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LA IIIDEUR DE L'AMOUR

Pour Jean Ajalbert.

Ombres de fanlômes exlcrmiiialeurs aux ailes lourdes, nos jonques el nos barques montaient dans le brouillard. On ne voyait que par instants la mer, si une lame de jour blôme coupait l'épaisseur de l'espace pour révéler le pente infinie des eaux jaunes. Et c'était un temps propice à nos desseins.

Immobiles, les soldats, accroupis entre les hauteurs des bordages, ruisselaient de sueur. Les feux des cigarettes rougissaient leurs petites faces bises imberbes, étreintes dans les jugulaires maintenant les blancheurs coniques des casques. A la poupe, les Asiatiques auxiliaires étaient un amas de corps cuivreux, de loques noires, d'odeurs acres. Les cordes criaient discrètement sur les poulies, au long des voiles angulaires, dont les cimes s'estompaient parmi les vapeurs planantes.

Mon geste réprima les bruits, les murmures mêmes des auxiliaires, qui inclinaient les uns vers les autres leurs tètes aplaties et fendues de bouches sans lèvres, en rictus cruels. Un matelot courut sans chaussures, le long du canot. Le siftlet du maître retentit. Des poulies grincèrent. Des bras se tendirent sur les cordages. Le bois du mîlt gémit, plus de vent pencha la toile enflée.

Alors le silence pesa fort sur nos poitrines. On allait atteindre le but, et la plage. Les jonques, à notre droite , rivalisèrent de vitesse muette. On regarda les fusils. Les Asiatiques tirèrent de gaines en laque les larges lames graissées des lances.

Au fond du brouillard la ligne violàtre de la terre ondula, et bientôt j'aperçus le portique de la pagode, oà, selon nos renseignements, Phen-Duoc el ses Pavillons-Noirs gardaient la femme, la fille du résident assassiné, naguère.

Contre l'huile obscure des eaux nos embarcations glissèrent encore. On distingua mieux la différence des teintes entre la mer étalée et la terre basse, plate, fangeuse. Soudain, une jonque, ayant touché le sable, amena sa voile de paille tressée; les Asiatiques enjambèrent le bastingage et se coulèrent jusque l'onde, oii trempèrent leurs blouses noires et bleues. Ils galopèrent dans l'eau, avides d'incendie, de rapt, avec des faces félines.

La pagode, construite sur pilotis, était déserte ; vides aussi, les deux maisons de bambous et de glaise. Mais nous trouvâmes des traces fraîches, des lambeaux d'étoffe et. des excréments, du riz ^.iiit au fond d'une écuelle oubliée, un chat mort aux pieds du dieu dédoré. En constatant l'absence de l'ennemi, les soldats rirent. Ils s'étiraient, pleins d'aise, et beaucoup burent, tant l'angoisse du combat probable avait desséché les gorges. Le long du flot, les jonques échouées suivirent, sur le sable, l'effort des haleurs.

Quittant le hangar nu de la pauvre pagode, et comme je tournai l'angle d'un paillotis, ma vue

8*épouvanla d'une tête coupée. Surl'écorce du haut bambou où elle était mise, un sang noir filait, gouttait des artères et de la chair tranchées. Les cils, contre les yeux opatjues, conservaient des perles de larmes encore. Le crime datait do l'heure. A la maigre natte de cheveux blonds, à une cicatrice près de la narine, je reconnus, d'après le signalement, la fdle de l'assassiné. Un Annamite, qui cherchait dans les herbes une trace sure, découvrit le corps vêtu d'une natle. Aussitôt le détachement s'assembla devant cette carnation insexuée d'enfant morto. « Les salauds! tout de même... » grogna le sergent Piédecœur, blêmi. Do la colère soufflait par sa bouche sèche. 11 tapait le sol de sa crosse, excitait, lui, Parisien romanesque, la torpeur de ses soldats, rustres plutôt prêts à fairo des remarque s obscènes à cause de la nudité du corps.

Les Annamites courbés dans les roseaux, tàtaient la fange avec les mains. Ils s'appelèrent, se montrèrent des empreintes... Et leurs doigts, pareils à des couleuvres dressées, indiquèrent un point de l'étendue.

