AU BOUT
A Georges Vanor.
Je connus autrefois un homme dont l'Age avait affaibli la volonté. Il aimait fort sa maîtresse, une adolescente délicieuse. De son bien, il lui avait donné presque tout, gardant la très petite rente indispensable à son entretien de vieillard amateur d'estampes.
Encore qu'il souffrît à l'excès par la jalousie, il admettait qu'elle vécût avec de jeunes hommes ; car il la chérissait moins pour lui, pour son amourpropre et son égoïsme, que pour elle-même.
11 ne vivait plus qu'en l'attente des visites promises. Bonne et reconnaissante, elle lui apportait gentiment, deux ou trois fois la semaine, des aprèsmidi de tendresse. L'art de ses coquetteries, de ses voluptés, la servait pour valoir à son ami une illusion de jeunesse. Elle l'affectionnait beaucoup, en sincérité.
Il advint qu'un hobereau trop fougueusement adoré par la jeune fdle, la dépouilla, puis l'abandonna, comme il sied, si l'on en croit les chansons glorifiant les mousquetaires dans les opérettes, ce gnnre si français. Usée par la passion, le désespoir et la misère, elle fit une fièvre typhoïde. Un télégramme prévint l'amateur d'estampes que cet
abandon avait fini de vieillir. Depuis des semaines je venais voir son agonie, dans le fauteuil sombre poussé contre la fenêtre, vers le paysage d'un jardin d'été, où le soleil filtré par les feuilles leur faisait des ombres bleues le long des sentes.
Quand arriva la dépêche, tout l'être osseux reprit une vie effrayante d'intensité imprévue. Les yeux caves resplendirent au fond des orbites bistrées, f/homme se leva, fut en deux pas au miroir, peigna vite sa longue barbe jaune et blanche, illumina de bagues ses doigts, s'imprégna de parfums... (( Un fiacre, vite... Il était temps... mon ami, j'allais mourir... Allons I »
Plus rapide qu'un gamin, il descendit l'escalier. Ses narines flairaient dans l'air la joie promise. Revoir l'enfant prodigue d'amour. Il ne pensa guère à cette maladie, sans doute feinte pour attendrir. Du bonheur émanait de son visage où le sang afflua.
Mais, dehors, lorsque le mouvement des hommes, des voitures, la grande clarté du soleil, le fracas d'un omnibus et la bousculade des passants l'eurent tout à coup frôlé, il plissa ses paupières, s'arrêta. Je sentis sa main s'attacher à ma manche. « Vite... le fiacre!.. » Il n'en passait point de vides. Nous restâmes au bord du trottoir. Je connus bien que la vie tumultueuse lui ôtait sa vigueur factice. Les rides se crispèrent à son front, autour de ses yeux qui devinrent craintifs. Il chancela malgré sa canne, malgré mon bras. Je l'encourageai. Les médecins m'avaient tant dit que le retour de la fugitive prolongerait l'existence du vieil amant. Rien autre ne l'intéressait plus assez,
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 299 entre les choses, pour qu'il fit encore l'effort de vivre, afin de les connaître.
Il passait toujours dos fiacres pleins, des tramways verts, la foule brutale des employas courant à des affaires pénibles. Une blanchisseuse nous heurta de l'angle de sa corbeille. Le vieillard trembla plus fort, et il tassait sa tête entre ses épaules, et il se garantissait par toutes ses rides grossies.
A la première voiture vacante, il déclara le cocher ivre, le cheval fou. Il me supplia de ne le point contraindre à monter.
Sa peur était si manifeste, si pitoyable, que je dis au cocher départir... D'une voix chevrotante, il murmura : « Pensez un peu, mon ami, à quel bonheur je cours! Si un accident retardait ma joie de la voir... Un cheval s'emballe pour rien. On est précipité à terre. On vous porte dans une pharmacie. Des éclats de verre vous ont blessé ; hein ! des éclats de verre dans le visage, ou l'artère du coude coupée par le biseau de la vitre rompue... Ou encore un imbécile de cocher peut jeter son attelage sur un omnibus... Alors, le timon perce la cloison du fiacre. Et, avec cette force acquise par la course des trois lourds chevaux, par le poids de la voiture publique chargée... quoi 1 tout est en miettes... On peut avoir, n'est-ce pas, l'épine dorsale fracturée... On peut mourir... Non, cher ami, pas celuilà non plus, c'est un de l'Urbaine. Ces petits chevaux vifs avec leur crinière taillée court m'effrayent. Je ne veux pas... Je ne veux pas risquer de me rompre la tôte au moment où je vais revoir Claire, après six mois... Non, non... cher ami, je ne ris-
querai rien, rien... Oh 1 cet homme, comme il m'a brutalement poussé... »
En grelottant, le vieillard se réfugia sous la pèlerine de mon macfarlane. Sa figure exprimait la peur timide. Il se faisait petit, plus mince. Le pauvre squelette, flageollant, se collait contre mon corps. Ces six mois passés à dépérir, loin du mouvement, avaient anéanti son courage... En vain, je lui vantais l'avis des docteurs, souhaitant ce retour de la fille frivole. Je déclarai l'urgence qu'il y avait à la rejoindre, si vraiment elle était malade.
