L'ESCAPADE
Pour André Lebey.
Du haut de Tescalier, Clémence adora la splendeur enfin connue de l'Opéra, ce soir de bal.
Elle demeurait éblouie parmi Tincandescence électrique où se lançaient les mille essors infinis de fragiles serpentins, où neigeaient depuis les ciels d'invisibles confetti, le long des hauteurs de marbre. En leurs gaines noires, les hommes lui semblèrent ces dieux de jardin dont, seule, vit la face malicieuse au sommet d'immobiles piédestaux. Sous la neige toujours tombante des confetti, ils restaient roides, écbelonnés de marche en marche, pareils encore à des quilles d'ébène attendant la boule d'un géant.
Le courtil de son mari où un jeu pareil était disposé, pour le repos du dimanche, en province, fournit à Clémence ce terme de la comparaison. Tout de suite, elle se félicita d'avoir laissé la souspréfecture conjugale, un époux sans élégances commis à l'entretien des ponts et chaussées.
Un soupir d'aise gonfla sa poitrine qui déborda, sous le domino, les dentelles du corsage décolleté. Elle craignit le saut du sein hors de la bretelle qui serrait; car les soies flottantes du domino recouvraient seulement un maillot de gymnaste favorable à la beauté vigoureuse de ses formes.
De son escapade, elle nourrissait l'inquiétude et la joie. Libre, elle allait pouvoir vivre, selon le conseil des romans, vivre, à l'image des grandes dames qui fuient avec les tziganes, ou de celles que Pranzini, avant la guillotine, aima.
Elle ne bougea point, tout un quart d'heure. Les voix des orchestres, les cris des femmes, la jolie descente de la neige fausse dans les lumières, l'immensité du lieu clair où les marbres s'érigent en colonnes, se contournent en balustrades, se dressent en murailles ; les gorges doubles dans les corsages penchés, les yeux lascifs et gais des messieurs immobiles derrière la rigidité de leurs blanches chemises, les filles grasses en arlequins, en folies, en pierrettes, projetant leurs gestes multicolores ; cela, c'était la figure du bonheur atteint.
Auparavant, Clémence n'était venue à Paris que deux fois, par courtes excursions de quarante-huit heures. De la province méridionale et lointaine, le rapide, au matin, l'avait amenée pour longtemps, elle, sa dot blottie dans le porte-cartes que défendait une poche intérieure du corset. A la suite d'une querelle de ménage, son mari avait offert brutalement la séparation. Elle l'avait pris au mot, désireuse, depuis des ans, de vivre à l'exemple de George Sand, libre de contrainte, avec des poètes qu'elle tromperait pour les voir magnifiquement souffrir, puis pleurer dans des strophes illustres.
— La demoiselle est toute seule?...
Retournée, Clémence connut un jeune homme blond,' dont le sourire s'écarta sur les dents bleuâtres. Ces chicots ne lui répugnèrent pas moins que l'haleine au tabac. Elle montra le dos; elle enten-
(lit sans joie la grosso injure siftlée par le galant... Elle alla vers le foyer.
Mais des mains la happèrent à la pèlerine. Un trio de faunes grisonnants à grandes barbes, lui chuchota d'immondes choses en l'entourant. Elle fut palpde, se débattit, furieuse que les six mains actives eussent compromis la fraîcheur de ses dentelles, qui avaient valu huit francs le mètre. De nouvelles ironies la saluèrent :
— Tu n'es donc plus fraîche, que tu te caches... Voulez-vous saler madame. Elle ne se conserverait pas.
En découvrant leurs crânes roses et nus, ils soulevèrent leurs chapeaux, la laissèrent. De ces premiers contacts, la jeune femme resta frileuse. Dans sa chair, quelque chose avait bien frémi sous la griffe de ces désirs m.iles. Elle se rappelait sa décision de faire d'abord la bacchante, décision savourée pendant un lustre de mariage provincial en compagnie d'un homme simple. Mais son orgueil ne pardonnait pas aux propos des priapes l'évidence du mépris envers elle. Ni son mari, ni les fonctionnaires do la petite ville n'avaient ainsi traité Clémence Dondcvert, fdle d'un professeur d'histoire.
Le calme relatif du foyer l'attira. Elle put s'y insinuer. Les gens allaient par groupes causeurs, messieurs corrects, les femmes en toilettes, heureuses. Mais tout ce monde venu de compagnie ne s'inquiétait guère des passantes. 11 n'y eut que de frêles jeunes gens imberbes, tout maigres, tout osseux, avec des gestes de squelettes farceurs pour la presser de gouailleries prétentieuses.
— Madame cherche le tisonnier?
— Madame désirerait-elle saisir sur le parterre vermeil de nos lèvres la tteur des amours printanières?
Le parterre vermeil se garnissait de petits furoncles aux commissures. Clémence tournoya. Ils patinèrent sur le plancher retlétant les lueurs des lustres et s'envolèrent, devant les basques de leurs fracs.
