LES MERES ET LES ENFANTS
A Léon Riotcr,
L*air se chargea vite, après le dîner, de parfums aux persistances brutales. Les lueurs des bougies s'obscurcirent, parce que la fumée des cigares passait sous les tentures fermant la serre. Et l'on causait moins haut, dans l'attente les messieurs dont on entendait vaguement les exhortations politiques, les diatribes littéraires.
Ces dames se pelotonnèrent dans les poufs, au fond des fauteuils carrés, et les chuchotements coururent sous les éventails.
La fille de la maison versait le café, et, comme elle allait remettre sa tasse à chaque invitée, un jeune homme sortit de la serre et vint auprès d'elle, pour l'aider. Mais il ne demeura point; sa mère lui faisait signe de réve\itail. Il dut la rejoindre, et tout de suite, il lui fallut subir l'assaut.
— N'es-tu pas fou? disait la dame en cachant sous la dissimulation d'un sourire sa colère réelle Tu sors le premier du fumoir, pour qu'on remarque bien ton assiduité auprès d'Hélène! Tu n'as vraiment aucune prudence.
— Mais, maman, puisque je...
— Je la déteste! Klle a une façon de se tenir I... Et quand je te vois l'avancer ainsi, ça m'inquiète,
ça m'inquiète! Je l'avais pourtant donné, dès l'enfance, des principes de correction. Combien de fois te l'ai-je répété! Devant les choses qui nous paraissent favorables, il faut toujours se réserver pour des choses qui le seraient davantage et qui peuvent survenir.
— A ce compte-là, on vieillirait dans l'attente! : — Mieux vaut attendre que regretter. Si son
père rate la députation, leur état de fortune nous obligera à déplorer leur médiocrité et la nécessité où tu te trouveras de la partager.
— Nous ne serons pas si pauvres! Vois-tu, Hélène me va tout à fait... Elle sied à mon genre de beauté et le sien ne m'est pas indifférent... Et puis... soutiens donc le contraire : elle m'adore.
— Tu agiras comme il te plaira, mais je ne dois pas moins te montrer les écueils. D'abord, elle louche, cette fille !
— Ça, c'est pur!... Non!... maman! tu m'épates ! Avoue que tu la jalouses à cause de moi ?
— Je ne suis pas jalouse. Je suis prudente. Avec tes vingt-trois ans, tu ignores l'existence; j'aurais préféré te voir vivre en jeune homme avant de te marier. Tiens : tu n'aimes pas Paris!
— Mais si 1
— Non, tu ne sens pas Paris ! Ah ! ton pauvre père le sentait y lui, Paris.
— Tu t'en es assez plainte... Enfin voilà : Hélène me tente ! Je tiens absolument à savoir comment elle a le creux du dos.
— Elle te l'a fait voir assez à Trou ville ? Deviendrais-tu myope ?
— Maman t quelle indécence !
— Fais bienaltcnlion. Son père ratera la députation. Tu vas épouser Hélène. Votre amour durera dix-huit mois... Si encore tu patientais jusqu'à la mort de l'amiral ! C(^ serait vingt-cinq mille francs de rente siirs! Elle hérite. Car, à trente ans, avec tes idées, tu voudras avoir une maîtresse, et comme tu manqueras de fortune pour l'entretenir convenablement, tu te cribleras de dettes.
— Et puis après?
— Et, alors, elle te trompera. Tu entends : elle te trompera...
— D'abord... Et puis si tu savais comme ça me sera égal. Non, mais si tu savais, comme ça me le sera : égal !
— En tout cas, je t'aurai averti.
— Donne-moi ta tasse. Elle est vide, et tu gesticules avec. Tu vas la casser.
Et le jeune homme, tout heureux du prétexte, emporta la tasse, laissant sa mère, furieuseetrouge, se débattre parmi les compliments de messieurs chauves.
