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LE RÉCIT DU NOTAIRE

A Francis Jammes.

Dans la cité maritime où il exerçait, à la douane, des fonctions, mon nouvel ami était grand, gros et propre. Nos mélancolies voisinaient, chaque soir, au banc de bois planté sur la dune. Nous aimions le retour des bateaux, semblables par leurs voiles brunes à des papillons posési contre l'infinie soie grise et frissonnante.

Comme moi, il s'éprit violemment de certain crépuscule où la lune monstrueuse émergea des toits roses assemblés vers le temple de briques. Contre la flèche bulbeuse de l'édifice municipal, elle grandit, elle monta entre les ailes tournantes du gros moulin, construit au milieu des remparts que baigne la tremblerie de la mer. En même temps, le soleil, près de mourir, balafrait de son sang le ciel occidental, reflété plus rouge sur le miroir de l'autre astre.

A propos de cette féerie, nous échangeâmes quelques réflexions admiratives qu'il conclut ainsi : « Voyez; la mort se mire dans la vie, comme le soleil à l'agonie dans la naissance de la lune. » Ensuite le ciel et la mer se confondirent en un seul bleu à travers quoi glissèrent des paquebots fantastiquement enfumés. Nous revînmes alors,

côle à côte, vers les lumières citadines aperçues

dans la futaie des mâtures'au port.

M. Smitbers, à cause de sympathies philosophiques, se mil à ma disposition. Des entrepreneurs m'avaient confié le soin de régler avec les puissances municipales 1 ^s statuts d'un contrat pour l'exploitation de secteurs électriques destinés à l'illumination delà rade et des rues. Mon état de notaire ne lui déplut point d'abord. Je fus môme frappé tout de suite de ses connaissances sur les choses de cette charge. « Régir les fortunes, monsieur, criait-il en levant S3S gros bras vers le bruit des eaux, quelle mission, quelle mission !... Conseiller les possesseurs! Régler rem])loi des Cfij)itaux ! Sentir la force des hommes, la vigueur des familles et des races couler entre ses doigls sous la forme de titres, d'actions, de banknotes, de monnaies... quelle mission et quelles responsabilités, monsieur! o

Son emphase perpétuelle, qui lui procurait de la transpiration, ^m'amusa. Lorsque notre intimité fut établie, je l'allai prendre, au jour, en son étroite maison de briques noires. Les fenêtres à guillotine étaient fraicliement peintes de blanc aux croisillons, ainsi que la porte, jusqu'où se balançait l'ombre pâle des ormes abritant le canal et son eau morte. Nous partageâmes un repas d'œufs, de poisson et de pommes de terre bouillis, buvant du thé faible; puis noas sortîmes à travers les rues emplies de bateaux en attente près des ponts tournants.

On roulait des barils. Les camions bas se succédaient le long de la berge et les hommes lavaient les bordages des sloops, des bricks, des goélettes, des barques pontées. Les inscriptions des tavernes

LES TENTATIVES PASSIONNÉES Zoo

luisaient à travers les mâtures. Bleus de costume, roux de visage, les marins aux lèvres roses et aux barbiches blondes se dandinaient, les mains sur les boucles en argent de leurs ceintures.

M. Smithers évaluait le prix des chargements, après avoir dit les denrées liquides ou solides contenues dans les tonneaux, les balles et les caisses. Il savait les pays destinataires et les comptoirs expéditeurs. « Ah I monsieur, la richesse des pays ; la force des hommes qui circule en courants nombreux par les routes de la mer ! Quelle chose! monsieur I Penser que les gens d'Afrique boiront de ce scheedam, goûteront à ce curaçao qui retourne dans des cruchons bouchés avec le liège de leurs forêts venu en d'autres voyages jusque nos établis. Voici des cotonnades dont la matière arrive d'Amérique, se tisse à Manchester, repart au Congo, afin de parer la taille des négresses. Etre riche, monsieur! C'est sentir l'or, la nervosité du monde, vibrer entre vos doigts. Celui qui trafique de ces cotonnades, comment ne penserait-il pas sans cesse aux pays d'Amérique, aux largeurs des ileu- Tes purs, aux décors des végétations géantes ! comment ne suivrait-il })as dans son esprit le sillage du navire incliné vers l'horizon, sous l'étendard de fumée; comment n'évoquerait-il pas la peine des tisserands occupés, et la révolte de leur ùme, tout le drame social du siècle, la fusillade des émeutes, la mort du prolétaire héroïque sous l'emblème de loques rouges ; comment encore se déroberait-il à l'espoir de civiliser l'Afrique, de mettre en prospérité l'étendue des plateaux stériles, de faire germer sur le continent nouveau les moissons capables de

356 LES TENTATIVES PASSIONNÉES donner un jour le pain gratuit au total des hommes?... Etre riche, monsieur 1 Ah !... Quel spectateur du monde on peut devenir. »

Le besoin d'être riche obsédait le commis des douanes. Si nous mangions, il énumérait la série des plats rares et des vins légendaires que la richesse nous permettrait à la place du menu simple. A chaque seconde, il souhaitait une aise coûteuse. 11 me fallut le plaindre sincèrement. Sa redingote et son pantalon noirs, presque verdis, son chapeau de feutre décoloré, ses bottines lourdes le désolaient perpétuellement. Il soupirait, il épongeait son front et son crâne dénudés par la tondeuse d'un inexorable coiffeur. Il regardait la rue, très loin, pour dissimuler une seule larme, puis essuyait ses lunettes en haussant les épaules.

