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LA DOCTORESSE

A Maurice de Faramend.

D'un geste appris pendant les derniers mois de ses études médicales, et puis savamment compliqué par des ans do pratique farouche, la doctoresse llenrika Semelolt'ciraçait toute vie naissant au long de ce faubourg dé bri(iues et dans les rues noires de houille écrasée.

Six, elles étaient parties des provinces baltiques lors de la terreur nihiliste et de la répression qui avait atteint leur pore; six filles pâles portant des yeux cernés et des tresses de chanvre. Après des voyages tristes, elles étaient venues jusqu'aux capitales d'Occident; elles avaient habité là, au faîte des maisons, certaines mansardes voisines des hôpitaux.

La misère accroupie sur elles n'abattait pas leurs âmes dures. Une idée sereine, une idée servie par d'innombrables méditations sur les livres allemands et par l'exemple du père, une idée dévote h la Mort soutenait leur patience. Elles disaient la vie mauvaise, et pour l'épargner aux hommes possibles, elles s'étaient instruites dans les cliniques sur la façon de tuer les petits de l'amour encore mal formés aux ventres des mères.

Henrika, sa thèse passée, choisit pour séjour une vaste cité industrielle de la France septentrionale.

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Ses sœurs poursuivaient leur œuvre en d'autres points de l'Europe.

Elle allait par ces ruches sombres qu'habitent les ouvrières des filatures. Elle gravissait les étages de bois qu'('clairenl, le soir, de tristes falots pendus à d 'S clous. Elle suivait les corridors aux parois ouvertes par des portes qui découvrent des logis en boyau, un peu plus larges que le battant. Dans ces box à pauvres, elle apportait sa parole douce. Celles abittues parmi les tas de loques couvrant les grabats écoutaient vraiment le murmure de ses consolations. Aucune hideur ne répugnait à la visiteuse aucune puanteur, aucun ulcère.

Et la confiance accueillait la doctoresse. On lui disait la peine de vivre; les brutalités du passant qui vous enivre avec ses yeux, ses gaietés, ses gestes et du vin, avec aussi la sentimentalité menteuse d'une romance. Puis la fougue de l'instinct vous broie contre sa poitrine mâle. Après une heure, . un jour, un mois ou un an, l'homme, heureux de son rire et glorieux de son insulte, abandonne.

Plus tard, sonne la minute de l'épreuve. Courbée sur l'établi pour le triage des déchets^ on s'aperçoit, en toussant, d'un qui remue en vous. Toutes les angoisses sont justifiées. La vie se double. On arrête son travail à cause des larmes qui piquent les paupières et font trembler dans leur eau l'atelier immense où s'épanchent des nappes de clarté terne vers les bobines qui ronflent, les courroies qui glissent, les hauts volants qui tournent contre la muraille poussiéreuse.

Elles se plaignaient de pouvoir engendrer encore des misères pareilles à la leur, et, douces suppliaient

la bienfaitrice d'épargner la douleur de la vie aux germes.

Soulagées, alertes, vives, elles enserraient du même ruhin leurs cous grêles; elles repiquaient de plus belles plumes sur la paille des chapeaux ; elles riaient à l'œillade du passant, aux lumières des tavernes, aux grimaces du pitre, aux flammes bleues du punch, aux calembours du compagnon, aux audaces du mâle, et succombaient joyeuses, afin de retrouver la môme peine.

Henrika maudissait cette pauvre nature de botes bonnes pour le plaisir, mais, vierge, elle comprenait la déchéance sensuelle chez ces misérables à la pensée obscure. Elle revenait aux pécheresses avec la même compassion. Elle accomplissait son office de mort. Elle voulait qu'il n'y eût plus ainsi^ dans l'avenir, ni péché, ni douleur.

Des familles l'appelaient encore, lorsque la femme , revenant du lavoir, sous le poids mouillé du linge et les bras tirés par les seaux, sentait tressaillir en soi le nouvel enfant. Autour de la table, ils étaient tant déjà devant les rognures de viande qui nageaient dans la sauce claire, le demi-litre de vin violet et la soupe aux épluchures. Comment accroître la faim en restreignant les parts?

Et dans le faubourg de briques, par les chaussées noires de houille, Henrika Semeloff allait, limitant les familles, allégeant les filles de leur attente ; laissant la totalité des rations aux petits vivaces. De la joie riait aux visages des adolescentes. Les mères portaient plus gaiement le souci de nourrir la race issue de leurs flancs.