Moi, je restais triste, et sans haine ; un peu surpris par C3 contraste de la tête coupée au haut du bambou, de la pagode déserte, des jaunes se glissant entre les roseaux avec des torsions reptiliennes, de mes rustres habillés en soldats, et bien navrés d'avoir à poursuivre les Pavillons-Noirs, alors que l'absence première de l'ennemi leur avait d'ahord rendu de l'aise. Et je songeais à toute la civilisation, aux sciences, aux arts pacifiques enseignés dans nos villes, aux rêves d'amour uni-

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versel souhaités là-bas, sous l'éclat du gaz. « Eh bien, mon lieutenant? »

Je donnai l'ordre de la marche.

Les Asiatiques bondirent vers la rivière... On ne vit plus que leurs chignons huileux émergeant des verdures sous le petit parasol du chapeau en jonc tressé. Ils laissaient derrière eux un sillage de feuilles acérées se redressant. Les casques blancs des marsouins formaient, pir places, l'armature de la ligne... Piédecœur, infatigable, courait d'un bout à l'autre, bourrait de coups de poing les dos des jaunes, injuriait les soldats, brandissait son fusil, lui, bon chien du troupeau qui hnletait déjà, baigné de sueur. Les pieds plongeaient dans le sol aqueux, et c'était, pour chaque -pas, des kilos de terre à soulever avec nos semelles, tandis que les Asiatiques n'enfonçaient point, de leurs jambes nues, agiles.

A travers ma jumelle, je distinguai la mer verte des rizières, bornée à notre droite par un ruisseau, mais infinie à notre gauche, vers la brume. De la pluie oblique striait l'horizon vague ; un amas de terres rocheuses devait être, au bout, le fort des pirates.

Le râle des hommes gagna sur le bruit de la pluie. Les petits rustres ouvraient péniblement des bouches que collait la salive visqueuse. A chaque minute, il me fallut séparer de ma peau moite la chemise et le drap .du dolman qui adhéraient, écorchaient la peau. Nous marchâmes inondés de sueur et de pluie... Des bêtes détalaient à notre approche, invisibles, et creusant aussi des sillages dans la verdure. Elles furent des avant -coureurs

qui nous trahirent sans doute, car un obus siffla, plongea derrière nous, éclata en projetant un stroorn de terre et de verdure hachées, tanjis qu'un nuage de fumée couronnait à l'horizon l'amas de terres rocheuses, et que rebondissait lourdement, d'échos en échos, la détonation.

« En avant!... Vous autres... » Une lè[)re blanche s'appliqua sur les visages; et les yeux devinrent ternes dans des bagues de sang. Les Annamites se courbèrent, coururent. Je poussai les hésitants, bien que la p'^ur nerveuse eût rendu mes jambes flottantes Tout' mon corps était à la fois tluide et lourd. Seuls les grands coups du sang à mon cœur sonnaient la vie. Pour étourdir l'effroi de ma carcasse, je me pris à courir aussi, malgré leau fumant de mes bardes; et je hurlai des ordres, des cris, des injures^ vers les faces terreuses des hommes. 11 me sembla que mon être dissous dans l'espace, en portait le poids énorme. On trébuchait dans les flaques. La boue rejaillissait au clapotement des pas. Derrière la ligne de bambous, une série d'étincelles pétilla. La déchirure de Pair finit dans une détonation, et sur les tiges de riz affaissées, je foulai un auxiliaire se crispant de tout le corps, rentrant ses genoux et ses poing au creux de son ventre. Sa tête, vers le ciel, parla bouche, bavait rouge.

\jn autre encore culbuta, et fut tout de suite inerte dans sa blouse brune. Mais de son chapeau glissé, où le visage s'était enfoui, le sang déborda comme d'une cuvette. Déjà nous atteignions la file des bambous verts. L'ennemi, sans doute épeuré, tira peu. Les détonations moururent. J'entendis

la voix du sergent à notre droite. Il réussissait la manœuvre de flanc. Avec ses hommes, il fustigea d'un feu de salve tiré à genoux la débandade des ombres bondissantes, et qui s'efl'accrent dans les verdures épaisses.

« Ça y est! » dit, près de moi, le caporal, qui avait repris sa bonne mine de paysan rougeaud. Les Asiatiques crièrent des mots inconnus, et ils plongeaient leurs lances, leurs baïonnettes aussi dans les herbes, d'où s'évadèrent les hurlements de la suprême angoisse. Redoutant des atrocités, j'excitai mes hommes- à les suivre. Un Annamite, à genoux sur la poitrine d'un pirate, lui sciait le cou avec une lame d'un petit couteau, en l'injuriant. De ses doigts libres, pareils à des couleuvres, il trouait les yeux du vaincu.

