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LA PRINCESSE EN PLEURS

A Robert de Sou^a.

Sans doute, parce que les nuances mates convenaient à son dnie maintenant lavée de toutes passions, de tous enthousiasmes, de toutes colères, Paul Rosanne aimait cette plage du Nord, les clartés du sable amoncelé en dunes jusque la mer de mercure très haute dans le ciel vitrifié, et les élégances neutres de la famille princière accoutumée à y finir la saison chaude.

Il venait là pour lire, ayant clos sa jeunesse à cause de la trente-deuxième année. L'esprit des bibliothèques l'amuserait mieux que la répétition niaise des amours tragi-comiques, remplissage de la vie passée parmi quelques opinions déclamatoires sur Ivi rêve social.

Après le sommeil prolongé tard, il partait doucement pour la promena le. C'était une jouissance sereine prise à suivre les chatoiements de la lumière sur le vol des alcyons, ou la courbe tracée par la course d'une voile brune qu'inclinait le vent contre le miroir illimité des eaux.

Au milieu d'enclos parés de fleurs, les })etits chalets en bois verni se dressaient, rouges ou verts, tachant les dunes. Il affectionna le soleil blanc et les idées de Swedenborg. Dans ces pâleurs, un ar-

change eût paru sans l'ctonner. Souvent il força son imagination h le découvrir entre les ondulations des nues transparentes.

Paul Kosannese félicitait, libre d'amour, de pauvreté, d'ambition; la mémoire comme un musée plein de chefs-d'œuvre. Enfin il avait secoué la jeunesse, l'absurde et active jtîunesse. Il contempla tout à son aise les signes du ciel, les palpitations de la mer, les caprices des oiseaux effleurant la crête des vagues, la grâce de la fillette à grande tresse qui s'ennuyait tant près de la duchesse douairière muette sous la guérite de paille doublée en cachemyr des Indes.

« Certes, se répétait-il, le calme de l'âge donne enfin des voluptés sûres. Le désir m'eut autrefois gâté la joie fraîche que je sais ressentir au spectacle de cette enfant. J'eusse paradé sottement. Au risque de me valoir la migraine, j'eusse concentré ma vie dans mes yeux pour la pénétrer de ma passion. Voici que, sans but immédiat, sans remuer des dessins fabuleux, j^augmente mon sens de la beaulé par le seul plaisir de voir, dans cette robe d'étoffe bleuâtre, s'indiquer la ligne des hanches arides et se creuser heureusement le dos. La pure Vénus faite de l'écume des flots me charme seule à travers les apparences féminines. Je saisis à présent une harmonie plus totale. Nul orgueil bestial ne surgit en moi pour m'enjoindre de tenter la possession. Ah! je bénis ma face plus massive, mes cheveux moins abondants, les fines rides qui s'inscrivent aux angles de mes paupières, et toute ma décatissuie, grâce à quoi je puis me réjouir en repos, devant la moue délicieuse de cette fillette. »

Il s'occupa de la trouver au bout de ses promenades, non loin du prince de Livonie, vieillard rabougri, coupe rost^, velu de gris, avec des guêtres blanches. Les enfants-altesses faisaient cinq taches de crépon, accroupies et creusant le sable de leurs pelles en laque. Les figures rondes s'épanouissaient dans d'énormes capotes de tulle. Et l'on ne reconnaissait à leurs physionomies aucun trait de race, mais de bonnes petites mines sages, étonnées des choses.

La même surprise naïve et grave caractérisait la jeune fille mal aiFranchiede l'enfance.

Un jour elle arbora un chapeau de paille brune surmonté d'un grand nœud de soie, un corsage rose, une jupe de drap gris. Paul Rosanne l'aperçut ainsi droite contre la mer. Elle lui sembla une jeune nymphe svelte dans ces vêtements collés par la brise. Il évoqua la chasse de Diane telle que le Dominiquin l'a peinte, et la crut une de la suite, qui, égarée, sortie des grands bois, rencontrait tout à coup la mer déserte.

Par la vitre du ciel de blancs rayons solaires la pâlirent.

Pauvre petite héritière, comme elle souffrait de l'ennui sur celte plage atone, au bout de sa race fatiguée par les désastres historiques ! Imaginaitelle la Livonie d'autrefois, riche et accrue par les conquêtes, avec ses villes groupées autour des cathédrales, ses armées sonores couvrant les routes, sa chevalerie aux bannières d'orfroi, ses fieuves charriant les lourds bateaux de la Hanse, ses plai-

nés échevelées en moissons drues?... Ou bien étaitce une époque plus récente qu'elle regrettait, et la dure main de l'Empereur appesantie sur le sort de sa lignée, et les villes drapées de feu, et les convois d'or quittant la capitale, et les musiques des régiments étrangers triomphant sur les collines, et les sapeurs clouant le double aigle de César aux poteaux des routes fourchues?

