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LA COLERE DU SOLEIL

A Jean Viollis.

En achevant mou adolescence, je me donnai surtout au jeu de courir les grandes routes, par le travers du soleil et des pluies grises. Juché sur une haute charrette anglaise, il m'amusait de contenir une jument de robe isahelle assez vicieuse et qui trottait long avec ses sabots clairs.

Aux côtés de ma figure saisie par les vents, les paysages défilaient en longues caresses sur mes yeux. Je m'épeidais devant les hanches bleuâtres des collines indéfinies. Les mains au cuir jaune des guides, je rivalisais avec les nuages galopant par les cimes noires des futaies. Je jouissais des villages blancs accroupis à la lumière, des mers de labours bruns et des moissons frissonnantes.

(^e fut l'efficace consolation de ma très grande peine, lorsque m'eut trahi celle dont la robe aux reflets d'argent avait reçu mes tendresses.

J'aimai la terre comme l'épouse sainte qui vous relève en ses bras, après le désespoir des passions tragiques. Elle m'entoura de fraîcheurs et de parfums forts. Elle me prit au giron du chagrin et m'arracha de la mamelle amère. Vers mon cœur elle étala ses robes d'herbos changeantes, ses rivières de soie, ses lueurs; et, pour me guérir du mal

dos fous, ses doigts de brise touchèrent les cordes mystérieuses tendues dans les frondaisons des peupliers.

Elle voulut aussi saigner, afin que je pusse in'enorgueillir. L'arme tonnante, je poursuivis les bêtes. Les perdrix levées des sillons culbutèrent, sanglantes, m'olfrirent les joies rudes du triomphe. De cet amour rouge ma sensualité se satisfit. Je renaquis moi-même en multipliant la mort.

Et, malgré ces consolations, le soleil ne cessait point de paraître, à ma douleur tenace, tel que la tête coupée de celle en qui ma foi s'était complu. Ce fut une hallucination coutumière que l'usage de l'opium renforça.

A l'aube, quand l'astre montait, orbe rouge, dans les ramilles des platanes, quand il sortait des suaires de vapeur étendus par la prairie, l'angoisse se cabrait dans ma gorge. J'eusse dit que le fantôme de la joie morte portait cette effroyable tête de sang; et, peu à peu, la chose regardante s'illuminait jusque devenir, en cet été radieux, une cruauté aux lames de feu pour aveugler.

La vision m'obligeait à la fuir et à cacher mes yeux éblouis. H neigeait de l'or dans du vert intense. Je m'obstinais néanmoins à rouvrir les paupières, luttant contre le feu de l'astre qui m'imposait, à moi, le fort, son indifférente rigueur, la rigueur aussi infligée par la traîtrise de l'amour.

C'était à une mi-septembre. Tout le jour, le fantôme solaire me poursuivit dans la plaine. J'avais senti sur ma nuque la brûlure ennemie du démon. Ses draperies de lumière embrasaient l'espace. « La fdle à la robe d'argent, inspirait-il, se

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 217 tord de luxure sous les baisers du soldat, à cette heure. Ne la vois-tu point, Mlant, et sa lèvre en. fantine, dans la grossière étreinte. Elle soupire vers la moustache guerrière du même amour... L'ostensoir de ta pensée, la beauté où tu sertis ton àme, ne les vois-tu pas souillés par les lèvres barbares et obscènes... Va, va, en vain tu éclabousses le ciel du sang des bêles et de la fumée de ton arme; je suis le mort à la tète de feu, la passion, l'apparence de ce qu(» tu pleures de toi... Je le brûlerai jusqu'à ce que tu te dissipes dans mon essence subtile, et que tu ricanes comme moi sans corps pour sentir, sans mains pour étreindre, sans lèvres pour chérir. »

Il m'inspirait ainsi des choses alfolanles et je rentrais fort triste, quand il commença, vers le soir, à redevenir un simple caillot rouge, laissant des traces sur les cimes.

La terre, ma bonne épouse, se dressait entre lui et moi, pour me dérober. Elle monta, elle haussa ses futaies dans l'or liquide du fantôme. Les vents du soir séchèrent la sueur de mon front, et je quittai le village de lâchasse, plus si\r do revivre.

Comme pour le deuil d'une défaite, le départ du soleil se voila soudain de nuées cendreuses qu'il ourlait encore de pourpre. L'ombre grandit sur le firmament. Des éclairs violets se profdèrent. Je cinglai l'air du fouet, et la jument, épouvantée par les détonations roulantes de l'orage, s'élança, les oreilles droites, enlevant les hautes roues fines de la charrette.

La lutte contre l'élan delà bète m'obligeait ans

sitôt à un effort qui effaça l'obsession du fantôme et le regret de l'amie.

L'orgueil de la jeunesse m'occupa. Je me glorifiai de ma puissance sur les sauts de la bote, du vernis de la charrette mirant la blafardise des éclairs, de mon fusil suspendu dans son étui de cuir russe, des perdrix et des lièvres alignés parmi la paille, sous la banquette de derrière, des huit mille francs de fermages échus que je rapportais à ma famille dans un calepin serré entre mon covertcoat et ma poitrine.

L'air, comme plus vide, et où se répercutaient les tours des roues, inquiéta la jument à cause de sa sonorité subite. Cependant, les stries métalliques de la pluie commencèrent à rayer le crépuscule. Aux premières flaques, la bête bondit de droite et de gauche. Ces luisances soudaines l'effarèrent. Je dus prendre à deux mains les rênes, pour garder mon aclion sur le mors. Peureuse, la jument se dressait contre les éclairs déchirant le manteau d'ombre bleuâtre où s'était enclos le fantôme sinistre du jour.