Peu à peu, je finis par lui faire avouer d'autres aspirations que celles de substituer, à ses appointements modestes, des revenus notables. Il croyait avoir découvert un système de réforme générale pour les douanes européennes. Même il écrivait le texte de son mémoire. « Mais, assurait-il, la dépendance où il se trouvait envers ses chefs, par pénurie, l'humble état de son extérieur le ravalaient tout d'abord aux yeux des hommes. Il ne pouvait acquérir la moindre autorité. On se moquait facilement de son allure inélégante, de sa lourdeur. Si, lors des tirages financiers, le son eut alloué dix mille florins au numéro de son' unique action, le fonctionnaire eût pu, sinon se libérer du service administratif, prendre du moins un congé d'un an. Alors, vêtu de façon brillante, capable de recevoir, de voyager, de faire imprimer son travail.

il eût conduit son idée jusqu'au triomphe. Dans la suite, il pr(^voyait une vie paisible, quelque six mille florins de revenu, grâce à quoi il habiterait la campagne, non loin de la mer, possesseur d'un cheval, d'une petite voiture, d'un poulailler populeux, d'un jardin favorable à la croissance des tulipes rares. Néanmoins, il comptait aussi économiser ou réunir d'un seul coup la forte somme. Avec cet argent, il gagnerait Paris ; et, pendant six jours, six semaines ou six mois, jouirait de la grande vie luxueuse et voluptueuse décrite par les journaux à la mode, au jour le jour. »

Ces espérances exaltaient trop M. Smithers. 11 transpirait en les exposant. Sous sagrosse moustache de chanvre, les mots se précipitaient parmi des gouttes de salive. 11 caressait son crâne tondu, rajustait ses lunettes. Tl ne se retenait pas de pleurer un peu.

11 me fallut lui dire comment la fortune satisfait mal ses possesseurs. S'il souffrait ds petites dettes, de créanciers hardis, plusieurs millionnaires célèbres, que je citai, courent sans cesse à la recherche de vingt mille louis, pour l'échéance, non moins fiévreusement qu'il ne courait à la poursuite de vingt-cinq florins. Parmi les noms offerts en exemple, celui du baron Iferlerault, mon principal client, évoqua une histoire pénible. Certaine demoiselle Smithers, sœur du commisaux douanes, lassée par avance, de la vie médiocre, avait, de bonne heure, suivi un jeune attaché d'ambassade à Paris. Elle y avait prospéré sous le nom de la belle Hollandaise, puis était morte chez le baron lïerlerault, qui, l'aimant beaucoup, l'avait épousée in extremis, par douceur.

Go souvenir accrut encore les récriminations de M. Smithers. Aussi, quand je le quittai, mes affaires conclues, ce fut sans déplaisir. Sa présence commençait à me déplaire.

Le temps s'écoula. M. Smithers m'écrivait. Nous échangions des ouvrages philosophiques et d'économie générale. Je pus le faire désigner comme membrecorrespondantde notre société du Libre-Echange. Il parut m'en savoir du gré. Son mémoire lu en séance publique recueillit des critiques et des approbations. On oublia vite son système parmi les systèmes. 11 m'en voulut. Notre correspondance se croisa moins fréquemment. Mais, de sa part, elle demeura l'expression d'une plainte sinistre, et porta toujours des traces humides.

Or, mon client, le baron Herlerault, payait de plus en plus cher les amitiés des danseuses et l'art des jockeys. L'administration de sa fortune me préoccupa. En dépit des avertissements^ il ne consentit pas à l'économie. Il avait besoin d'ahurir les maîtres d'hôtel par la splendeur des pourboires, les filles de luxe par l'importance des mensualités offertes et le poids des saphirs dont il les parait, conservant la manie de réunir les beaux types de cette sorte de pierre.

A foutes remontrances, il répondait: « Mon ami, quand je ne pourrai plus mettre mes saphirs dans l'écrin d'une belle gorge ou d'une chevelure soyeuse, ma mission sera terminée ici-bas. Je me déterminerai à sortir du monde. Pour l'instant, payez-moi ces valeurs, et renouvelez mon crédit au comptoir, afin que mes chèques n'y soient point refusés... »