Paul Rosanne se coucha sur la dune. Une touffe d'herbe grise le dissimulait. Il regarda la petite princesse s'étirer devant l'horizon, et ses mains s'agiter pareilles à des flammes jusque ses bandeaux bruns, et puis les mains retombèrent; la moue de la lèvre se prononça, les yeux étonnés des choses s'agrandirent tragiquement; des larmes roulèrent.

Pensait-elle à son père, chercheur de royaumes dans les Amériques, et que des créoles insurgés fusillèrent pour porter à la dictature un général mulâtre? A sa mère, morte ensuite de fièvre sur le navire anglais en partance vers l'Europe?

La fillette pleurait silencieuse devant la mer.

— Altesse! Altesse! cria soudain une voix minaudière.

Et l'institutrice parut, vieille dame corpulente... qui rudoya l'enfant avec bonhomie.

— Altesse... pourquoi pleurer, je vous le demande, pourquoi?

— On ne veut pas me laisser prendre les crabes...

— Une princesse ne poursuit pas les crabes.

— On le permet bien h mes sœurs...

— Ce sont des bébés; on permet des choses aux. bébés, mais non aux princesses... Votre Altesse doit rentrer. Monseigneur s'inquiète...

L'enfant fit tourner son buste sur ses hanches, haussa les épaules, tapa du pied,

— Dieu, que je suis malheureuse... malheureuse... L'autre jour on m'a pris mon chien, on m'a pris Bill... Maintenant voilà qu'on m'enlève mes romans et qu'on m'empêche de chasser les crabes... Ah ! je ne veux plus de cette vie-là... Je veux rentrer à ÎTammersburg... tout de suite.

— Altesse... que va dire Monseigneur si je lui rapporte ces paroles?...

Le vieillard rabougri et couperosé se dressa sur la dune. Son nez mince, impérieux, ses favoris gris, sa voix sèche et colérique s'imposèrent.

— Est-ce fini, est-ce fini, princesse?

L'enfant furieuse se creusa cependant pour une

révérence profonde, à la vieille mode des cours. Elle disparut derrière la gouvernante, tandis que l'homuncule, une main à la poche et le ventre en avant, donnait des pichenettes dans la direction du ciel.

Rosanne se moqua bien de ses prévisions. La princesse ne déplorait pas sesdésastrcs historiques, mais la défense déjouer avec des crabes. Et il avait, durant sa jeunesse, prévu les événements et les pensées d'autrui avec cette exactitude.

Aussi les maîtresses dont il attendait le verbe révélateur l'avaient toutes trahi au bénéfice d'hommes simples réclamant le seul émoi des chairs. La

môme nonchalance l'avait privé de l'effort utile au gain d'une situation. Il avait manqué de courage pour apprendre à louvoyer entre les habiletés et les violences de ceux qui vain([uent. Ses utopies le satisfaisaient d'abord; et il s'étonnait que leur démonstration ne réussit pas à les imposer au peuple immédiatement comme le moyen en évidence du bonheur social.

Pour voir pleurer la petite princesse, il revint.

Au haut des dunes, il l'apercevait, assise à côté de la guérite en paille où sommeillait la duchesse. La triste enfant regardait l'étendue métallique de la mer. Ses yeux bruns cherchaient le mystère des joies que devait recouvrirla vitre immense et terne du firmament.

Elle finit par connaître le promeneur, et l'attendit comme un incident, au moins, de ces monotones séances sur la grève. Rosanne ne se déshabituait pas de l'élégance sombre qu'il avait toujours voulue pour son apparence. Il se savait pourvu de distinction, et, malgré le renoncement, il tenait encore à lire dans l'attention des gens une louange de ses allures.

Il la surprit au visage de la petite princesse. Ce lui plut.

Sa distraction la plus fréquente consistait à prendre des vues photographiques de la mer furieuse ou calme, noire ou éclairée... Un après-midi, en rabattant le voile de l'appareil, il aperçut les cinq enfants-altesses qui s'étonnaient de la machine et

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du gcsle. De loin, la jeune fille Texaminait. Mais la gouvernante accourue emmena le petit monde. Le lendemain, des qu'il eut gravi les dunes, il reconnut la petite princesse tournée vers sa marche. Avec une insistance très audacieuse, elle fixait sur lui un regard naïvement grave.

Elle insistait si fort qu*il baissa les paupières. Kn les relevant, il rencontra les mêmes yeux téméraires et violateurs. 11 passa. Le regard le suivit.