A cette place même où il venait de choir, un corps indistinct se détacha.

La voÎK. que je soupçonnais depuis un instant très proche et grommelante, finit par gagner sur le bruit de la pluie. En même temps, je me rendis compte d'une galopade humaine. Dans le rayon de la'Janterne, il y eut un paysan en longue blouse ruisselante, chaussé de guêtres, la tête glabre et nue. Il demandait, évidemment, la permission de monter, pour se rendre plus vite à la ville. Dans les campagnes flamandes, on ne repousse pas cette

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 219 requête. Malgré la nuit, et la figure brutale du passant, j'accc'dai, d'un signe.

Je lui commandai de s'asseoir à l'arrière de la charrette, et non près de moi, ainsi qu'il l'avait voulu d'abord. L'affectation qu'il eut de ne pas entendre me le fit bousculer assez durement du coude. La jument se cabra toute. Il craignit de tomber du marchepied parmi les cahots; il s'installa selon mon désir.

.\ous fûmes dos à dos. séparés par la mince barre du dossier. Je perçus sa chaleur et son odeur de tabac, puis les mains prises dans les rônes tendues, je rendis mon attention à la bête, qui dansait parmi la pluie crépitante. Les'deux jets cuivreux des lanternes allumées ne révélaient rien de la nuit.

Dès lors, la plus singulière des sensations me bouleversa l'esprit.

Nous étions emportés à travers les cinglements de l'averse, par le galop fou, vers le noir dos plaines infinies, désertes ; et la chaleur de ce corps adossé contre moi me pénétrait. D'abord j'eus l'impression d'une moiteur... Pour l'éviter, je me tins plus roide sur le siège. Mais il fallut le toucher encore du dos en ramenant les poings et les guides vers ma poitrine. Le cuir des rênes me coupait les doigts, tant la bête s'efforçait, sous l'éperon de la terreur. Les éclairs fustigeaient l'ombre, minute à minute.

A la lueur de l'un, plus intens<'ment irradié, la face brutale de l'homme se porta près de mon visage. Deux yeux vitreux et hallucinés plongèrent leur menace dans mes regards. L'éclat de lanterne amassé sur les joues rondes lui fit une figure de lu-

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mièrc qui ai'imprcssionna comme l'immédiate incarnation du fantôme h tôtc do soleil dont je gardais la hantise.

Ma peine du jour avait été particulièrement rude pour ses souvenirs assidus à. l'évocation de l'été précédent, apogée de la passion déchue. La môme face ronde, en lueurs, et méchante, s'imposait soudain lorsque je ne me pouvais défendre, ayant le^ mains liées à l'élan du cheval.

Sans doute je ne parus pas tendre au passant, car il se rassit à sa place. Dès que je ne le vis plus, ma terreur s'amplifia. La sueur inonda mes tempes et mon cou, comme en plein midi; le dos de l'inconnu s'incrustait dans mes lombes, ses effluves humains emplissaient l'air et s'immisçaient en moi, et il me parut que je portais toute la chaleur du jour en ce seul instant.

J'assemblai mes efforts afln d'arrêter l'animal ou de ralentir son train. Mais les flaques de pluie et les étincelles tragiques de la foudre l'excitaient trop. Les quatre fers frappaient précipitamment le pavage de la route ; et l'unique résultat de ma vigueur était de maintenir l'attelage au milieu de la chaussée, à distance des talus, et des mètres de cailloux.

Cependant, le voyageur, derrière moi, touchait à la paille où gisaient les perdrix et les lièvres. J'écoutai sa main chercheuse rebroussant les fétus dans l'obscurité. Et lui, de geindre, en homme gros qui se baisse. L'idée me vint d'un meurtre possible. On pouvait savoir que j'avais reçu le montant des fermages. J'attendis le fd d'une lame, décousant mes chairs. L'homme ne cherchait-il pas dans la paille son couteau tombé?

Je lui hurlai de se tenir coi. 11 le fit, peureux et grommelant. Les collines fuyaient au rebours de notre course, et les arbres, et des p:)ns de nuages ëventrc's oii roula quelques instants la lune.

Elle me parut un miroir qui blêmissait l'image du soleil disparu derrière moi, dans la face de l'assassin.

11 reprit sa recherche. La sueur et la peur me glaçaient. Maintenant, ma voix ne l'arrêtait plus. Il murmurait des jurons, et à chacun de ses gestes sa moiteur passait en moi, avec son haleine vigoureuse et les acres parfums du linge souillé.

Une réponse joviale ou rassurante, je l'avais d'abord espérée. L'indifférence muette du chercheur doubla mon épouvante. Et le cheval s'emballait complètement, fou de la foudre, courant vers le fond de la nuit, dépassant les villages atones où une seule lumière veillait au tapage des averses.

Le temps ne se comptait plus. A maintes reprises, je tentai la délivrance de mes mains saisies par les rônes; njais c'eût été l'écart du cheval, la frêle voiture jetée sur un mètre de cailloux, ou dans le fossé, 1.1 mort presque certaine, au milieu de cette menace imaginaire de meurtre.

Enfin les lampadaires de l'octroi brillèrent. Je ressentis une brusque secousse. L'homme se perdait dans la jduie noire, ayant sauté.

Chez moi, la charrette remisée et la jument dans son box, je me blâmai fort de cette terreur; puis me couchai, an accusant l'opium de toute la fantasmagorie.

Au lendemain, le domestique apporta de bonne heure le café du réveil.

— Monsieur, dit-il, voyez ce que j'ai trouve dans la paille de la charrette.

Il me montra un couteau de cuisine neuf et fort affilé.

La colère du soleil s'était incarnée réellement.

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