Des années et des années s'écoulèrent. La bien-

faitrice, toujours pauvre, effaçait les vies. Les ruisseaux cessèrent de couler sous une marmaille hâve. Le préfet admonesta le maire. 11 n'y aurait plus, dans vingt ans, de garçons pour la caserne, ni de filles pour le travail à bas prix. Car la concurrence des bras laborieux assure le maintien du salaire à un taux minime.

On envoya des conférenciers. Ils trouvèrent un faubourg coquet, plein de verdures aux fenêtres et de peinture fraîche le long des linteaux. Les adolescentes en robes rouges riaient avec de solides gaillards satisfaits. Gomme les filles se donnaient sans crainte, il n'y avait plus ni rixe, ni meurtres passionnels, ni rivalités mauvaises. Les passions de tous étaient assouvies à temps. Une meilleure nourriture, de l'aise avaient tari la soif de l'alcool qui réconforte les faméliques. On buvait en petite quantité des bières pures et grasses.

Les contributions indirectes portèrent des moinsvalues considérables au livre des recettes.

Ne buvant plus, quelques-uns s'étaient instruits. Un contremaître avait inventé une nouvelle manière de rattachage mécanique, grâce à quoi la fabrication doubla en deux ans, tandis que les frais d'œuvre et l'usure de l'outillage diminuaient. Aussi, lorsque les honorables messieurs, chevaliers delà Légion d'honneur, membres de la Ligue contre Toute Licence, entamèrent leurs exordes laudatifs en l'honneur de la famille, des grandes institutions sociales, lorsqu'ils eurent cité la mère des Gracques, vanté les peuples immenses qui imposent à l'univers leur victoire, parlé de Napoléon, conclu à l'urgence de favoriser la vie sur cette raison que, seuls

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 227 les peuples denses produisent des idées créatrices utiles à l'anfiélioration du hien-ètre humain, — le public haussa les épaules et répondit d'un seul cri : (( Vive la mort! »

Le maire soupçonnait Henrika Semoloff. Seulement elle avait reconquis sur la phtisie tant d'ouvriers, et sur le croup tant de j)ahys, et sur la chlorose tant de fdlettes, qu'il craignit un mouvement d'opinion si on l'inquiétait. Les pouvoirs n'aiment pas l'émeute. Cela eût cniu promis d<s silualior.s officielles. I)'ailleurs,janiais le geste fatidique et s.ivant de la doctoresse n'avait entraîné, pour les patientes, de suites p'rilleuses. Le soupçon re[)osait sur la rumeur publique et sur ce que la Slave communiquait, aux gazettes spéciales, d'études relatives à un projet législatif mais utopique chargeant rKtal,en retour d'impôts des trois quarts consentis sur les h('ritages, d'héberger et nourrir gratuitement, jusqu'après la naissance du poupon et le sevrage, toute femme reconnue enceinte; puis le chargeant, la mère une fois rendue <\ l'amour, de poursuivre l'élève de ses petits jusqu'à l'heure de la caserne ou de l'atelier. On met bien en pâture le bétail destiné à l'abattoir.

Des policiers néanmoins furent aux trousses d'TTenrika Semelofî; et les gens de la ville remarquèrent des hommes crasseux suivant la demoiselle dont l'osseuse silhouette entraînait, tel un portemanteau ambulant, d'inénarrables robes en loques noires ajustées, des jaquettes moussues et verd.ltres, des feutres tyroliens aplatis sur la chevelure de char.vre, contre la face blême Les autorités connurent la parenté de six sœurs. Un procès scandaleux fut ins-

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truit, et ITenrika Semeloff alla essayer dans Tombre des cellules pénitentiaires les vertus de ses lunettes.

Quelques années passèrent encore sur la vaste cité industrielle. Une marmaille nouvelle piaula dans les ruisseaux, entre les cubes de briques noires. Les couleurs fraîches se ternirent sur les linteaux. Les capucines aux fenêtres s'étiolèrent le long des ficelles. Ahuris chez eux par les cris de la progéniture ei les plaintes des mères coupant la miche en huit les travailleurs se réfugièrent au cabaret. Ils cherchèrent de l'illusion dans l'absinthe à trois sous.