« Ohl oui... répétait-il, je toucherai ses jolis cheveux et son sourire d'argent neuf... Car, malade, la coquine ne Test pas, mais elle craint que je ne la délaisse à présent..., et elle veut susciter ma compassion d'abord, pour se prémunir contre mes reproches... i\on; non, pas une voiture découverte ! Dans ces rues étroites, en été, des femmes imprudentes établissent, avec des pots de fleurs, sur leurs fenêtres, des jardins branlants. 11 arrive encore souvent que l'un de ces pots tombe et tue dans la rue. Et, aujourd'hui, je ne veux rien risquer contre mon heureuse vie... Non... non... Attendons encore... »
Il s'appuya contre la devanture d'une boutique, et doucement, par des pressions dissimulées, il me plaça entre lui et la circulation des hommes. Comme il lui fallut tousser, il le fît avec circonspection. « J'ai toujours peur qu'un vaisseau se rompe pendant l'effort, assura-t-il.Et à cette heure, il ne faut pas mourir... il ne faut pas. Je pense que je vais découvrir, sous les dentelles et les soies
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bleues des jupons, les deux gracieuses jambes de Claire, ses gracieuses jambes, en gaine de soie noire, ses jambes grasses et fines, et robustes, ses jambes de petite fille forte.
« Si vous saviez! A les connaître, je repasse toutes mes ivresses d'enfance, pour les jeux où les jambes de mes petites camarades se trémoussaient sous les jupes courtes. Ah 1 ce temps de vigueur, iUi légèreté, d'élan!.. On bondissait alors ainsi que d<î petites bêtes saines et folâtres, à travers les jardins incultes de la province. On croyait à l'urgence de conquérir l'arbre des quatre coins, la baguette cassée et cachée par celui qui « en était », de saisir la tresse de la petite écolièrc aux yeux bandés pour le colin-maillard. On admettait alors la nécessité d'agir. Délire, fièvres, pour ruser au jeu de barres, et se lancer tout à coup, en une galopade, le torse en avant, la tôte en arrière, afin de délivrer les prisonniers au camp adverse. Quand je vois les jambes délicieuses de Claire, je goûte de nouveau ces gloires sûres. Je ne conteste plus rien de l'existence. Je suis encore l'enfant qui va bondir, l'esprit actif dans le corps tendu, afin de cueillir la balle au bout de sa parabole dans l'air... L'heure redevient précieuse, immédiate, passionnée... Les jambes de Claire !.. Je vais les ressaisir et mes vieilles mains caresseront leurs courbes fermes ; et ma faiblesse va se ragaillardir en maniant leur beauté forte... Claire ! c'est l'élan, pour moi, l'essor, le décor fabuleux et radieux de l'enfance... — Claire !.. Prendre le tramway !.. — Y songez-vous, cher ami! On peut être traîné à la descente, si les chevaux impatientés emmènent
trop vite le coffre sur ses rails glissants. Qu'un cab survienne en sens inverse, le long du tramway, et l'on se trouve écrase', à l'instant où l'on se pose à terre... Et, ensuite, il nous faudrait marcher un kilomètre, après la station, sur un boulevard plein de turbulences... — Non, non, mon ami, mieux vaut attendre... mieux vaut attendre... »
Il retint mon geste. Ses pauvres yeux supplièrent ; j'y lus la peur de comprendre que je savais toute sa détresse.
