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LA YOIX DU SANG

A Louis Richard.

Quand Armance atteignit seize ans, sa mère lui avoua la chute ancienne, avec des : « Voilà la vie, ma petite; ne fais pas comme moi... » tout à fait résignés.

Mais elle eut soin de taire ses autres liaisons. Elle ne parla ni des deux officiers qui la traitèrent ainsi qu'une servante bénie de leurs passions vaniteuses ; ni du négociant qui l'avait arborée comme une réclame, affichant aux saphirs coûteux de sa maîtresse la certitude de ses inventaires; ni du peintre qui l'avait choisie pour mannequin, lui drapant sur les épaules des bardes de Cléopàtre, de Sémiramis, de Salammbô, la quittant tous les mois, la recherchant, la trompant, la battant, la chassant, l'adorant et la poignardant ; ni même du dernier ami, r « administrateur «, bonhomme enchanté, au seuil de la cinquantaine, devant cette femme de trente-cinq ans, élégante, et qui l'apaisait. Bien qu'il fût un peu pleurard, Ghristiane le gardait, à cause de sa fille. La liaison, très discrète, ne portait pas atteinte à leur réputation.

Dans ces confidences solennelles, elle s'en tenait au père d'Armance, et, sereine, le profil un peu penché vers le crépuscule coulant à travers les ri-

doaux, elle insistait sur une allure de confession digne et hautaine : « Ne l'ai-je pas séduit moinnème, après tout, parla complaisance de mes yeux, le rire de mes paroles 1 Je savais bien que ce petit noble n'épouserait pas l'institutrice de ses cousines. Le pauvre Armand! Comment eût-il résisté aux principes de sa famille? »

Même elle affecta de rappeler sa gentillesse. Il avait toujours continué de servir î\ Christiane ses appointements. De son mariage, il l'avait avertie par l'envoi d'un faire-part.

« Voilà, ma petite Armance. Sois bien sage. Défietoi des hommes. Tu es jolie. Si tu le veux, tu te marieras... Va, le vice est commun; la vertu seule est distinguée. Crois mon expérience. »

Christiane se charmait de sa fille. Dépourvue de ressemblance avec le hobereau, l'enfant offrait une image précise de sa mère, qui l'habilla de robes pareilles à celles portées par l'institutrice des temps passionnés. De la même sorte, aussi, elle la coiffait. Ce devint un délice de se voir revenue à la fraîcheur des seize ans sous la forme de la fine demoiselle énergique, aux bandeaux cendrés, aux yeux durs et larges.

Cependant, la fillette ne rencontrait pas le prince souhaité. La parcimonie de l'intérieur réussit à l'aigrir. Elle supporta mal la persistance des mêmes toilettes à sa taille. Elle invectiva la vie. Son jeune visage se ridait d'amertume.

Dès lors, Christiane sentit poindre en soi la haine. Armand, s'il avait épousé jadis, eut assuré le bonheur des deux femmes. Ensemble, elles en vinrent à le maudire. On dispersa, dans le feu, les photo-

i^raphies du premier amant, et la liasse de lettres. Armance dépeignée, furibonde, crevait, avec le tison, l'image flambante du père indigne. Des saisons passèrent.

Il advint que, chaque soir, vers sept heures et demie, en sortant du pensionnat où elle professait, Armance trouva un monsieur attentif à la station des tramways, rue Taitbout. Parmi les habitues de ce véhicule aristocratique, il se manifestait comme le plus cossu. Ses paletots de drap blanc dépassaient l'ampleur des cloches de cathédrales. Ses pieds vernis reflétaient les girandoles des boutiques. Son chapeau était un miroir pour la coquetterie vacillante des flammes de lampadaires.

De loin, il la saluait, et la jeune fille de sourire à cette figure rubiconde garnie d'une barbe bien partagée. Par le ventre et la malice des yeux, il évoquait l'image de ces Silènes en relief sur les théories des. vases antiques, et qui eût passé, par hasard, chez le tailleur de la fashion.