Pendant la promenade entière, l'impression de ce regard l'obséda. Pourquoi une pareille tentative? Cette enfant l'aimerait, lui? Il se bbima de sa fatuité, retarda sa marche pour ne point paraître avoir soupçonné l'intention, revint lentement vers le chapeau au grand nœud de soie, vers le corsage rose, la jupe grise. Des carillons sonnèrent dans son cœur. La princesse fixait sur lui les mêmes yeux d'amante éperdue et qui s'offre, étonnée des choses.

L'idylle durapeu. Le troisième matin qui succéda, Rosanne fut réveillé par les fers d'un cheval piaffant sous la fenêtre de son chalet. 11 ouvrit. La petite princesse, en amazone grise, lui sourit et l'invita d'un geste à la rejoindre bientôt dans une direction qu'elle montra. Puis aux appels d'une cavalcade proche, elle fit volter son cheval, s'éloigna en galopant.

Les choses furent très simples. Elle l'attendait, seule entre deux exhaussements des dunes. Le domestique complice guettait sur une éminencc, les bêtes k la main. Elle dit : « Je suis la j>rincesse(le Livonie; j'ai envie de causer avec vous en secret,

238 LES TENTATIVES PASSIONNÉES comme ça. Je ne sais pas pourquoi..., mais c'est une grande, grande envie... »

Un rire naïf éclaira la petite figure étonnée et la moue fraîche dos lèvres. Rosanne, à son tour, parla. La franchise de cet aveu le transportait. Elle le laissa poser les lèvres sur les lèvres, tout de suite ; et un frisson la fit pâlir dans l'étreinte.

— Vous m'aimez donc? demanda Rosanne, dont le sang chantait.

— Non... ça me fait un drôle d'effet quand vous m'embrassez... J'ai presque peur...

Elle tendit sa bouche encore, et lia ses bras au cou du philosophe. Une seconde fois, elle blêmit sous le frisson, et ses yeux devinrent tels que ceux d'une bête mourante.

— Vous m'aimez! assura Rosanne.

— Non..., non... Je ne vous aime pas... Vous êtes vieux, d'abord. Les amoureux sont des pages ou des chevaliers très jeunes ; ils savent des vers et des chansons... Longtemps, ils font la cour, et ils se battent pour la dame... Cela me semblerait ridicule que vous fussiez en page ou en chevalier, que vous récitiez des vers ou que vous vous battiez... Non.,., je ne vous aime pas... C'est autre chose... C'est comme de la musique. Oui, mes nerfs dansent ainsi quand j'écoute Parcifal ou Tristan. Voilà, vous êtes une sorte de musicien avec vos lèvres et vos bras forts. Serrez-moi encore contre votre cœur.

Elle défaillait. La fraîcheur de sa joue affola Rosanne.

— Oh ! si : vous m'aimez!

— Non..., non... Je ne voudrais point passer Ma: vie avec vous, comme on le désire faire avec eeux.

qu'on aime. Vous me paraissez triste et ennuyeux. Vous restez là tout bote...; maisj'ai envie (jue vous m'embrassiez encore.

Rosanne la repoussa presque. Le rôle d'instrument voluptueux offert par la fille impérieuse Thumilia. 11 se sentit nerveux. En outre, le scrupule le gagnait près d'une enfant ignorante de son acte. Irait-elle jusqu'à l'acceptation d'une plus profonde joie ?

Assise, maintenant, dans un creux de la dune, elle riait, l'appelant. Savait-elle donc?... Rosanne résista. Sans paroles, leurs regards et leurs gestes se contredirent.

Puis il se rappela telles et telles qui [l'avaient tant haï pour les avoir respectées contre leur désir.

Des hérons filèrent par le ciel terne.

Il crut à une fatalité. Les apparences de scrupule, il se l'avoua, fardaient mal l'incapacité d'agir vaillamment, il ne redoutait, en somme, que l'opinion, la colère du prince de Livonie, la (jnerelle.

Ilenlaça dune la[)i3tilepriucesseauxjoues chaudes.

Mais ce fut un baiser, rien qu'un baiser un peu convulsif.

Pour savoir s'il convenait d'entreprendre davantage, il dit : « iMoi, je vous aime. Voulez- vous fuir ensemble? Nous nous marierons... Je serai votre grande poupée... »

Toute brusque, elle se dégagea : « Une ilammersburg n'épouse pas un passant... Vous avez

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calculé mal...Ji3 vous ai ombrassJ parc3 qu'ils m'ont pris mon chien Bill, et mes romans et mescrabes... Alors, pour leur faire une peine, j'ai commis un péché mortel : un péché mortel... Allez-vous en... Je n'ai plus besoin de vous... Allez-vous en... »

Elle siffla dans un bibelot d'or pendu à son col. Le domestique ramena les chevaux.

Rosanne la quitta sans regrets. A une certaine distance, il se retourna vers le nœud de soie, la grande tresse, le corps de petite nymphe. Comme avant, la princesse pleurait devant la mer de mercure très haute sur le ciel de verre.

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