'affection que j'exigerais de vous en cas de consentement?
— Si... laquelle?
— Je voudrais que vous m'apparteniez sans restriction... Je Ferais trop jalouse de l*art pour souffrir de partager avec lui vos jours. Honouccriezvous î\ ne plus loucher rchauclioir, ;\ ne plus vous soucier du passé, ni de l'avenir glorieux? Diles... Je possède, pour deux, une fortune suffisante... Rien ne doit vous inquiéter. Aimez-moi plus que l'art, et je vous appartiens.
Le sculpteur passait trente-cin(|ans. L'ambition le lassait, les truifuages de la réclame, le triomphe sur des médiocres, la situation sans cesse à refaire, méconnue par les uns, enviée par les autres, dénigrée par les concurrents, il les détesta. Ce ne fut qu'une délivrance de se vouer à Hélène, au repos.
Cinq automnes succédèrent aux étés sans que rien déçut vraiment leur illusion réciproque. A peine, vers le quatrième printemps, Créon pcnsat-il à la navigation aérienne. Il traça quelques plans d'hélices et nota le principe d'un ballon dirigeable, songeant peut-ôtre h. une gloire d'inventeur. La paresse de se heurter aux négations d( s hommes l'arrêta. De son idée il créa un jouet charmant dont se ravit leur très jeune fils. •
Pour ce qui était le sens môme de son art, il l'employa néanmoins avec pertinacité, et, inconsciemment, réalisa une reuvre.
Choisies toutes entre les admirables fiUesqui vivent grâce aux formes de leurs corps, offertes en modèle dans les ateliers, ses maîtresses antérieures lui avaient appris les multiples perversités de l'amour. La torsion des chairs secouées par les sanglots voluptueux lui avait valu trop de beauté
210 LES TENTATIVES PASSIONNÉES pour qu'il n'eût pas étudié, de façon précise, les caresses aptes à susciter ces violentes émotions indéwsément [heureuses ou douloureuses, parfaites sans doute parce qu'elles réunissaient en un temps d'amour ces deux éléments contraires sous l'unité corporelle des apparences.
Donc, Hélène connut aussi le mystère du plaisir qui pleure. Des tortures Texaltôrent jusqu'au délire de râles en joie. Elle conçut le secret de la vie, et goûta [le divin équilibre des forces adversaires perçues à la même seconde.
Le triomphe, au duel de la passion, est pour qui contemple les palpitations obtenues par sa propre virtuosité. Quittant la passivité première, elle s'instruisit. Elle devint la force qui meut. Elle fut l'archet créateur d'harmonies.
Sa vigueur la rendit superbe. Elle domina Gréon. Tout ce qu'il savait des choses belles, elle le dérobait à l'esprit du créateur. Par l'absorption d'un tel savoir, elle s'augmenta l'âme et le corps magnifiquement. Elle sut se faire pareille à la Victoire de Samothrace pour la merveille du corps. Gréon disait les attitudes à prendre, comment devaient ressortir la gorge, agir les bras, se cambrer les hanches, s'appuyer les jambes. Ge fut une œuvre de cinq années. Il la modela comme une statue. Il lui para la mémoire de tous ses rêves de perfection. Il mit, en elle, lui-même.
Au bout de la cinquième année, elle fut. Par une étude de chaque heure, Hélène avait atteint le sens du rythme où ses gestes se développaient harmonieusement. Sa marche étonnait, majes-
tueuse; et chacun de ses mouvements illuminait l'àme de ceux qui la virent.
Mais elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à prendre dans l'àme de Créon. Il l'admirait; il l'adora, éperdu devant ce qu'elle savait ôtre.
Cette dévotion ne tarda point à exaspérer Hélène. Elle le pria de retourner à ses glaises, à sa selle, de reprendre Tébauchoir. Après l'épreuve des cinq ans, sûre, disait-elle, de son amour, elle lui permettait l'ambition, le voulait savoir i,dorieux. Le mensonge convainquit Créon. Mais les ardeurs de la jeunesse ni l'aiguillon de la pauvreté ne le pressaient plus. 11 se dégoûta des premières tentatives. Aucune des ébauches ne se rapprocha de la beauté d'Hélène. Il dut renoncer.
Alors, sa femme le méprisa. Bientôt, dans une station balnéaire, elle rencontrait un jeune homme, dont les conceptions financières menaient la Bourse. Très riche, d'un dilettantisme parfait, éduqué par de nombreux voyages, il séduisit Hélène, l'enleva. On sut à peine les pays orientaux vers où ils s'enfuirent, ivres l'un de l'autre.
