LA COURSE A L'AMOUR
Pour Henri Vandeputte.
Koiile>, i«' cliigiioii à l'abri de chapeaux plais, les quatre demoiselles LilFord paraissent au Bois, chaque malin de lemps agréable. Elles avancenl sans trop de vitesse. Aux deux cnh's du cadre flottcnl les pans des ju|)es bleues ; leurs bottines jaunes actionnent régulièrement les monlures de métal disparues presque sous les étoffes; en sorte que les quatre sœurs semblent > selon la coutume des apparitions, filer au ras des roules blondes, par miracle.
Dans son automobihs M. LifTord les accompagne. Ce véhicule est strident. Aux arrêts, nombreux, deux mécaniciens et un valet y semblent indispensables. A ces gens, M. LifTord commande d'un murmure qui déplace peu la ligne de ses lèvres rasées. Ses hommesappuient sur lesleviers, tournent les manivelles, sautent à terre, poussent aux roues, tisonniMil la combustion du ])étrole, livrent passage à la puanteur de la fumée, regrimpent sur le siège couronnant la lourde caisse; et tout répart dans un tumulte de ferrailles nerveuses.
Les quatre demoiselles suivent ces évolutions en méditant. Dignes et patientes, elles se laissent dépasser par les filles en culottes et en vestes lâches,
:Vt'i LES t1':ntativ1':s passionnées
par les adolescents qui, courbés sur le guidon, fuient, peut-être, devant la poursuite de la mort, tant leur face verte exprime d'angoisse et leur gesticulation de hâte épouvantée. Toutes quatre ont des cols empesés h la cime étroite de leurs épaules, des gants blancs, des tailles hautes, des figures roses et rondes.
Espérant que les pétroles américains, source de sa fortune, vont devenir coûteux par l'emploi généralisé des moteurs, la famille Lifford essaie tous les mod(Mes nouveaux d'automobiles. Le père promit, au cas de cette chance, quatre dots capables de suffire à l'achat matrimonial de princes ou ducs. C'est donc leur bonheur ambitieux que les demoiselles Lifford, chaque matin de temps agréable, espèrent, surveillent et préparent, en parcourant les allées du Bois,
Or, parmi les seigneurs pourvus d'impériales armoiries, l'archifluc Luitpold, en les menaces scandaleuses de ses innombrables créanciers, se trouve à point pour être cueilli par les jeunes porteuses de millions. Depuis une année déjà, les petites Lifford le virent avec émotion paraître dans leur milieu, aux galas des grands riches, ou bien s'arranger pour être de leur mail-coach, aux jours de parties, pour sourire à leur loge, les soirs de première, d'abonnement, pour chevaucher vers leur peloton, les matins de promenades équestres.
11 leur représente la royauté, à l'imitation de laquelle tendent les luxes, les habitudes, les paroles et les simplicités savantes delà famille Lifford.
Gros, légèrement chauve, les jambes un peu courtes, les joues très roses déparant le nez d'aigle
et les yeux gris de sa race, l'archiduc Luilpold offre en réalité une apparence peu conforme à la légendaire descriplion des princes. De sa mère bavaroise il lient de la carrure et dh l'obésité. Il désespère de les restreindre, malgré les régimes. Lorsqu'il rude le malin sur le tricycle à pélro.e qu'enveloppe son vaste manteau jaune caoutchouté, il évoque, en dépit de la moustache blonde et tombante, l'idée d'un bookmaker cossu gagnant son piquet de courses.
D'ailleurs, ces défectuosités plastiques ne désenchantent pas les demoiselles Lifibrd ; et la venue vertigineuse de l'arcliiduc roulant sur son appareil leur est une ])reuve émotionnanle des intentions matrimoniales.
Une chose les tourmente néanmoins. Au cours de ses évolutions entre l'automobile du père et les quatre bécanes des filles, le noble seig^neur ne marque aucune préférence envers Kate, Corina, Bell ou Edwige Elles ne peuvent réussir à connaître laquelle séduira le goiit archiducal, le jour où l'emploi généralisé des automobiles aura décuplé la valeur des pétroles LifTord.