Les adolescentes craintives pour une maternité lourde et sans espoir, mentirent aux amoureux, jouèrentle sentiment. Elles voulurent encore des amours éternelles, uniques, afin d'être sures du salaire promis par les enjôleurs. Le droit de propriété s'affirma sur la femme comme sur une génisse. Puisqu'ils payaient, les amants avaient un motif de jalousie. Les rivalités éclatèrent. Le couteau s'ensanglanta. Le peuple s'abêtit mieux; cependant, lorsque les charges de famille devenaient trop lourdes, beaucoup disparaissaient, laissant là femelles, leur gain, petits et misère, pour vivre, hf^ureux et seu!s.

Et l'exemple fut suivi par un si grand nombre, que le faubourg de briques abrita bientôt très peu de vieillards mâles parmi une foule de mères peinantes et des myriades de petits en bas âge.

Le peine se fit douloureuse dans les intérieurs en boyaux, plus larges à la vérité que la porte. D'abord on cessa d'allumer les lampes et les chandelles, de manger des rognures de viande. On trempa seulement du pain dans le vin''violâtre. Par économie, les mères allaitaient des enfants déjà forts et qui lais-

saient U leurs devoirs d'f'cole afin de prendre au corsage leurs repas. Devenues anémiques, elles ne produisirent qu'un ouvrage nnédionre. Les salaires, encore s'amoindrirent.

Or, les temps de famine ne s'interrompirent pas, et les misérables recherchèrent les causes de tant de détresse. Elles reconnurent que le geste d'Iïenrika Semeloff semait autrefois Taise. En se multipliant, la vie engendrait plus de douleur. Quelque agitateur leur ayant lu les études de la doctoresse sur l'éducation par l'Etat, réussit h provoquer l'émeute, après la grève.

Un matin, les ouvrières se rendirent sur le parvis de la mairie. Elles hurlèrent en élevant au bout de leurs bras les petits arrachés des mamelles pendantes. Certaines déposèrent sur les marches de l'édifice public ceux qui s'étaient endormis dans leurs girons. Elles criaient: « Prenez-les!... Nourrissez du moins ceux qui rempliront les casernes, les ateliers, les geôles! Nous sommes lasses, et toute la vie est tarie en nous; et de notre mort ils vont mourir, si vous ne les prenez point, riches, pour votre usage! Voyez leurs gros yeux ternes, et leurs chairs tendues sur les os... Prenez-les donc... »

Elles montraient aux caracos ouverts leurs gorges fiasques. La fureur s'éleva sur la masse sombre oscillant entre les murs de briques. Les baïonnettes se di'ployèrent en une ligne de clarté froide par dessus les képis rouges de la troupe; et le maire, s'avançant derrière les gendarmes, lut l'article de la loi qui punit l'abandon des enfants.

Mais elles s'exaspéraient, formidables, livides, échevelées. Des essors de cris, et des minutes plus

terribles de silence se succédèrent. Les vieillards, les quelques hommes restés fidcMes à la famille, se ruèrent contre la troupe, en brandissant des bâtons, de vieux sabres, des fourches.

Aux premiers coups, une mère folle lança le corps de son enfant qui vint tomber sur le parvis en une flaque criante et sanglante. Contre les soldais qui la voulurent prendre, ses compagnes Jurieuses jetèrent aussi les paquets de haillons où braillaient leurs petits. D'autres flaques criantes et sanglantes s'étalèrent. Comme les vieux ne se connaissaient plus dans leur rage, ils assommèrent un soldat qui s'écroula sous un bruit d'armes choquées. Les fusils s'abaissèrent; l'explosion de la salve roula.

Entre les plaintes déchirant la stupeur de l'air^ la voix connue, la voix forte et douce d'Henrika Semelofl" s'imposait. On la vit, revenue avec son môme feutre aplati, sa jaquette moussue, ses loques noires, ses lunettes; elle disait : « Pourquoi accomplissentils si tard ma besogne de mort; si tard, après que la douleur a passé sur les êtres... Pourquoi si tard?»

Mais, parce qu'en poussant la foule des femmes, les gendarmes enfonçaient les poings dans les poitrines molles, elles s'enfuirent en criant, parmi les mèches grises ou blondes, vers la libérée. « C'est elle qui a commis notre malheur... La méchante nous a dégoûtées de la douleur; elle nous a privées de la résignation... A mort la méchante, l'avorteuse! »

[lenrika Semeloff tomba sous la haine de mille griffes. Avec un pavé, les furieuses fendirent la pâle tête aux cheveux de chanvre que voila du sang, lent à couler.

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