Mais Hélène a disparu. 11 va de salle en salle, non sans vérifier dans les glaces l'ordonnance de sa chevelure plaquée à l'anglaise sur ses tempes mates. Et voilà qu'il rejoint la petite cousine, occupée, dans le cabinet de son père, à rattacher une guirlande défaite. Il la serre aussitôt de ses propos allumés:
— As-tu été assez sotte, tout à l'heure! On ne crie pas comme ça. Tu as failli nous faire pincer.
— Tu me pinçais bien, toi.
— Ça ne paraissait pas t'etre désagréable.
— H faut que j(^ t'aime joliment pour te permettre des choses comme ça!
— F... sotte!
— Veux-tu finir? Manuel!... \l\\ bien! embrassemoi, et puis tu te tiendras tranquille. Tu le promets?
— Oui... non... oui...
— fVssez... Assez... ?Jou3 nous embrassons trop; et toujours pour rien... Quand nous serons mariés... au moins.
— Ça ne va plus tard3r.
— Ta mère t'a pailé do moi, tout à l'heure. Qu'a-l-elle dit?
— Toujours la même rengaine...
— Pourquoi m'en vouloir ainsi? Mes moindres paroles, elle les prend en mauvaise part.
— Des histoires de fortune, de situation... Cane nous regarde pas, après tout. 11 faut la laisser ba varder.
— Enfin, quoi? Je veux savoir.
— Ça te ferait de la peine. J'aime mieux ne pas le dire.
— Du tout. Je veux savoir à quoi m'en tenir. Ou épouse-moi, ou cessons de nous amuser ainsi. Ça me compromet et ne nous mène à rien.
— La grande explication, alors!
— Ne ris pas. C'est très sérieux. Il faut que tu me répondes catégoriquement ou que nous en finissions.
— Hélène, tu ne m'aimes plus.
— Pas de sottises. Si je ne t'aimais pas, je ne perdrais pas mon temps à me faiie reprocher par tout le monde les attentions c[ue je te témoigne, et Dieu sait avec quelle imprudence. Par conséquent^ ne revenons pas là-dessus.
— Hélène, Hélène! Tu me fais souffrir.
J.E- illNTAilVES PASSIONNÉES 329
— Ah! non. Rentre ta guitare, Manuel. Causons. Que dit ta mère?
— Tu y lions? Voici. D'abord, elle m'a prévenu que ton père ne serait pas élu.
— Khbien?
— Eh bien?... Alors c'est l'histoire des situations qui ne seraient pas égales, du désavantage que j'aurais. Atlcndrc!... et cœiera.
— Et loijtuécout'^s tranquillement ces choses-là? Tu n'essaies même pas de lui forcer la main? Tu me crois donc bien sotte?
— Hélène, tune m'aimes plus!...
— Tu sais : ça ne prend pas.
— Oh!ohl
— 11 n'y a pas de oh ! Toutes ces histoires me lassent. Depuis trois ans, lu me compromets partout. Pour qui fmira-l-on par me prendre? Alors même que je serais moins ricli(3 que loi, ma personne, après tout, vaut bien quelque chose... puisque lu me fais la cour.
— Si tu commences à gronder, j'en viendrai à croire maman...
— Tu j)rends toujours l'avis de quelqu'un. Tu es incapable d'avoir une opinion à loi I Tu ne brilles pas, va, dans les conversations. On l'enfonce tout le temps.
— Alors, ne m'épouse pas.
— Je suis malheureusement attachée à toi comme une pstite bêle. Tu le sais et tu en abuses, et c'est mal.
— J'abuse!...
— Si lu avais pour moi un peu d'affection, tu dé-
oU LES TENTATIVES PASSIONNÉES
ploierais, pour notre mariage, Pénergie que tu montres pour obtenir un chien ou un cheval.
— D'abord, c'est beaucoup plus diflicile. Et puis, maman prétend que tu me tromperas.
— Ça, ça ne la regarde pas.
— Gomment? Ça ne nous regarde pas.
— Si tu te laisses dire des choses comme ça pour me les répéter, ne parlons plus de rien.