Après un an de voyage accompli autour du globe,

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 259 sur un yacht qu'agrdmontaient deux parasites et huit belles filles, il vint me demander de l'argent. Il n'avait pu achever le périple qu'en trouvant prêteur sur la garantie du yacht. « Quoi! fis-jc, vous ne lisez donc pas mes lettres? — J'imaginais bien qu'elles apportaient des sermons; je chargeais mon domestique d'en retirer les valeurs et de brûler les manti^crits, mon cher. Vous me pardonnez? — Il ne vous reste rien. — Rien? — La poire pour la soif: votre petit chAteau de Picardie. J'ai acheteur à deux cent mille. J'attendais votre retour pour conclure. Je placerai la somme ;\ fonds perdus. Cela vous assure douze mille livres de rente. Vous vivrez commodément au cercle, et vous reprendrez vos études d'amateur sur la joaillerie byzantine. Non?... Voyons, mon cher, à cinquante-trois ans, après votre existence de fèteur, on peut se résigner à... — Je ne veux pas qu'on me plaigne ; je ne veux pas qu'on plaigne ma déchéance; je ne veux pas que, moi vivant, le château de ma famille soit vendu. — Louons. — Non plus. -Je ne veux pas voir des figures étrangères à la place des vieux portraits. — Quoi, alors? — Penh!... » Il sifflota, les mains dans les poches, le regard au plafond. Sa calvitie luisait. Petit, svelte, coquet, la barbe fine, il se leva. Je le contemplai. Il ne parut point pâle. Ses yeux clignotèrent. Il tira sou gilet sur son ventre, boutonna sa jaquette, pinça le pli de son pantalon et s'assit devant une petite table à écrire. De mon bureau je l'obsjervais, en continuant mes discours de persuasion sage. Il ne parla plus. Il me tournait le dos, face à la fenêtre, le corps penché sur le papier. Je vis qu'il tirait de sa poche une boîte d'argent. Il y

260 LES TENTATIVES PASSIONNÉES choisit un bonbon, et le glissa entre ses lèvres. Les dents de son râtelier firent en croquant le bruit d'écraser du verre. Un spasme le secoua; et puis il sembla s'étendre dans le fauteuil comme pour réfléchir à Paise.

... Ce fut seulement vingt minutes plus tard que je crus à sa mort. Au fond de la boite d'argent restaient deux perles en cristal à demi pleines d'un liquide incolore, poison du suicidé.

Je ne développerai pas les dispositions testamentaires écrites par le baron sur la petite table. Elles nommaient légataire universelle la plus proche parente de sa femme défunte, par reconnaissance envers ceux ayant formé le caractère accompli qui lui avait valu « un semestre de félicité entière ». Nous recherchâmes la légataire. Il n'en était point. Il se trouva que M. Smithers, à défaut d'autre personne, héritait, en qualité de frère. Je lui télégraphiai. 11 accourut par le premier express.

Énorme, radieux à l'excès, vieilli; et les plis de la figure tremblèrent autour de sa bouche quand il proféra les exclamations d'étonnement, de joie, de folie, à la certitude de l'aubaine. La sueur, noircie par la poussière du wagon, ruisselait dans ses rides creuses. Sous ses pas, le plancher gémissait, fléchissait. Son faux-col n'était plus qu'un linge mouillé autour du cou rouge. 11 cria: « Deux cent mille francs!... J'aurai la maison, le cheval, la voiture. Je vais prendre vingt mille francs... Donnez-moi, hein, vingt mille francs, demain, ce soir, non, tout de suite. Je vais prendre un bain. Et puis vous me conduirez chez un tailleur. On vend de beaux vêlements tout faits... Il me faut une montre aussi...

VI lit ^ chemises de soie... J'aurai des chemises de soie... Et puis les femmes, des femmes! Moi, n'est-ce pas, je sais à peine ce que c'est I Des fdles de taverne à un florin qui continuaient î\ mâcher du pain pendant mon extase... et j'ai quarante-huit ans... à peine le temps de vivre un peu... je vais faire imprimer mon mémoire. Je paierai de la publicité autour. J'inviterai M. Léon Say à diner, au Moulin- Rouge. Quoi? on ne dine pas au Moulin-Rouge? Oi^i, alors?... » 11 n'écouta point ma réponse. Il se levait. Il allait à la porte. Il exigeait ses vingt mille francs. Il trépigna. Je ne pus lui faire comprendre que les fonds n'étaient pas dans mon étude; qu'il fallait attendre la vente du château. « Attendre ! » 11 tapa du poing sur ma table... « Vous me rayez un jourde bonheur, etj'ai déjà quarante-huit ans 1... Oh! que les hommes sont canailles! » Des larmes jaillirent hors de ses yeux... La sueur ruissela plus fort. 11 criait. Je pouvais bien lui avancer vingt mille francs... pour inviter M. Léon Say au Moulin- Rouge avec la Belle Hollandaise. « Votre sœur?... — Non, j'ai voulu dire comme la Belle Hollandaise. Ah! vous savez: mon système économique?... Oui. J'ai modifié, vous verrez ça. Les femmes entrent aussi en franchise. Ça valait mieux, hein? Allons, ouvrez ce coffre-fort. Donnez-moi mes deux cent mille francs... Vous n'allez pas garder mon argent, les femmes et la gloire dans cette absurde armoire de fer... Donnez-moi... sapristi... Ouvrez... ou j'appelle la police... Je veux assister au spectacle du monde, puisque je suis riche... »

Il hurlait tant que mes clercs survinrent. X ses vociférations, ils le crurent fou; et, malgré moi,

l'empoignèrent. Sa résistance décupla. Clercs et héritier roulèrent sur les tapis... Tout à coup, la figure de M. Smithers se violaça; ses yeux s'injectèrent. Il avait une attaque... On l'emporta chez le pharmacien...