Car, sur lui se manifestaient alors, et le plus tragiquement, les caractères suprêmes de la sénilité. Quand toutes les vigueurs s'épuisèrent, l'homme prend une conscience trop certaine de la peine de l'effort. L'hallucination du but ne l'éblouit plus assez pour qu'il dédaigne la douleur de l'instant et la crainte du péril immédiat. Inconsciemment, sans doute, il mesure, avec exactitude et terreur, la très courte étape d'existence restée à connaître, il s'épouvante de l'usure que vaudra la moindre tâche ; du résidu de sa force ancienne, si déchue pour passer encore le temps à parcourir, jusqu'à la seconde du dernier râle. Et il s'épeure de tout. Et les probabilités de cataclysmes s'exagèrent pour sa pensée timide. Il généralise les chances de mort à tout acte, parce que la mort est devenue la Présence.
Je déchiffrai cela sur ses yeux, suppliant de ne pas laisser voir mon impression véritable. Et je contemplais ce vieillard, son âme réfugiée sous les rides plissées et grossies, comme l'enfant qu'on menace se réfugie en ses bras mis à sa figure. Je
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 303 le contemplais, exaltant de sa pauvre voix la jeunesse qu'allait lui valoir cette Claire, l'enfant fraîche. Il savait bien ne plus la revoir, après la défaite de sa volonté vaincue par l'instinct de conservation au paroxysme.
Je le contemplais, songeant que ce môme caractère de séniliti' se manifeste aussi, dans la Ville, parmi les grands à la fin de leur puissance qui n'osent, qui élèvent devant chaque projet de meilleur sort l'objection du péril improbable, du petit abus minuscule, de la petite contrariété administrative. Leurs Esprits épuisés s'épouvantent aussi de marcher vers la rénovation, parce que la sandale pourrait peut-être se détacher pendant la route. Pareils à mon ami, ils restent loin de leur bonheur. Ils chantent la splendeur d'une enfance passée; ils chevrotent un rêve suranné devant la peur d'agir.
Insensiblement, le vieil homme se rapprochait de sa maison; il nous fit atteindre la porte; et là, il disait encore : « J'ai séduit Claire... Elle a compris que seul, je l'aime... Elle va compatir enfin h ma tendresse... Non, mon ami, pas ce fiacre de maraudeur, aux coussins crasseux. Des germes de maladie et de mort sont parmi les poussières du drap... et il ne convient pas aujourd'hui de mourir, ni de faiblir; car je veux naître à la clarté de mon adolescente précieuse, elle, ma seule chance d'exister longtemps encore... Non, non, que ce loqueteux s'en aille, avec sa guimbarde ignoble et ses deux rosses étiquos, tout écorchécs, bonnes pour s'abattre dès le coin de la rue, et faire choir le fiacre
avec elles... Mieux vaut attendre un peu, un peu...
Patientons... »
Il se reculait dans l'ombre du porche; mais il ne regarda plus le cortège des passants, ni la précipitation des voitures, ni le tumulte de la vie. Ses yeux s'éteignirent tout à fait. Il trembla très fort. 11 m'attira pour que mon oreille penchât vers sa bouche; et, d'une parole coupée par le halètement du souffle, il confiait : « Un enfantillage, mon cher!... Vous m'excuserez, hein? Je voudrais revoir son portrait là-haut, avant de nous rendre chez elle. Je désire me repaître de son irnage pour ne pas trouver trop longue la route, pour jouir mieux de la différence entre son charme et celui de l'effigie, terne.... Remontons un instant, voulezvous?... »
A mesure que nous gravissions les marches, je soutenais son allure pénible; et le bruit de la ville vivante décroissait derrière nous. Nous parvînmes difficilement jusqu'à son entresol. Il rentra. Il garda son chapeau, sa canne, comme s'il devait ressortir réellement. Il revint au fauteuil mis contre la fenêtre, vers le jardin d'été, où le soleil, filtré par les feuilles, leur faisait des ombres bleues, le long des sentes. Assis devant le portrait de Glaire, ses yeux lamentables et glauques ne quittèrent plus le pastel, qui évoquait la joyeuse enfant en maillot de carnaval, le masque ôté, les seins frais débordant les gazes d'or du corsage; elle, avec ses délicieuses jambes de gamine robuste, ses jambes en gaine de soie noire; elle, avec son sourire argenté. Tel il resta. Le menton du vieillard s'affaissa dans sa barbe jaune et blanche jusque le soir, en balbutiant
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des cris d'enfance... « A toi, la balle I... Saute à la corde, Clairette... vinaigre... vinaigre 1... la baguette est ca-a-assée 1 »
Désormais il resta, le menton dans la barbe jaune et blanche. Son raie scanda jusqu'au soir... « La baguette est ca-a-a-sséet »