— Tu me demandes ce que dit ma mère; je te réponds ce que me dit ma mère. Voilà tout.
— Enfin, de tout cela il résulte que si mon père manque son élection, tu ne m'épouses pas?
— Si tu t'obstines à ne rien comprendre, dis-le... Puisque c'est ma mère! ! Elle en dit même bien d'autres. Elle assure que ton père...
— Eh quoi? mon père?
— Oui, ton père ne remettrait le mariage, après le scrutin que pour hausser ses prétentions à lamesure de son succès; que pour exiger de ma mère une dot...
— Tais-toi... ïu as l'air de croire plus que tu ne dis... et tu en dis plus que tu n'en devrais même croire... Trois ou quatre fois, tu aurais pu brusquer les choses; nous serions mariés depuis longtemps. Tu as préféré ménager toutes leurs susceptibilités aux dépens delà mienne, pour ne pas t'attirer d'ennuis. Tu n'es qu'un égoïste. Mère me l'avait bien dit.
— Hélène, tu m'agaces... Je m'en vais. Il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble.
— Allez trembler devant votre mère, allez!
— Ah!
Le jeune homme sort un peu ému. La petite fille pleure longtemps, longtemps.
iMais voici que sa more, sa bonne mère à elle, pas l'autre, arrive du fond des salons, criant « Hélène, Hélène! » et murmurant entre ses dents: « Je suis sûre qu'elle est encore avec Manuel. » Elle découvre enfin sa fille.
— Hélène? Que fais-tu sur cette table? Tu pleures? pourquoi?
— Laisse-moi.
— Oli ! comme elle pleure, ma petite fille!
Et la mère se rit à soi-même, devinant bien le sujet des larmes. Cependant, elle insiste, malicieuse, ironique :
— Tu t'es fait mal? ^
— Non.
— Tu as mal aux dents?
— Non.
— Enfin, tu t'es blessée?
— Mais, non.
— Alors, alors, Hélène, c'est le cœur!
— Je n'ai rien.
— Voyons, Hélène, à ta petite mère ; tu peux tout confier!... Le cœur?... hein? le cœur?... Je comprends trop ces souffrances-là 1... Hélène! Ecoutemoi! Ces sortes de douleurs diminuent quand on les avoue. Redresse-toi. Essuie tes yeux. Mouchetoi. Raconte-moi... Manuel? Ce Manuel! Vous avez causé?... Voyons. Dis-moi tout! Le cœur d'une mère, c'est un peu celui desafille... Mais... ilpossède l'expérience en plus... Tu neveux rien dire?... Tu pleures toujours?... Tu as du chagrin?... Voilà ce qui
arrive aux petites filles qui ne suivent pas leurs mères!
— Si j'avais su, je serais restée avec toil
— Il a donc été si méchant que cela?... Comme il est joli de s'aimer ! Ah ! le cœur 1 le cœur ! Racontemoi. ï'aurait-il embrassée?
— Oui... d'abord.
— Comment, d'abord? Et ensuite?
— Ensuite, il m'a dit... il m'a dit... Zut!
— Qu'est-ce que ça signifie, il t'a dit « Zut », à toi!
— C'est sa mère!
— Sa mère, encore! Tu vas tout me répéter. Je le veux. Les fautes commises dans les affaires de coeur sont très graves. Elles offrent des indices certains auxquels ne se trompe jamais une mère vigilante. Conte-moi tout.
— Tu me promets de n'en pas parler à sa mère... Ça gâterait les choses d'une manière irréparable, cette fois!
— Tu sais bien que je garde tout pour moi.
— Ça va très mal. Je t'avais bien dit qu'il ne fallait pas reculer, le jour oii il apporta le bouquet de lilas blanc. 11 fallait avancer aussi. Vous avez voulu être trop malins, vous avez cru devoir attendre l'élection de papa pour poser vos conditions, pour faire cracher une plus grosse dot à la mère... Eh bien! elle s'en est aperçue, ils s'en sont aperçus. Ils ne sont pas si bêtes que vous le pensez; et maintenant, si je ne lui paraissais pas si jolie, nous serions... fichus!...