Dans une maison de santé, il resta deux ans, hébété. 11 ne gardait plus la salive coulant sur un bavoir, ni ses excréments reçus sous le fauteuil, en un baquet. Aux moments lucides, il balbutiait: « Je suis riche. J'ai la force du monde dans mes mains. Je puis faire aller l'effort humain d'Afrique en Europe et d'Europe en Amérique, par les routes de mer... Tenez, voilà mes paquebots qui rentrent au port... Un, deux, trois... quatre, quatre... »

En cherchant le cinquième à l'horizon de sa cellule, il mourut, certain midi.

LES ÉQUIVALENCES

A Victor Remouchamps.

Longuement, la sirc^ne du steamer To-Morrow meugla pour annoncer son départ aux ondes jaunes de la Tamise, aux donjons do briques enfumées, aux stridences de la vapeur faisant crier sur leurs pivots les hautes grues de fer, aux palissades fermant les docks, à toute l'humide perspective de Londres amassée vers les rives basses du fleuve que traversent les ponts de métal suspendus par des tringles obliques.

Entre les passagers, le clergyman George Truster, sir Cornwallis et Jasper White, lieutenant démissionnaire de rindian-Artillery, s'appuyèrent au bordage du navire en partance, tous trois braquèrent les objectifs de leurs photo-jumelles vers leurs familles agitant déjà sur le quai des mouchoirs d'adieu. Dans ce groupe ému, les femmes en corsages blancs, en petits chapeaux ronds, mistress Truster, elle aussi, photographiait son jeune époux ; miss Cornwallis tournait son appareil alternativement vers son père, le clergyman et le soldat ; et mistress Hood, l'institutrice de cette jeune fille, l'excitait avec impatience, à manœuvrer plus vite le ressort qui aide à changer les plaques. 11 y avait encore un gentleman écossais, en veston, en béret

et petite jupe. Il fumait une grosse pipe d'écume et criait des vœux d'une syllabe, entre les bouffées de tabac; une vieille dame en costume d'alpaga; deux griffons roux qui aboyaient contre le beuglement de la sirène.

Tant que, l'un pour l'autre, transparurent, dans la buée du matin, le steamer et la ville, les boutons des photo-jumelles cédèrent aux doigts des parents à terre et des parents sur mer; puis, lorsque la brise eut fraîchi, lorsque se furent écartées les rives, les navigateurs abandonnèrent le sentinxent familial pour du jambon au céleri, une salade de tomates crues, du beurre et du thé servis dans le room.

To'Morroiv, enfonçant de sa proue la vague, s*échevelant de toute sa fumée, gagna les grandes lignes lumineuses de la mer et, sur l'enflure des eaux, monta vers l'horizon blanc.

Les premiers jours de la traversée furent calmes. L'odeur des eaux salines combattait le parfum du goudron. Les navigateurs culottèrent leurs belles pipes. Ils se parlaient des régions où ils voulaient atterrir. Mais sir Cornwallis, rond comme un poney, habillé d'un suit brun, d'une cravate écarlate, d'une casquette blanche, de gants jaunes, sautillait trop pour la gravité du révérend George Truster, qui rehaussait son noir habit par une prestance herculéenne. Entre les allures capricantes du quadragénaire coquet et la majesté du clergyman, Jesper White imposait sa nonchalance de joli blond aux mains longues, aux fines chevilles apparues dans les bottines de cuir rouge. Leur première joie fut le développement des clichés pris au

LES TENTATIVES T ASSIO NX L ES 26r>

(It'part. Il se trouva que ceux du révérend donnaient l'importance à la j)hysionomie de mistross Truster. Sir Cornwallis l'ut un peu honteux de laisser voir que ses verres reproduisaient plus spécialement la figure de mistress Ifood, gouvernante de sa fdle. Il attribua cette anomalie au pur hasard. Il sourcilla quand Josper White lui montra l'image de miss Cornwallis, comme cmtre des i^ioupes; et attribua encore le choix préféré de cette figure au caprice du soleil. Truster remarriua que, nulle part, on ne distinguait clairement le gentleman écossais, ni la vieille dame en alpaga, ni les grillons roux. White se cacha, pour rire, dans la fumée de sa pipe. Sir Cornwallis monta sur le pont; George Truster ouvrit sévèrement sa bible, et se mit à lire des versets, à demi-voix. Pendant vingt-six jours de traversée, il continua cette lecture; sir Cornwallis sifflait un air de gigue; Jespor White inspectait les carabines à répétition, les revolvers, écrivait des lettres secrètement sur papier d'ivoire.

To-Morrow franchit des espaces. Bateau solide et trapu, il chevauchait admirablement la vague. Le beuglement delà sirène signala successivement, du large, les feux de Cherbourg, d'Ouessant, les caps espagnols gris et roses, les vertes pentes de Madère, la basse côte d'Afrique. Un temps moyen aida le voyage ; et le whisky à la glace rafraîchit les gosiers lorsque la chaleur devint pesante.

