UNE PERVERSION
A Isniain Chimène.
Dans les tulipes électriques les fils rougirent, s'obscurcirent, cl la nuit fut faite sur la jolie salle du Chat-Noir pour mettre en valeur lumineuse, l'écran où allaient paraître les ombres du spectacle- Régine sentit que le monsieur assis derrière elle la toucherait à la faveur du noir; et son mari îui prit aussitôt la main droite. Alors, pour s'affirmer sa vertu, elle serra très fort les doigts de Frédéric.
A penser que la salle était, comme d'habitude, comble de personnes en somptueuses toilettes, de comédiennes célèbres, que deux Altesses russes assistaient à la représentation, près du frère d'un roi exilé, elle conclut à la sagesse obligatoire du voisin. 11 n'oserait enfreindre les convenances.
Cependant, malgré le cortège de formes harmonieuses défilant sur le thème languide de la musique, Régine ne cessait pas de craindre le sourire de conquête certaine que le voisin avait mimé, tout à 1 heure, dans sa barbe poivre et sel, non sans fixer sur elle, avec une sorte de dédain victorieux, ses yeux erotiques.
De céder, sans raison, s'il la pressait un peu, s'il manifestait d'un geste son désir impérieux, elle eut peur. Et le mystère de cette conviction l'afTola. Elle n'apercevait pas les motifs de sa faiblesse. Ni beau,
ni jeune, ni même très robuste, le quadragénaire 1 Pourquoi ses yeux tentaient-ils?Elle frissonna, pensant que cette brute sûre de soi la saisirait, l'étoufferait en ses bras, et râlerait plus hideuse, d'une hideur vigoureuse, animale.
Mais elle ne voulait pas. Elle se reprit à la hantise de cette stupide évocation. Elle serra plus durement les doigts de Frédéric. Studieuse, elle contempla la théorie des époques en passage sur Técran, aux pieds du Sphinx, au pied de l'énigme divine que tant de siècles et tant d'efforts dépeuples sanglants ne surent pas résoudre. Vraiment, elle ne comprenait pas mieux, elle, pauvre petite épouse, par quelles influences absurdes, à plusieurs reprises, tel ou tel passant l'avait mal émue ainsi. Si intelligent, si joli, si aimable, Frédéric ne la troublait point. Mariés depuis deux ans, ils savaient se chérir, non se prouver de la passion. Tandis que ce monsieur laid, évidemment brutal, qui se tenait, derrière, en habit, correct à sa stalle, lui valait l'effroi d'elle-même. Elle eût dit qu'un trou noir venait de s'ouvrir, béant, au milieu de soi. Et du vertige allait la prendre; elle fermerait les yeux, attirée par le prestigeduvide, l'énigme de l'inconnu, le désir de tressaillir dans le broiement d'une angoisse extrême, d'une volupté douloureuse, comme tous ces peuples étaient venus s'écrouler au pied du granit monstrueux symbolisant l'immutabilité de l'Inconnaissable.
Régine sut quele regard du satyre, derrière elle, caressait la ligne profonde de son dos, la grâce de ses épaules etpénétrait les frisures anneléessur sa nuque.
Deux ou trois fois, elle crut à l'effleurement réel
(l'une main preste. Elle dut se cambrer du buste î cette tentative dont l'appréhension lui mit, aux tempes, des gouttelettes de sueur. Et le sang cognait si rudement son cœur qu'elle goûta la salive pour s'assurer de nulle saveur saumâtre, car une artère eût pu se rompre sous de pareilles secousses. Or, elle sintit la main, la large et chaude main du satyre appliquée contre son échine, les cinq doigts sur les omoplates. Le médius s'enfonçait dans la ligne profonde, jusque la nuque.
Se retourner, avertir Frédéric, cela susciterait le scandale et la querelle. Le silence des spectateurs était absolu dans la petite salle. Une beauté de couleurs, de formes et de sons se développait en un rythme lent. Elle prévit le tumulte, l'électricité ressurgie, la pièce interrompue, les ricanements et les indignations autour d'elle, confuse sous les yeux certains du quadragénaire poivre et sel. Et puis, avant la fin de ces rétlexions rapides, tout un engourdissement la mata. Malgré les étoffes, les chairs de la main et la sienne s'allièrent. Une chaleur logique la posséda, rayonna. Son épiderme frémit.
« En somme, pensa-t-elle, le mieux est la feinte de ne pas m'en apercevoir. J'éviterai Pabsurde querelle. Cette main posée ne compromet pas tant. A l'entr'acte, je me lèverai tout à coup, et je prierai Frédéric de rentrer à la maison. »
La main savante insista. D'abord, la paume se soulevait, puis s'abaissait, créant ainsi une brise dont la caresse parut délicate. Le doigt médius appuya dans la ligne profonde, et cela fit que tout un frisson de la peau passa sur Régine, du front aux genoux. Certes, le possesseur de cet organe
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taclilo devait connaître merveilleusement Tanatomie et la sensibilité de certains centres nerveux; car, de l'ongle glissé à la base d'une vertèbre, et s'imprimant là, en douceur, à travers étoffes, linge et peau, il excitait ou finissait ce frisson, un peu douloureux, un peu délicieux, dont Régine désirait la cessation, dont elle regrettait l'action dès qu'il ne se produisait plus.