— Fichus !.. En voilà des mots dans la bouche d'une jeune fille! Où as-tu pris ces manières? Vrai-
mont, je conçois que tu ne puisses t'attacher peritnne de convenable... Fichus, mademoiselle, fi- ( luis! ça dépasse tout!
— Ce qui dépasse tout, c'est votre naïveté, la rage de tourner autour du pot, avec des ruses d'Apaches pour les choses les plus simples 1
— Ne méprise pas les convenances, Hélène. Une jeune fille bien élevée, des parents qui se respectent ne peuvent pas s'écarter des convenances. Tu aurais voulu, peut-être, qu'on se jetât à la tôte de ce garçon ?
— Les convenances... Ah bien! si je t'avais écoutée, si je n'avais pas laissé Manuel m'embrasser dans les coins, nous piétinerions joliment loin du but... Heureusement qu'avec mes dix-huit ans, je connais un peu mieux la vie, moi ! Après tout, il m'aime. Manuel, et ça l'exaspère d'attendre. A sa place, moi, je me serais lassée depuis longtemps.
— Dans ma jeunesse, on ne s'aimait pas ainsi..., mais on se mariait... On se chérissait timidement, de loin. On se voyait à l'église, le dimanche. On se rencontrait à la sortie pour s'offrir l'eau bénite. Et quand on causait ensemble, après bien des préambules, c'était avec des discrétions voilées [)leines de tendresse émue. On se décrivait ses sentiments. On ne se les prouvait pas. On attendait la communion des oœurs. Cela se passait comme dans un roman, les bons romans.
— Mettons que je n'ai pas de cœur et n'en par- Ions plus. Pour le moment, Manuel et moi, nous voilà brouillés. On avait par hasard rencontré ce qu'il fallait : un beau nom, une fortune considéra-
ble, un garçon plutôt joli, pas très fort, mais bien ; on s'était donné un mal inouï pour le convaincre. Il croyait m'aimer et je croyais le tenir! Avec toutes vos tergiversations, vos convenances du cœur et le bataclan... je reste en plan, moi!.. Que vaisje devenir? Que vais-je devenir?
— Tu es sotte. Quand ton père tiendra la députation, nous les tiendrons.
— Ah ! si petit père est jamais élu, je te le promets, que nous les tiendrons! Et ce qu'il me le paiera, lui ! !
Et, dans la glace, Hélène affirma sa résolution en hochant une petite tête blonde extrêmement terrible.
LE B RUTAL
A Henri Ma^el.
Monsieur et cher défenseur,
Merci pour cet empressement à vous dévouer. Voici donc les antécédents de votre prévenu, mon histoire d'àme.
Ma personnalité s'éveilla lors de l'année terrible de 1870-71. Petit garçon de huit ans, j'embrassai l'espoir patriotique de ma famille, et rêvai, comme tous ceux de mon âge, de reprendre, grandi, ces provinces perdues, d'entrer, général, dans les capitales germaniques, le sabre à la main, suivi de la race française victorieuse sous ses drapeaux lacérés par la mitraille. Au collège, mon père désigna l'allemand comme la langue vivante dont les professeurs devaient m'instruirc. Soixante élèves apprirent l'idiome de Gœthe, dans ma classe ; quatre suivirent le cours d'anglais. Cette éducation, ce milieu développèrent jusque l'adolescence les instincts de lutte. Je préparai les matières exigées pour les examens de Saint-Cyr, lorsque, soudain, mon père mourut. Cette perle changea la direction de mon esprit.