Sir Cornwallis emportait dans des caisses les parties différentes de machines destinées à l'exploitation d'un sol vierge, auquel les rapports du Colonial Office attribuaient des gisements de platine,

des bois précieux, des indigènes vendeurs d'or, d'ivoire et de fourrures, acheteur.^- de fusils à deux coups, de revolvers, de cartouches à broches, de miroirs, de bouteilles, de brouettes, de soie rouge, de ciseaux et de quincaillerie. To-Morrow; contenait dans ses vastes flancs ces articles de commerce, et, en outre, six cents bibles imprimées en caractères anglais; mais dans le langage propre aux nègres du Sud africain.

To-MojTOîv ayant déchargé sa cargaison dans la crique choisie par sir Cornwallis, comme port de la nouvelle cité, George Truster convertit immédiatement à la région réformée cinq négresses de neuf à douze ans, qu'il affubla de chemises militaires achetées en solde dans une caserne de Londres. Jesper White hissa le drapeau britannique à la cime d'un arbre ébranché, et tira vingt et un coups de revolver, pendant que sir Cornwallis, aidé de quatre mécaniciens et d'un comptable, poussait des hourrahs solennels.

Tout alla bien, d'abord. L'envie de posséder des chemises militaires poussa les négrillonnes nées dans les quarante-huit cases voisines de la crique à embrasser la foi du Christ. Grâce au salaire d'une bouteille vide, par journée de travail, les nègres aidèrent les mécaniciens anglais au dressage des machines, à la construction de vastes hangars, au déballage des caisses et au chauffage des générateurs. Les volants tournèrent sous les toits de roseaux. Les courroies coururent de roue en roue. L'arbre de couche actionna la scierie mécanique qui débita en planches les bois d'essences. Courbés sous des fardeaux, les hommes noirs firent la navette

LES TENTATIVES PASSIONNÉES' 267 entre les hangars et les chaloupes du To-Morrow qui engloutissait dans ses flancs la cargaison nouvelle. Bientôt, de l'intérieur arrivèrent les porteurs d'ivoire, de cuir, de fourrurt^s et d'or en poudre- Jesper White les recevait sous le portrait de la reine Victoria. Le coinplable délivrait un revolver de quatre shellingsavec dix-huit cartouches, contre une charge de cuir valant soixante livres sterling; deux mètres de soie rouge à sept shellings contre une corne d'or en poudre valant cent livres.

Avant qu'ils ne repartissent, George Truster faisait couler du whisky dans les calebasses, à condition qu'ils abjurassent leur croyance fétichiste. Ivres, ils y consentaient toujours; puis dansaient une bamboula effrénée, ayant introduit le minuscule crucifix de cuivre, autre don du clergyman, dans la narine percée jadis, afin de recevoir une arête de poisson. Jesper White enrôla les plus solides des catéchumènes dans une équipe de chasseurs. Elle devint assez vite une milice coiffée de fez, armée de carabines à répétition, de baïonnettes, habillée de chemises bleues, de pantalons de treillis, de ceintures en flanelle. Cette troupe se grossit de tous les indépendants que l'aulorité des chefs expulsait des villages. Chrétiens et alcoolisés, ils étendirent la sphère d'influence, en accomplissant, par escouades, de rapides razzias dans les riches agglomérations de huttes, à la distance d'une nuit de marche. Pour éviter toute accusation devant le Seigneur, Jesper White remettait au chef du village réquisitionné une pièce de trois schelh'ngs, dont il exigeait reçu portant, à l'ignorance du signataire, solde de tout compte. Le comptable nu-

mérotait cet acquit, le classait soigneusement au portefeuille, puis reportait aux colonnes du grand livre.

A la fête de la Reine, sous le plus vaste hangar, un plum-pudding considérable brûla. Autour de la table, devant leurs couverts, des photographies de mistress Truster, de miss Gornwallis, do mistress Hood excitèrent l'craotion les associés. Le caj>itaine du To-Morrow annonçant qu'il mettait sous pression le lendemain, promit de ramener saines et sauves les trois splendeurs. Pendant ces toasts, la milice présenta les armes. Ce fut une joie fournie à leurs âmes par le claret, le respect de la reine, Tenthousiasme, le psaume chanté par cent soixantedix-neuf néophites, les salves tirées par quatrevingt-seize miliciens.

— Truster, dit sir Gornwallis, elles nous portent bonheur. A leur santé, je vous prie !

— Oh 1 répondit le clergyman ; jamais je n'entreprends une conversion, sans murmurer le nom de mistress Truster... Et voilà que tout réussit. Demain, je commencerai Pédification d'un temple au Seigneur.

— Moi... dit Jesper White, jamais je ne vise un gaillard de mon rifle, sans invoquer aussi un nom, qui donne chance à ma balle. Demain, je commencerai la construction du fort « Héléna Gornwallis ».

— Demain, je construirai Hood-Gottage, où viendront aboutir les bâtiments de la factorerie, riposta sir Gornwallis.