Qu'ils ne parussent pas tenir davantage à prolonger la conversation, elle s'en dépita. D'un regret, elle suivit les glissements des jeunes squelettes aux élytres de drap noir, aux pieds vernis; puis se contenta d'admirer les lourdes architectures de la salle.
f< Ne suis-je pas suffisamment jolie, se dit-elle. Les dimanches, sur le mail, tous les officiers, cependant^ déclaraient, par leurs œillades, l'envie de m'avoir. Ils passaient à cheval sous nos fenêtres. Ce domino de soie d'argent se cambre bien à ma taille... »
Un vieillard la devina belle. C'étaient une barbe blanche, et, au nez aquilin, deux yeux de fer rapprochés. Comme Silène, il portait du ventre sous le vaste gilet blanc et la pente de la chemise glacée. Néanmoins ses phrases furent si polies que Clémence les accepta. Contre la tiare du chapeau, ses cheveux ramenés donnèrent l'illusion de deux cornés d'argent, les cornes du faune. « Mon bras?... dit-il. » Klle posa la main sur sa manche. Ils allèrent. Il parla du temps, de la pluie, du bal, de l'électricité, d'une jolie robe qui traversa. 11 l'emmena jusqu'à la rotonde du buffet. pour offrir, avec
une coupe de Champagne, d'engageantes pralines roses dans un drageoir minuscule et très vieux. Clémence croqua de l'amertume parfumée un goût fort qui râpa la bouche ainsi qu'un violent alcool, la rafraîchit ensuite, la rendit suave.
— Qu'est-ce? demanda-t-elle.
— Un léger tonique... Cela vient des Amériques espagnoles... Buvez, une larme de ce Champagne maintenant... Mon bras?... Un tour?...
Debout elle se sentit la tête chaude. Des bruits bourdonnèrent à ses oreilles. A une table, les vastes yeux noirs d'un homme lui valurent l'envie d'un baiser. Mais deux filles entouraient ce buveur de glace fondante. Clémence n'insista point du regard. Le vieux parut sourire dans sa barbe blanche. Plus loin, elle ne put se retenir de frùler la hanche (l'un "jouvenceau joliment campé, les mains aux poches de son pantalon. Il rougit, s'étonna, puis la voyant au bras du monsieur âgé, il crut à une maladresse et arrêta le mouvement entrepris afin de la suivre.
Clémence se blAma d'un tel geste, presque obscène. Mais à ses reins il s'attachait comme une ceinture de flamme. Dans les membres, avec son sang, coulait une chaleur. Ce que ses nuits d'hiver, ses jours d'été avaient médité de rêves fous évo- ([uant les étreintes lubriques, cela lui assaillait la mémoire en images énormes. Ces images planèrent devant ses regards. Son œil les pourchassa le long des murs, des peintures, des glaces, des colonnes. Elle apercevait la fuite des satyres et des éphèbes au détour des portes. A travers les vêtements des hommes, elle devinait leur carnation. Son esprit
accoupla les tranquilles promeneurs du foyer, les buveuses et les buveurs chuchotant par dessus les coupes de vins mousseux ; les dominos solitaires et les J3unes squelettes aux élylres de drap noir, aux pieds vernis qui patinèrent sur les lueurs reflétées dans les planchers. « Qu'ai-je donc? pensa-t-elle. » Sa chair s'échauffa plus. Ses lèvres ?e tendirent vers des lèvres intangibles. A son oreille, le monsieur murmurait l'histoire de l'impératrice Théodora qui attirait les caresses des oies savantes jusque le siège du plaisir; et les petites cornes d'argent mol tremblaient contre la tiare luisante de son chapeau.
Il la mena dans une foule plus épaisse.
Les épaules touchaient les épaules. La houle noire portait des têtes voguantes, des tètes jeunes et blêmes, ou trop rouges sur l'étranglement bbnc de faux-cols. Cela battait le marbre des murs, avec des rires, des cris, des 'njures, une affectation de cynisme. La sueur des mâles puait. Les bouquets de mains hérissées voulaient saisir les gorges de grasses petites servantes, presque nues dans des oripeaux verts, or, et que l'hystérie secouait de rires atroces. Clémence sentit contre elle la chaleur des hommes. A travers le domino, des mains insinuées tâtèrent. Cependant, malgré la sueur en perles noirâtres sur les fronts où grossissaient les veines, les gestes restaient timides et les bouches muettes. Le sourire indulgent du vieux aux petites cornes brillantes n'engageait pas suffisamment à toute licence.
La provinciale ne savait plus son âme. C'était pourtant le bonheur attendu par ses songeries ma-
licieuses. Des hommes^ des hommes, des hommes élégants et pourvus de frac et les mains propres aux bagues éclairantes, des hommes qui la désiraient, se ruaient, des hommes avec du feu plein les yeux, des formes dures serrées contre elle; des hommes chauds, brusques; des hommes de Paris, imbus de littérature, d'art, des hommes actifs et triomphants; ceux que les romanciers donnent pour séducteurs aux sentiments des jeunes femmes. En elle-mùme, l'incendie du sang pétillait. H y avait des cloches battantes dans son cœur, et, à ses oreilles, c'était comme le bruit d'un grand vent d'hiver.