L'i\me plus mûre, je conçus qu'on ne devenait pas général avant cinquante ans, qu'on était bien
vieux alors pour se confier h son initiative et remporter toutes les victoires ; que la guerre, en somme, menaçait de moins en moins la destinée européenne ; que la perspective de vivre médiocrement, capitaine, au fond d'une province triste ne satisferait pas mes désirs de lutte. Je renonçai donc à l'épaulette. Des lectures ])hilosophiques assez copieuses, m'ôtèrent de l'admiration pour le triomphe de la Force. Je me donnai bientôt, par logique, à une admiration très différente; celle pour le Triomphe de l'Idée et du Savoir. Bientôt, j'entrai ingénieur-électricien dans une Société industrielle; et ma première jeunesse se passa bruyamment. Des trois maîtresses dont l'amour en marque les étapes, je ne puis dire de mal réel. Autant qu'on peut l'avouer, j'imagine que chacune m'aima de la plus merveilleuse passion un mois, plus peut-être. Pas une de ces liaisons ne dura, il faut le dire, moins d'une année. Or, toutes me trompèrent ; insolemment, sans raison, par caprice, attirées vers mes rivaux, non par l'argent, la supériorité physique ou mentale, mais au contraire par un désir évident de connaître des gens abjects en moralité et en apparence. Chaque fois, je me rendis compte des motifs. En toutes ces amours^ j'avais j fort épris, Voulu cotiquérir l'être pour l'indéfirii du tempSi D'abord enorgueillies par mon effort qui les extirpait d'elles-mênies, de leur niaiserie sentimen* taie, de leurs mesquines vaiiités, pour les promou^ voir au niveau de la Pensée^ elles m'adotèrent. Puis cet effort continu les lassait, lès ennuyait. Elles durent me voir assommant et « raseur » ; elles ressentirent l'envie de connaître celui capa-
blc de les divertir par le contraire de moi-môme ; par des calembours, des romances sentimentales, le ^oût du café-concert, et la cocasserie d'une bassesse affectée. Chaque fois, je pardonnai, point suffisamment sot pour me croire en un tel état de perfection que, par l'un ou l'autre talent, nul rival ne put valoir. Chaque fois, après des pleurs, des protestations, des renouveaux de tendresses charmantes et passionnées, elles retournèrent au vomissement.
Dix années se consumèrent dans cette ville. Jamais on ne concevra ce que j'usai de courage, de force, de science et de douleur afin de vaincre, en chacune, la hideur du mal. Extraordinairement jaloux et autoritaire, je me fis homme d'indulgence et de douceur. Attiré par de graves conceptions philosophiques et sociales, je devins paradeur et gentil, élégant. Je subis le supplice de revoir, sous des noms divers, la même comédie jouée sur les théâtres, où la même femme adultère excite les mêmes applaudissements. Je pris un intérêt extérieur à retenir les performances des outsiders, et la cote, à fréquenter le turf, à chérir les bains de mer, les voyages en Suisse, les excursions à Londres. Je suivis la mode pour les chapeaux, les bottines, les covert-coats et les cravates. Je voulus même de la célébrité. J'écrivis un roman : le Seocp. du cœur qui m'apporta la clientèle des provinciales admiratrices de George Sand. Les iutervieweurs médirent : « le fin psychologue féministe ». Je fus rnru à Bucharest par la reine de Roumanie. Avec une ignoble facilité, d'autres romans do » belle et sincère émotion » suivirent ce but...
:î38 LES TENTATIVES PASSIONNÉES
Un jour, la honte de celle basse apparence remonta comme une nausée jusque mon cerveau. Entré, par chance, au Vaudeville, où mademoiselle Réjane y interprétait de son miraculeux esprit une héroïne d'Ibsen, je nm sentis tel qu'un excrément devant la colonne d'or du génie. Au cours de l'entr'acte, je rompis, sous un invraisemblable pré-' texte, avec la dernière amie; je me sauvai jusqu'à ma voilure, et j'effaçai résolument de mon avenir toute cette existence.
Je comptais trente-cinq ans.
Débris de ma fortune et de mes gains en librairie, une soixantaine de mille francs permirent à ma nervosité d'acquérir du calme en visitant l'Asie.