C'était infiniment léger et favorabie, comme une gaze d'eau courante qui se fût plissée en tombant, par ondes, à la surface du corps. Régine s'imagina nymphe, et baignée dans une source pure. La pression du faune s'accentua.
Couleuvre, le médius se glissait dans la ligne creuse du dos, avec une vie particulière, rampante, résistante et furtive. La nymphe eût perçu le froid du reptile, sans doute couleur d'or, et qui glissait entre ses épaules pour la chatouiller au point qu'elle tassa vivement sa tête, et que Frédéric tourna son visage vers elle. Régine lui sourit, et renforça l'étreinte de leurs mains, avec l'illusion désirée de saisir celle de l'anonyme. Rassuré, Frédéric rendit son attention au décor.
« Cette fois, je suis complice, pensa la petite épouse. Mon geste a menti, ma chair a trahi... Je sombre... ah f » Et, la tête perdue, elle laissa son corps peser sur les doigts du tentateur.
11 répondit à cet aveu par une autre manigance. Les cinq phalanges extrêmes semèrent comme une pluie de baisers, en gambadant sur l'étoffe. La couleuvre du médius appuyée au plus profond du creux, mit en jeu certaines fibres dont la vertu communiqua l'impression de mystère, de compli-
cité, d'illicite à tous les nerfs, h, ceux mémo de la hanche, qui, se contractant, provoquèrent la joie d'une première volupté.
« Il ne sait pas, le satyre, pensa Régine, il ne peut pas savoir ce que j'éprouve, et, cependant, l'abandon de mon buste sur sa main ouverte, donne un consentement... Mais je ne puis me redresser. Il me semble que sa force me lient contre sa paume... Ah!.. »
Les volupti's se succédèrent subtiles, inattendues, vigoureuses. Le sentiment de sa trahison, maintenu par l'étreinte des mains conjugales, qu'elle renforçait à chaque nouveau frisson de délice, lui peupla l'imagination de toutes les péripéties d'un adultère passionné.
De compatir à la simplicité de son mari, de se dire mauvaise et catin, de prêter mieux en môme temps aux jeux adroits de l'anonyme, elle tira des bonheurs surprenants. Elle s'ingéniait à comprendre le sens des caresses digitales, en ce qu'elles signifiaient, pour l'esprit du virtuose, de complet et de parfaitement criminel. « Oui, oui, pensaitelle, le médius, c'est sa tète et son torse; le pouce et l'auriculaire représentent les jambes ; l'annulaire et l'index, les bras... certainement. Ainsi, selon chaque mouvement des phalanges, je peux induire quelle posture souhaite sa perversion mentale. Oui, oui... à cette minute, voici que ses bras me prennent, m'enlacent... que sa figure barbue boit ma poitrine... que... et Frédéric ne s'aperçoit point... » Elle resserra l'étreinte des mains conjugales.
Mais, tout à coup, elle songea que d'autres, ceux des rangs postérieurs, pouvaient, durant une
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seconde d'inattention pour le spectacle, voir cette main accolée à la soie de son dos, malgré la nuit faite. Elle tourna son regard. L'homme penché contre l'épaule de Régine, mais les yeux à l'écran du petit théâtre, avait sur les mains un manteau ; en sorte qu'il semblait, trop attentif pour les ombres, laisser le vêtement déborder le dossier de sa voisine, très naturellement.
Satisfaite, elle répondit mieux aux invites des doigts. Elle crispa son dos, lui donna l'expansion musculaire, remua dans le corset. Elle se fît vivante dans la seule main assez experte pour être devenue un corps entier de mâle. D'imaginations en imaginations, elle acquit l'émoi extrême jusqu'alors refusé à ses sens par deuxannées de tentatives légitimes.
La toile retomba sur l'écran, aux bravos du public. La lumière jaillit aux tulipes de verre. Régine se leva brusquement. Elle entraîna son mari, sans vouloir mieux connaître l'initiateur.
Cinq minutes passèrent avant que reclaquât sur le ménage la portière de son coupé. Aussitôt, Régine, fermant les yeux, embrassa Frédéric. Comme il la serrait sur sa poitrine, elle imagina la figure de l'époux ainsi que la phalange malicieuse d'un médius. Il lui parut que les bras du mari, que ses jambes étaient les doigts habiles et qu'elle sanglotait de plaisir, pour être une petite chose serrée dans une main géante.
Et, chaque heure d'amour, pensant à une main, elle connut, les yeux clos, toutes les angoisses délicieuses des passions puissantes.