— Well! fit Jesper White.

— Well! fit George Truster.

En vue de ces travaux, ils n'achetèrent pas d'es-

(laves, bien qu'on leur en offrît; mais, contre des pièces de soie rouge données aux chefs, ils obtinrent l'aide des guerriers et des femmes. Avec un btlton, les miliciens activaient la hâte de ceux offensant le Seigneur par leur paresse.

Or, Jesper White construisit le fort dans une terre blonde comme la chair d'Héléna, comme sa chevelure. Il y plaça pour dominer le pays, deux caronades d'acier luisant avec la môme clarté que des yeux de fille; et il sema, autour de la svelte hauteur du roc, une robe de plantes jaunes semblables de couleur à la robe de miss Cornwallis, le matin du départ.

George Truster fit édifier en bois sombre le temple du Seigneur, parce que son épouse. Ecossaise, était brune; et, pour rappeler ses yeux, il l'éclaira de deux vitraux en verre bleu.

Sir Cornwallis guida les nègres de telle manière que la factorerie ressemblait à une grande personne blanche étendue, avec un visage en fleurs rouges à la façade, parce qu'une mine colorée parait la figure de mistress Hood.

Et ils espérèrent le retour du To-Moiroiv. Le fort reçut plus de soldats, la factorerie plus de richesses, le temple plus de chrétiens noirs. Les soldats'débordèrent du fort et campèrent. La factorerie dégorgea ses richesses dans des annexes. Le temple attirait encore des fidèles autour de ses murailles sombres, quand la nef était pleine.

To-Morrow apparut un jour, à l'horizon de la mer. Jesper White fit ranger ses milices sur la pente du fort, sir Cornwallis étala la poudre d'or, les cuirs, les fourrures et les gommes sur l'esplanade précé-

dîint la factorerie colon'^e de grandes fleurs. George Truster asse mbla la multitude de ses fidèles, et quand, deux heures plus tard, meugla la sirône de To-Morrow, mille voix entonnèrent le psaume :

Les brebis du Seigneur Bondissent d'allégresse...

L'embarcation qui se détacha du navire portait à l'avant trois hommes; à l'arrière, les trois attendues.

Le premier homme qui monta sur le warf, était vêtu d'un complet brun, d'une cravate écarlate, d'une casquette blanche et capricant comme un "cune poney; mistressHood surgit derrière lui, et, le présentant à sir Cornwallis: « Mon mari!... » Le deuxième, en costume bleu, était sveltc et blond, avec des chevilles fines dans les bottines jaunes. Miss Héléna le suivit aussitôt, et le présentant aux trois colons, dit encore: « Mon mari... Le troisième était un clergyman herculéen, que mistress Truster annonça de la sorte: « Mon ami. »

Tous firent : « Oh ! » et se serrèrent les mains. Le psaume atteignit les plus hautes notes des voix criardes. La milice nègre présentait les armes. La poudre d'or illuminait le paysage sec, les verdures grises, et les fleurs de la factorerie, en reflétant le soleil à la surface des barils qu'elle remplissait.

Ni Truster, ni Cornwallis, ni White, ne pouvaient sortir de leur stupeur en se constatant dans les trois gentlemen venus sur To-Morrow. Les succulences du repas, l'esprit enjoué de leurs successeurs ne détournèrent pas leur imagination de s'ébahir. Quand Jesper White put revoir Héléna seule, il lui dit :

LKS 'n':XTATlVKS PASSIONNÉES 271

— Nous vous avions tant aimées, toutes trois... Nous vous avions conquis un empire, afin que vous fussiez trois reines heureuses.

— Oui, répondit Héléna. Je vois bien que la colline me ressemble, sur laquelle le fort est construit, et la factorerie est l'image de ma gouvernante, et le temple évoque l'idée de mistress Truster... Oui, vous nous avez bien aimées, car vous avez créé la ville à l'image de nos figures... Mais toutes trois vous aimions tant, que l'on ne put vivre sans vos images, non plus, et voilà que nous avons transformé trois hommes pareils à vous jusqu'à C3 qu'ils fussent identiques à vous. 0 Jesper! je vous adore sous l'apparence de mon mari, comme vous m'adoriez dans l'apparence du fort. Et qu'importe l'apparence, puisque l'idée réciproque de notre amour ne s'est pas abolie.

— Puisqu'elle vit en tout, en Dieu; puisqu'elle vit dans toute l'apparence du monde et de Dieu, ajouta mistress Truster, qui s'avançait entre les deux c'ergymcn herculéens.

MADAME LUPPE

Pour A Ibert Fleiiry.

Madame Luppe intrigua tout Je monde lorsqu'elle vint s'installer non loin du Bois, dans une toute petite maison qui déparait les façades discrètement somptueuses des hôtels voisins et des palais de rapport.

Chaque matin vers onze heures, en s'attardant sur Tavenue, on se montrait l'étrange créature massive, sans doute nue dans une sorte de housse en toile hleue, et qui, accoudée au balcon du suprême étage, semblait, en chantant, adorer la magnificence du paysage étendu depuis ses pieds jusque les coteaux de Mon' retout, les bois de Garches, et la cime du Mont Valérien. Elle faisait de l'œil au ciel.