De sa douleur, Créon tira l'enseignement de toute la souffrance humaine. Dans les cabarets de la bohème-artiste, où il sombra, loin de ceux connaissant les traîtres, les théories révolutionnaires animaient les cœurs. Sa rage et son désespoir s'unirent à la colère des pauvres. Il apprit à faire palpiter les foules sous sa parole, à lever vers lui la houle des bravos. Le corps de la plèbe renouvela sa force amoureuse. Il la choisit pour exercer son talent d'émouvoir. A lire les dissertations des savants anarchistes, il adoptait leur croyance. Le rôve d'une
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société nouvelFe où les gens vivraient en bonté, en beauté, remplaça son esthétique ancienne. La foule trahie et son amour tralii s'entendirent. Sa rage se fondit dans l'activité de la propagande. Il connut les froids voyages dans les wagons de troisi^.me classe parmi des brutes ronflantes, les arrivées nocturnes dans les villages bleus, où les compagnons attendent, loin des lanternes.
Sou passage se marqua. Derrière lui, il laissait un sillage de fureur. Des bombes éclatèrent sur sa trace. Des hommes, convaincus de son rêve nouveau, eurent le délire de le réaliser immédiatement. Pour cela, ils commençaient à établir, féroces, la table rase.
Le jour approcha d'un complot. Secrètement on avait acquis des armes, amassé des cartouches, acheté des chevaux. Des soldats d'opinions révolutionnaires devaient ouvrir nuitamment les poternes d'un fort réputé imprenable. La révolution posséderait sa place, la première bribe de territoire. Sous la protection de ses feux, on tenterait l'établissement d'une culture intensive pour la répartition communiste. Beaucoup se dévouèrent.
Sans doute, l'un des conjurés vendit les papiers des compagnons. Au matin du jour fixé pour son départ, les policiers se ruèrent dans le domicile de Créon, saisirent sa valise déjà bouclée, le poussèrent au fond d'un fiacre et le menèrent à la Conciergerie.
Une cour martiale jugea. La rébellion ne se contestait pas. Parvenus seuls devant le fort, les conjurés du Midi avaient engagé la lutte avec les trou-
LES TENTATIVES PASSIONNEES '213 pes de l'ordre, tue des officiers. La cour prononça une condamnation capitale pour les meneurs.
Créon dut partager sa cellule, ses derniers jours avec Borgiasse, le plus notable des compagnons marseillais, connu seulement jusqu'alors par correspondance. Dès l'abord, une chose étonna l'artiste, l'émut au moment où il faisait, sans guère de rancœur, le sacrifice de la vie.
Avec les intonations et les gestes du sculpteur apte à pétrir la glaise, Borgiasse répéta les idées chères à la seconde jeunesse de Créon. Cent fois sonnèrent des phrases que Créon se rappelait pour avait séduit par leur moyen l'attention d'Hélène. Ses théories sur la douleur voluptueuse, il les entendit de la bouche du compagnon qui l'exhortait à trouver dans le supplice suprême un motif de joie. Comme Créon parlant de la mort à Hélène, il dit le bonheur de se répandre par la nature, de se multiplier en une infinité d'existences microbiennes, de respirer par les humbles herbes, d'aimer par l'organe des fleurs, d'être la subtilité de l'air et rivresse des parfums du foin coupé. L'àme véritable, la pauvre î\me perdue, abîmée dans ladouleur qui avait suivi la fuite d'Hélène, Créon la salua totale et fière sous la voix du condamné.
L'homme, il le comprit, avait connu Hélène. L'angoisse étrangla l'artiste, mais il interrogea et conquit toute la V('rité. Il sut qu'avec ses baisers la femme avait transmis l'àme du mari à l'amant.
En une courte colère, Créon dit tout. Mais Borgiasse, lui prenant les mains :
— Ami, la mort tout à l'heure te vengera. Laissemoi donc maintenant te bénir pour Celle que tu as
faite et qui m'éclaira de tant de bonheur. Écoute. Elle apparut si belle devant moi, que je ne découvris rien, malgré mon énorme fortune, qui pût s'allier à sa splendeur, ton œuvre, sinon un rêve. J'ai passé à la souffrance des hommes. J'ai souhaité un avenir d'harmonie sociale ; j'ai proclamé ma foi presque aussi belle qu'Hélène. Les banques gouvernementales s'allièrent contre moi, et me ruinèrent. Pauvre, Hélène me quitta. Mon désespoir demanda, comme le tien, une action. Je fréquentai les groupes anarchistes. Nous correspondîmes. Nous voici au seuil de la mort.
— Admirons, Borgiasse, la merveilleuse force de l'idée qui, en nos trois formes, si diverses, a vécu la même, s'est transmise la même, s'est objectivée jusque l'acte... Admirons l'idée dont nous sommes des organes humbles et passifs... Admirons Dieu.
Ils demeurèrent cette nuit-là en silence. A l'aube, le bourreau entra. Hs marchèrent, les yeux dans les yeux, pleins d'extase, vers les bras dressés de la guillotine.