Mais ces hommesétaient-ils l'homme? Elle voyait un élément, une houle, la rage d'un flot, quelque chose qui terrasserait, abîmerait, tuerait peut-être. Instinctivement, elle chercha la manche du vieillard que ses doigts ne trouvèrent plus.
Déjà une farandole de rieurs les séparait. Elle aperçut le sourire dans la barbe blanche, les yeux bridés entre les deux cornes d'argent. Il ne lui parut pas désireux de la rejoindre. Monté sur les marches conduisant à une loge, il regardait Clémence, avec plus d'ironie que de politesse. Au-dessus de lui, dans sa corolle de cristal, une ampoule électrique brillait, rose. Il contemplait sardonique..., de la fièvre rouge aux joues.
La farandole des rieurs entoura Clémence. Dix barbes pointues, dix moustaches dures, quarante pupilles en éclairs, lui furent un collier brûlant.
En dépit d'une protestation, d'un cri, le collier se resserra, s'appliqua contre elle. Quarante mains l'empoignèrent aux bras, aux cuisses, à la gorge.
La brosse des barbes égratigna ses joues. Des salives souillèrent sa bouche. Il y eut des hurlées de bêtes.
Des ongles égratignèrent son cou. Soulevée, saisie, enlevée, elle oscilla sur des épaules qui la ballottèrent, pendant que ses chevilles, maintenues dans de fortes étreintes, ne lui permettaient pas de se débattre. Les épaules la heurtèrent. Les mains la pétrirent, la pincèrent. Dans les loques de ses dentelles, son visage étouffé ne put faire retentir d'appel. Aveugle, muette et douloureuse, elle flotta sur des corps en course. La hurlée grandit, sepropagea. Ce fut le bruit d'un torrent fou.
Clémence cessa de résister. Les larmes noyèrent son visage, elle étrangla, dans son domino qu'on arrachait, en riant. Mais rien de son martyre n'empêcha que lui revînt à la mémoire cette phrase qui, lue, lui avait donné des rêves : « On dit que l'impératrice Théodora se livrait, en un seul jour, à l'assaut de toute une centurie, sans que cela put lasser son ardeur... »
Ce souvenir se mêlait à son angoisse étrangement. Mais tout à coup, on la dressa, on la dépouilla, on la dépa([ueta; et la lumière éclaboussa son regard. Droite sur une chaise, elle dominait la foule en acclamations, mille masques qui dansaient. Arlequin lui jeta des confetti. Un diable l'enveloppa de la spirale d'un serpentin. Elle se reconnut au bord d'une loge, entre des mains qui la tenaient. Des loges voisines, les jets de confetti la giflèrent. Et elle se pensa rouge, nue dans le maillot de gymnaste ; la poitrine hors du corsage, toute sa honte à l'air. Elle^voulut protester, descen-
(Ire. Une figure blette d'homme iiiùr lui répondit en ricanant. Elle fut reprise, ressaisie, couchée, pétrie, pincée, embrassée..., sans pouvoir retrouver sa voix, sous la neige des confetti, dans l'éblouissement des lumières, parmi les détonations du Champagne débouché.
Tout chavira de sa conscience. Elle se laissa faire ; on la fit boire, on rabattit son maillot sur ses hanches. Elle opposa un rire stupide. Tout son corps las fléchissait. Un petit homme, le chapeau en arrière, la poussa, contre un divan. Mais d'autres l'écartèrent et la reconquirent.
On l'enveloppa dans un pardessus d'homme. Elle pleurait à cause des pinçons. Elle riait î\ cause des chatouilles.
En elle il y avait de l'ombre et du silence. Plus tard quelqu'un la posséda sous une table de cabaret, quelqu'un dont elle ne vit que le crâne chauve, rouge et la barbe blonde...
Elle fut reprise une seconde fois, dans une chambre où on l'avait poussée, par un enfant malingre, à coté de qui elle crut, écrasée de fatigue, s'endormir. Mais, au matin, elle se réveilla près du monsieur à barbe blanche et aux petites cornes d'argent.
Alors elle sanglota de tout son cœur. Le vieillard ronflait dans sa graisse nue gonflant un ventre jaune. Comme elle sanglotait plus fort, il gronda et se retourna vers la ruelle.
Elle voulut sortir. Ello. n'avait plus de vêtements.
Elle resta, songeant au mari qui allumait sa
première pipe, là-bas, devant la mer de Gascogne, au mari qui ne lisait pas les livres et qui la croyait partie sans doute, avec un poète, un officier, ou un pianiste à la chevelure mérovingienne.