— Allons! La Muette I criait le contrôleur. Le 37..., 38..., 39... 11 n'y en a pas avant le 41?... En voiture I

Ding, dingue, faisait la sonnerie du compteur. Retroussant leurs jupes sur de gras petits mollets noirs, les trottins se précipitaient. Des messieurs très polis aidaient les cartons à chapeaux. L'amoureux d'Armance lui ofl'rait un numéro pris d'abord. Ils occupaient deux places au fond, contre les croupes des chevaux. Obstinément, elle les regardait danser, ces grosses croupes, car les dames de l'omnibus dévisageaient sévèrement le couple. Le naïf amoureux laissait trop voir sa passion. Toute son

allure était de humer la jeune fille, le souflle des paroles, le parfum du geste.

« Nous voyagerions... Connaissez-vous l'Italie, la Grèce, Athènes, l'Espagne, le Maroc... — Places, s'il vous plait! » Et le conducteur malicieux secouait les sous dans sa main pour les rappeler à la vie réelle. « Correspondance? » insistait-il, en prolongeant leur embarras.

Paris passait dans les carreaux de la longue voiture avec ses bazars flamboyants, sa cohue, ses joyaux électriques pendus au faîte des potences de bronze, ses papillons de gaz aux ailes affolées, ses fiacres dardant des yeux de feu, ses carrosses rapides, ses fleuves de foule en rumeurs.

Armance espéra des meubles de rare beauté, des toilettes riches, un salon plein de poteries japonaises, d'hommes spirituels, de lampes monumentales. « Je me perdrai dans sa barbe comme dans un bois, pensait-elle encore. Bah! ça vaut bien ça; et puis, les nymphes semblent tant s'amuser avec les Silènes, sur les fresques... »

Elle estima bon de lui dire sa vie, celle de sa mère lâchement abandonnée jadis, par un duc, et comme une existence de vertu sévère les menait à la satisfaction du devoir accompli : « Devant sa conscience, ajouta-t-elle, on aime être ainsi qu'au miroir. Il faut qu'elle reflète le moins de choses laides. Nous nous y appliquons, ma mère et moi. »

Un soir, Armance put annoncer, folle de joie, à sa mère : « Le gros monsieur m'épouse, m'man! Il a pris ses renseignements au pensionnat... J'ai été voir sa maison, rue de la Faisanderie, à côté de

celle du ministre. Un palais, ma chère ! Ti<'ns, voil;\ sa carte... »

Christiane poussa l'exclamation tragique. C'était le père indigne! Armand avait pris le nom de sa femme, morte à présent : « Ma pauvre enfant!!... C'est ça : il dit toujours que je lui rappelle la seule femme qu'il ait aimée, qu'il aime... Amène-le, conclut Christiane. »

Mais la jeune fille se retira dans sa chambre pour pleurer. De fait, elle essuya vite deux larmes maigres et jugea plus utile de réfléchir.

Le courage de renoncer à un avenir sûr lui faillit aussitôt. Son père! Qu'en savait-elle, d'ailleurs. Sa bonne mère, sans doute, ne s'était pas privée de joies amoureuses, dans sa jeunesse; elle pouvait sur Armance, se tromper d'auteur. Peut-être avaitelle attribué cette fécondité au hobereau, à cause de la fortune dont il profitait.

Armance, instruite par sa mère sur le monde, se prémunissait l'àme contre les illusions. Elle ne songea qu'une minute au poème du père repenti, renonçant à la faire femme, et l'adoptant pour la chérir, ou la marier à un dandy. « Allons, ma petite, pas de romance, se conseilla-t-elle. Tu n'es pasàlaPorte Saint-Martin, ni au quarante -deuxième numéro du feuilleton. Il en tient pour ma peau, tout juste. » Elle se mira, afin de se juger très désirable. La force de sa poitrine dressée au bout d'une taille mince lui rappela les yeux hardis du Silène. Christiane entra :

— Dis-moi, Armance, il est fort vieilli, le cher garçon?...