Ce fut une poursuite, un délire enlevant les soldais éreintés et ruisselants à travers l'averse argentée, derrière les chignons des auxiliaires. Des voix rauques, des appels de joie, un râle coupé par la mort, des coups de feu solitaires dont la nuée blanchâtre ne se détachait pas des hautes plantes. Le sergent franchit les obstacles, démoniaque et preste... en montrant, du fusil, les directions. Les herbes se liaient aux chevilles. On courait sous l'eau crépitante, sans trop voir. Le sol glissait, s'effondrait, enlisait. Et puis, tout à coup, on heurta une cohue de gens cuivreux qui levèrent les canons de leurs armes. Il y eut l'échange de tonnerres; et des corps s'écroulèrent par série. Emporté dans un élan d'hommes, je me cognai contre un portique retroussé aux angles du fronton : le fort.

Près de moi, une baïonnetlo lancée creva la hlouse bleue d'un [u'rale donl le pistolet en morne temps éclaira ; nous gravîmes un sentier entre les ronces poussées aux interstices d'antiques murailles; il y surgissait les calices énormes de fleurs violettes et ccarlates. On contourna des rocs. Un corps tombant de très haut rebondit, flasque, de sa llie en saillie, les marqua d'étoiles rouges et disparut vers des abîmes de feuillages. Je moulai to jjouis en déchargeant mon revolver contre la gesticulation d'ombres qui vociféraient. Et ce fut Taire d'une cour pleine de bagages, de tapis roulés, de caisses ouvertes. Au centre, un màt s'élan- ;iit portant le pavillon des pirates. Là, Piédecœur de sou fusil écartait les Annamites, crachant co;ïime des chats vers un homme à terre.

— C'est Phen-Duoc! me cria le sergent ; puis lux furieux. Laissez-le donc, on lui coupera le cou à Hanoï... Vous le verrez, et ce sera bien plus chouette...

— Ahl no:î... Ah! non!... Phé-Phen!

Nous nous détournâmes... Une frêle femme, pâlie de toutes les chloroses européennes, se rua jusque sur le chef, qui avait une jambe brisée ; et, à la stupt'faction de Piédecœur, des auxiliaires, elle l'étreignit passionnément. « Aht nonl... Ah! non!... » Je devinai l'épouse du résident, à sa physionomie de petite bourgeoise parisienne, à ses fines mains opalines, à sa chevelure de couleur imprécise, frisée sur le front pAle :

— Ah ! nonl... non!... non !... vous ne le tuerez pas... Phé-Phen!

— Mais il a décapité votre fille, observa Piédecœur...

Elle haussait les épaules. Des sanglots la secouèrent. Des larmes se répandaient sur la grimace de sa bouche rosàtre... Phen-Duoc se laissait saisir par les maigres bras, avec un sourire doux et dédaigneux qui soulignait la calme impertinence de ses grands yeux noirs, ombrés de cils velouteux.

— Madame, fit Piédecœur, en cherchant à la relever.

— Non... Je vous dis nonl! Laissez-le.., Phé- Phen!!... Phé-Phenl!

Elle écarquilla ses yeux de folle, des yeux gris à fleur de tête, et nous regarda fixement, comme si elle eût vu des fantômes de hideur. Les marsouins ricanèrent. Elle ramassa contre sa poitrine plate le peignoir de percale rose déchiré, et embrassa plus étroitement Phen-Duoc, avec des gestes de femelle.

— C'est honteux, jugea Piédecœur.

Il me consulta du regard. Je fis le signe requis. Les soldats arrachèrent la femme, qui se cramponnait au vaincu, en braillant... et quand ils l'eurent saisie, remise sur pied, elle nous lança, tordue entre leurs mains : « Tas de sales eunuques... Eunuques... Eunuques... Les Français sont des eunuques... Eunuque... va! »

On l'entraînait vers les paillotes. Déjà le caporal faisait du feu, sous un hangar. Les marsouins débouclèrent leurs ceinturons, ayant formé les faisceaux. De la plaine montaient encore les rauques appels des Annamites poursuivant les fuyards,

les détonations isolées, le cri de ceux qu'on aveugle avec les doigts... Le pirate s'adossait contre une caisse en mâchant sou bntel. Il lançait, adroit, de fins jets de salive rouge.ltre. Jusque le crépuscule, les sanglots de la folle se succédèrent avec sa plainte : « Phé-Phen!... Phé-Phen!... » Mais au soir, elle s'enroua définitivement et s'endormit.

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