Quadragénaire évidemment, les cheveux gris rabattus et coupés net à la ligne des sourcils, des mèches blanchâtres voltigeant contre ses bajoues, tantôt sanguines, tantôt blêmes, elle ne parut avoir, en aucun temps, été une jolie personne.

Les femmes de chambre s'enquirent, renseignèrent leurs maîtres. On ne sut rien du reste. Se disait-elle propriétaire ou gérante de ce singulier petit immeuble, bâti là, bien avant que le quartier fût devenu luxueux"? Pourquoi ne pas vendre

374 LES TENTATIVES PASSIONNÉES ces terrains d'une valeur considérable au lieu de les sacrifier pour la conservation de la inasuro fraîchement badigeonnée à la chaux? Les questions ne s'éclaircirent pas. Un écriteau « à louer » munit de prétextes la curiosité du voisinage. On visita deux minuscules appartements vêtus de papier à trois sous le rouleau, incommodes par leurs planchers inégaux. Madame Luppe demandait un prix exorbitant. Si l'on se récriait, sa voix en larifla-lonlaire (je ne puis décidément mieux traduire l'impression offerte par sa parole) citait le chiffre des baux en usage dans les palais proches, sans vouloir admettre les objections établissant la différence de décoration et de grandeur. Avec un sourire d'ironie, avec des révérences, poussant jusque la porte les intrus, elle contenait une colère intérieure que décelait le brusque afflux de sang aux joues blettes et qui enluminait de rose vif le front aux rides légères.

Mais avant que de mettre les gens sur le seuil ébréché de sa maison, madame Luppe ouvrait le& fenêtres. Un geste invitait à l'adoratiou.du paysage touffu, du ciel, comme si elle eût voulu donner le regret éternel d'une vision unique.

— Je loue, tout simplement, le ciel!

Après quelques semaines, la curiosité s'effaça. On prit coutume de voir madame Luppe, à- son balcon, faire de l'œil au firmament, puis descendre pour débattre les prix contre les crieurs de la rue qui fournissent aux concierges les légumes étalés sur leurs voitures basses. On remarqua seulement sa lourde bouche toujours grasse de nourritures récentes, ses joues enllces par la perpétuelle suc-

cioii (l'une friandise, et sa prudence de n'utiliser qu'une main pour les menues besognes, l'autre restant au repos sur la hanche ; ëconomie paresseuse dos forces.

Les palefreniers, aux manches de flanelle, excitant la course des chevaux ; les professeurs anglais d'é(juitation qui passent, sur leurs alezans, avec des physionomies rasées de triomphateurs romains, les maquignons habillés comme le prince de Sagan et plus dédaigneux des hommes, les cochers en paletots clairs, et les gentes femmes de chambre aussi jolies. que les modistes, ne cessèrent pas de jeter le coup d'œil ironique vers la cuisine du rez-de-chaussée où, derrière un grillage, madame Luppe chantonnait, remuant des casseroles vides et bien fourbies. On finit par savoir, qu'au j)rix de vingt sous, elle accueillait, dans l'ombre de ses appartements vides, une demi-heure, les couples de garçons épiciers et de servantes que le besoin d'amour presse, la nuit venue, au point de se satisfaire d'un plancher pour couche de joie. Ces vingt sous, obtenus d'avance, suffisaient à l'entr«^'tiendela housse en toile bleue voilant sa graisse, à l'achat des salades, des petits gûteaux composant la nourriture de madame Luppe.

L'automne s'affirma, pluvieux et morose. Les cyclistes cessèrent de filer le long des trottoirs, au bruil discret du grelot. Les machines dérapaient trop sur la boue glissante.

Seul dans tout le quartier, le groom du Horse- Club continua de voler à l'aide de la double roue, parmi les éliiiCL-îlemenls du métal. Sous le collant vert à boutons de cuivre, il élait d'une grâce fabu-

leuse. Sylphe svelte, courbé vers le guidon comme le corps émeraude d'un papillon aux ailes d'air, ou debout sur les pédales ainsi qu'un Mercure aux talons empennés, il franchissait le temps avec silence, déjà disparu et lointain lorsqu'on finissait à peine de l'apercevoir.

— Jules!

— Petit cœur!

— Ma rose...

Aux appels des soubrettes, il répondait d'une chiquenaude sur l'espace, et filait vers les massifs cuivre et or du Bois, tel que le jeune dieu des insectes.

Frôlant les trottoirs gris, les tabliers blancs des filles, les trots nerveux des cobs essayés, les hautes roues des ducs, le groom était une chose insaisissable et parfaite qui mettait la joie sur les rires. Le club atteint, il ne se laissait pas revoir. On ne goûtait de lui que ces apparitions envolées, ces essors de grâce rapide en fuite vers les mystères du Bois ou la perspective blanche des avenues aux palais neufs.

Or, un jour on vit Jules arrêté devant la cuisine basse de madame Luppe. Elle appuyait à la grille son visage large et flétri. Il souriait.