— Et veufl

— Ohl lu sais, je me fais épouser... Sûr! Tiens, je vais lui écrire. Où est l'encre...

Armance sauta devant Pécritoire. Elle croisait les bras et, la face méchante, ricanait :

(( Ah! non, tu sais, m*man. J'entends le garder, mon richard, Je ne veux pas te le passer, je ne te le passerai pas... — Comment I ton père 1 »

— Bon, pas de mélo! heini Ce pauvre homme, tu penses bien qu'il te connaît trop, après tout, m'man, pour ne pas se défier. Il refusera de croire à sa paternité. Moi, d'ailleurs, je refuse. ïu as très bien pu lui persuader la chose... — Armance! ta mère! — Dis donc, est-ce que je t'ai demandé à venir au monde, moi? Il fallait prendre plus de précautions. Tu n'avais qu'à me noyer à temps, d'abord... Maintenant, si tu penses que je me suis donné la peine d'allumer cette grosse brute, de renoncer par avance à ma jeunesse, à l'amour, à la propreté, à tout, pour me dédire aujourd'hui, tu tu trompes, ma chère. Je ne veux pas être pauvre, moi; tu entends, je ne veux pas. Je veux vivre à l'aise, et servie, et ne pas courir après l'argent du terme... voilà. — Canaille! — Flûte I

— Nous verrons, eh ! bien, nous verrons qui gagnera ! — Mais, ma pauvre mère, je ne porte pas de corsets, moi! Tu ne peux pas lutter, mon ancêtre!...

Ayant ainsi disputé des heures, elles convinrent de s'en remettre au jugement de l'amoureux. Christiane lui adressa une lettre tendre, où elle se montrait émue de ce qu'il l'avait reconnue passionnément sous l'apparence de sa fille. De son côté, Armance l'avertit que son cœur, incapable de

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 823 feinte, ne supporterait point qu'il l'abandonnât. Elle se tuerait.

Le lendemain soir, elles l'abordèrent ensemble, l la station de la rue ïaitbout. Il tenta de fuir. Rejoint, il dut les inviter. On dîna chez Durand ; il les combla de choses succulentes. Christiane essayait de séductions immédiates, jouait du décolletage. Elle promit sa visite. Armance sut rester très froide et dramatique, avec la feinte d'admettre seulement que sa mère eiit autrefois rencontré son futur. C'était un de ces hasards fréquents à Paris, où se retrouvent forcément ceux qui vécurent dans la haute société de province. Mais comme sa mère exagérait sa mimique amoureuse, Armance éclata en sanglots, pleurs réels de crainte pour son riche avenir.

Armand la calma; puis, enthousiasmé de la fillette si aimante, il insinua que Christiane avait accueilli jadis son cousin des Blaquernes, le dragon. Armance ressemblait étonnamment à des Blaquernes, par le nez, et sous un certain profil.

Christiane vit bien qu'elle perdait la partie. Elle se leva de table, emmena sa fille.

Les lettres d'Armance continuèrent de mettre en feu le cœur du hobereau. La fillette ne se laissa plus voir. Sa mère jalouse la séquestrait, prétendait-elle. Il stationna en vain rue Taitbout et à la porte du pensionnat.

Le mystère et le piquant de l'aventure exaltèrent au paroxysme ce sanguin. Il envoya son notaire prier qu'on lui accordât la main d'Armance. Sa demande se terminait ainsi : «... Je me rappellerai toujours, madame, ([ue mes cousines des Bla(|ucr-

nés sont devenues, grâce à votre influence, des femmes du monde accomplies. Mademoiselle votre fille a profité mieux encore de vos enseignements... Nous pourrions vivre tous trois... fort heureux.* Mon notaire réglerait la situation à votre avantage... »

Après de mûres consultations, la mère et la fdle se pacifièrent. Armance rédigea elle-même leur consentement.

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