Je revins pauvre, mais ne me décidai point à reprendre l'exploitation littéraire de l'absurde sentimentalisme féminin.
Depuis ce retour, j'ai vécu furieux. Le besoin de lutte mis dans mon âme d'enfant par les prédicateurs de la Revanche et les espoirs militaires, gonfla douloureusement tout mon être. Tant que j'avais détourné ce flux de vigueur brutale dans la lutte contre les instincts de mes maîtresses, et leur opposant l'arme de la pensée haute, je n'avais point subi son influence dans les petites choses de la vie. Cet exécutoire cicatrisé, les humeurs mauvaises troublèrent toute minute.
Circuler par les rues me devint le supplice. La fillette se fixant contre les images de la vitrine, le petit pâtissier lisant le feuilleton, le vieillard s'arrctant pour sa toux, obstruent-ils le trottoir de la voie populeuse où je marche, rapide? Me ruer sur eux, les battre, les mettre en pièces, piétiner leurs
LES TENTATIVES PASSIONNÉES :Wy
ciiirailles éparsos, faire jaillir leur sang sous mon lilon, et passer (Miriii à l'aise, telle est ma violente convoitise. Habitant un (juartier lointain, désert, il fallut avoir u:îc arme à l'eu pour me prémunir contre les rôdeurs. Je dus vite m'en défaire. Si un cocher lançait son « hcep » avertisseur au moment où je traversais le boulevard, je tirais le revolver de ma poche, ralentissais mon pas, prêt au meurtre si le brancard de la voiture m'eut frôlé. Chez moi, jt^ médite sur Hegel, Nitzche, Spencer. Lorsque par le si ('fie ment joyeux d'une romance, le tâcheron voisin égaie sa besogne, il m'arrive de courir à mon fusil de chasse, d'y glisser deux cartouches à chevrotineS; do le mettre en joue, parce qu'il a rompu la beauté du cortège que faisaient les Noumènes défilant à travers mon intelligence. Je jetai les cartouches à l'eau.
Imaginez donc, monsieur et cher défenseur, l'atroce, l'i'pouvantable surexcitation accumulée de la sorte depuis quinze années en moi. Car j'oblige ma volonté à détruire cette vigueur, à la mater, à reperdre. C'est un combat farouche, muet de toute seconde. Jeune, je passais une partie de cette exaspération dans les meurtres de la chasse. Éparpiller sous le coup de fusil la [)]iime, le poil, la chair et le sang, me valut un bonheur, une détente suprême des nerfs. Grâce à ma volonté, j'ai vaincu cette habitude. Je ne tue jamais plus les hôtes, depuis longtemps. Oh! le dur sacrifice!
Et quelle joie c'était! Car la bête, la brute, le lièvre, la perdrix, le sanglier, le renard ne paraissent-ils pas comme le symbole exact des antagonismes levés contre la Sublime, la Pure Pensée? Eu
.3'iO LES TENTATIVES PASSIONNÉES
les tuant, je pensais détruire la stupidité du peuple qui révère par dessus tout la Force, la stupidité de la femme qui révère par dessus tout le Mensonge, la stupidité des grands qui révèrent par dessus tout la Ruse. Je suis, monsieur, le soldat de l'Idée, le soldat de l'amour dans l'Idée et par l'Idée. Un homme qui joue aux cartes me remplit de stupeur et de haine, puisqu'à cette heure-là il pourrait lire Kant, comprendre Novalis, admirer le Vinci, chérir Franz Halz, Mantegna, Michel- Ange, Puvis de Ghavannes et Bartholomé ; il pourrait poursuivre une méditation de l'œuvre de Flaubert, de Tolstoï, de Goethe, d'Ibsen; il pourrait se mettre à genoux simplement, contre la splendeur de la lumière qui dore le crépuscule. Non : il agite des cartons crasseux, afin de ne pas penser !