Les fines soubrettes, les caméristes polissonnes, les cuisinières aux appâts orgueilleux se le dirent, jalouses. Et bientôt il s'avéra qu'entre madame Luppe et le groom vert des choses se passaient. Une bonne, de son sixième, plongea les regards, la nuit, dans le deuxième étage de la masure. Elle conta plus tard avoir reconnu Jules étendu sans vêtements le long d'un canapé cramoisi, tandis que madame Luppe,àgenoux,caressait la blancheur du jeune dieu.

Dès lors, quand il passa sur sa machine, les fem-

mes de chambre crachèrent. A tous les seuils, devant les hautes portes de chône blond, se propagea un rire de mauvaise rag<\ Jules se moquait des épluchures jetées qui ne l'atteignirent pas. Il prit riiabitudede guider sa machine par les pieds seuls, car SL'S mains jonglaient avec des louis d'or, constamment.

L'automne passait. Cette saison-là, on découvrit, sous des portes cochères, les cadavres de messieurs troués au dos par un très fin instrument triangulaire. A la sortie des cercles, des gagnants furent dévalisés. On arrêta toute la pègre sans pouvoir accabler do preuves aucun des bandits habituels entre qui la justice cueille au hasard le bouc émissaire des méfaits anonymes. Néanmoins, deux hommes furent guillotinés, non que l'évidence de leur culpabilité envers les victimes apparut, mais parce que leur casier judiciaire était le plus noir.

Il m'arriva d'aller au tripot. La veine me servit. Au moment de sortir, je ne trouvai point de voiture devant la porte. Malgré la bruine, je résolus de rentrer en marchant, heureux, de la nuit rousse oii les lampadaires crachotaient leur salive d'or. Comme je me trouvais à un endroit désert de l'avenue Friedland, une pauvre femme massive et d('jà vieille qui s'appuyait sur un vaste parapluie demanda l'aumône. L'étrangeté de sa voix chantante me rappela celle de madame Luppe pendant que je fouillais ma poche. Le même larifta-lon-lairc modula la phrase de la requête. Ce souvenir fit que j'examinai avec une attention plus grande la silhouette loqueteuse, et prolongeai à dessein la recherche de la monnaie.

La femme s'approchait de moi, dans l'intention insuffisamment dissimulée de prendre place derrière mon épaule gauche. Sa ruse m'inquiéta. Comme je levais la piécette entre mon œil et la lumière du gaz municipal, afin de ne pas confondre l'or de dix francs et l'argent de dix sous, la mendiante lança vivement le manche de son parapluie vers mon dos. Je m'effaçai d'un bond reQexe. Le parapluie tomba. Un son métallique me surprit, jusqu'à ce que j'eusse vu luire une assez longue pointe de stylet, issue du manche, comme en ont les cannes armées.

— Oh! madame Luppe, dis-je.

Elle restait stupide ; elle ramassa d'un geste machinal le parapluie de grosse serge verte qui ravala sa lame. Je ne la laissai point fuir... je lui demandai le motif de son acte dans un discours sévère.

— Hein! c'est l'amour? A votre âge!... Pour entretenir un groom, madame Luppe.

— A mon âge... oui, n'est-ce pas malheureux ? Elle hochait la tête. L'afflux de sang colorait en

rose vif ses joues... Massive, les mèches blanchâtres oscillant sous un vieux chapeau de paille, fleuri de façon misérable, et mouillé de pluie, elle se balançait dans la housse de toile bleue que recouvrait depuis les épaules un collet noir à longs plis flasques.

— L'amour! soupira-t-elle...

— Et vous avez lue tant de messieurs... pour cela...

— Non... non... ,1(3 ne sais pa?...

Elle se défendit avec rage, en tapant l'asphaite du parapluie meurtrier...

— Voyons, voyons... Ne mo parlez plus... Appelez les sergents de ville, puisqu'il le faut, commanda-t-elle sur un larifïa-lon-laire impérieux.

J'eus honte do susciter la force publique contre cette créature lourde et boueuse, chétive.

— Allons, voilà où cela mène de faire de l'œil au firmament! plaisantai-je encore.

— Que voulez-vous, moi je ne puis vivre que par la poésie... Il y a des natures comme ça, vous le savez bien..

Elle glissa dans sa bouche quelque bonbon.

— Ouvrez votre parapluie, madame Luppe, il pleut fort...

Elle eut beaucoup de peine à y réussir. Le ressort rouillé ne poussait plus les baleines. Je dus l'aider. Je finis par faire se tendre la surface de serge décolorée; et, remettant le parapluie à "madame Luppe, je les abandonnai au beau milieu du trottoir, un cocher m'invitant à jouir de son fiacre.

Ayant relevé le petit coussin qui voile le carreau incrusté dans le panneau postérieur de la voiture, je regardai longtemps l'ombre massive de la femme qui ressembla tout à fait, sous Timmobile parapluie, à un gros champignon trapu.

Madame Luppe ne revint plusjamais dans sa masure qui, bientAt, fut à vendre. ^Aujourd'hui, les démolisseurs l'abattent. Un palais de rapport s'édifiera.

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