Mettre de la pensée dans le cerveau des trois que j'aimai! Pour cela, subir patiemment leurs infidélités dérisoires, leurs goûts de la mode, du théâtre, des courses, des voyages circulaires, et de la célébrité sentimentale ! Pour cela, abolir sans cesse mon légitime désir de les battre, de les casser, de les tuer; pour cela exaspérer ma folie dix ans. Telle fut ma jeunesse. Flélas ! j'ai versé ma vigueur dans des vases sans fonds.
Pauvre, il m'advint de m'unir aux prolétaires. Anarchiste, j'ai mêlé les substances dangereuses au creux des cornues, et j'ai failli bêtement devenir député. Je ne pus répandre aucune pensée dans les âmes de sectaires éprises de sottes haines. A la fin d'une réunion publique, on voulut m'écharper, parce que je prétendis qu'on fut, comme moi, les soldats de l'Idéo noble et fraternelle, les soldats
LES TENTATIVES PASSiaNNEKS ; i l
loyaux aimant l'adversaire combattu, et levant leurs armes sur des têtes d'abord chères.
Mais nulle de mes déceptions, monsieur et cher défenseur, ne m'aigrit davantage que l'imbécile succès dévolu à mon roman, le Sexe du cœur. Si, montant à la tribune pour déTendre une idée générale d'altruisme, j'examinais l'auditoire, il m'arrivait toujours d'y reconnaître cinq ou six dames quadragénaircf; tenant avec évidence la luxueuse édition-bijou de ce livre, reliée de poult de soie verte, spectacle qui me dégoûta de la révolution et de la politique, où, d'ailleurs, je trouvais des esprits aussi rebelles à la Pensée que les umes de mes trois maîtresses.
La gloire du livre absurde me prouvait mieux la perpétuelle défaitede l'Idée battue parle sentiment ; et le désir de meurtrir, de combattre, d'écharper, pour le triomohe du Savoir, me mettait le sang en ébuUition. La volonté de survenir, alors, pour dompter les nerfs, pour tiédir la colère, pour garrotter les envies de meurtre.
Un épuisement général de mon être succédait à cette lutte intérieure.
Sur le conseil du docteur, j'acceptai l'emploi d'électricien au Pôle Sud. Ma vie se régularisa. Tous les soirs, de neuf heures à minuit, je veillais au bon fonctionnement des machines qui déversent la lumière sur la beauté locative des horizontales, sur les bijoux des escrocs qui viennent dépenser en galante compagnie le fruit des affaires heureuses.
J'avoue que ma nervosité s'apaisa. L'égoïsme du vieillard s'arrôtant pour la toux dans une rue populeuse, la niaiserie de la fdlette s'attardant aux
o'jj LES TENTATIVES PASSIONNÉES
imagesdes vitrines, rimbécillitc du marmiton lisant les faits divers de gazette et empêchant ainsi ma marche, me fournirent moins l'envie de les mettre h mort : je crois que, peu à peu, j'eusse renoncé à l'espoir de détourner les joueurs de leurs cartes pour lire Tolstoï, les révolutionnaires de leur haine pour chérir l'humanité, et les femmes du calembour pour adorer les Pensées hautes, si le fatal incident qui me destine à paraître devant la cour d'assises ne fût soudain, par le plus fol des hasards, survenu.
Les trois personnes sur lesquelles je me ruai à coups de marteau, monsieur et cher défenseur, en pleine séance du Pôle Sud, étaient mes trois maîtresses, amenées là par un brelan de messieurs. A peine installées autour d'une table, elles demandèrent un jeu de cartes. Or, l'une, afin d'étonner ses compagnons, tira de sa poche l'édition-bijou du Sexe du cœur, reliée en poult de soie verte, et montra la dédicace manuscrite dont j'avais, à son intention, orné la première page du volume. Cette insulte à la pensée, cet hommage à l'idiotie du sentiment, l'exaspération où me mettent toujours les teneurs de cartes, portèrent au comble la fureur contenue pendant de si longues années. Je saisis un marteau placé non loin des machines, et me ruai, furieux...
Voilà, monsieur, ce que vous pouvez dire aux juges.