Certes, elles ne jugent pas leurs seules vertus capables d'attirer le gentilhomme que précipite vers elles la vitesse de ses trois roues. Sur les merveilleuses hétaïres que Paris contient dans ses théâtres, ses eldorados, ses allées d'acacias et ses avenues boisées, les quatre sœurs n'imaginent point l'emporter par la plastique ou l'intelligence. Il leur parait désirable cependant de voir Luitpold rncliner vers l'une avec précision.
Aussi, telles quatre libellules à ailes bleues, à
oi6 LES TENTATIVES PASSIONNÉES corselet roide, les sœurs en essaim voUigentfgracieusement vers le tricycle enveloppe du manteau jaune que surmonte la figure poupine et princière ombrée parles ailes d'un feutre gris.
La course à l'amour se hâte. Les pédales sautillent. Le tricycle trépide. L'automobile retenti!. Aux flancs du cortège fuient les courbes des pelouses, les futaies, les colonnades de sapins, les eaux où se prélasse la puissance candide des cygnes.
Dès que l'automobile pourra surpasser la vitesse du tricycle, un moteur, maître du temps, sera trouvé; et la traction mécani([ue se substituerait universellement à la traction animale. De cela dépend le mariage qui ornerait d'armoiries le linge d'Edwige, ou de Bell, ou de Corina, ou de- Kate. Leurs pieds chaussés de jaune pressent mieux l'acier de la pédale, au spectacle de cette émulation entre Luitpold et leur père.
Les dents découvertes par une lèvre pulpeuse, Corina parvient souvent à franchir la distance qui les sépare de Luitpold. Elle penche sa tête sur l'épaule, active encore l'élan, et passe, la lèvre relevée, dans une grâce d'essor, pour l'homme court en vitesse sur ses roulettes. Il sourit et ne dissimule pas la satisfaction procurée à ses regards par le dessin de la hanche aride.
La lente Edwige se laisse rattraper par le retour du match ; et elle offre à l'attention princière les lueurs de sa chevelure tressée contre la tige pâle de sa nuque. Il sourit.
Folâtre, presque gamine, Kate crie comme un jeune oiseau de mer en rasant à tire de roue le paquet jaune qui enferme la rapidité du prétendant.
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 347 Il sourit aux jambes agiles et à la malice des yeux verts.
iMus reine, Bell, assise derriôre le ^^uidon, majestueusement, donne l'illusion d'être précédée par des hérauts, suivie par une escorte, et de marcher entre les lignes militaires aux bruits des fanfares. Luitpold sourit.
Toutes quatre perpétuent leur parade d'attitudes. Quand l'automobile s'arrête, si le prince s'approche du dégjU pour l'examiner, elles parlent.
Corina vante, avec les phrases rappelées des poètes, la couleur du ciel, la grâce des ombrages, la splendeur des cygnes. Edwige exprime la sensibilité de son Ame en vantant les musiques célèbres, selon les tonalités de sa voix, parente du clavecin. Kate étonne par sa connaissance de la mécanique, de la chimie, dont elle énonce les axiomes en les commentant par des gestes farceurs. Bell, adroitement, relie à la conversation une anecdote historique et montre sa science de l'héraldisme.
Luitpold sourit à chacune.
— Eh bien! monsieur Lifford, dit-il, vous ne tenez pas encore le moteur?
— Je le crée, monseigneur, répond le père sans trop déranger la ligne de ses lèvres rasées. Je le crée. Je suis comme Dieu au sixième jour de la création, monseigneur !
— A la sixième époque, ou au sixième jour, monsieur Lifford? Vous savez que les commentateurs de la Bible traduisent par « époque », maintenant, et non par « jour »,
— Pourraient-ils traduire par « semaine », monseigneur?
'jïS LEîS TEXTATiVES PASSIONNÉES
— Ils le pourraient, peut-être.
— Alors, je suis à la fin de la sixième semaine, monseigneur?
— Celle où furent créés les animaux nobles et les magnificences des forets, dit Corina.
— Celle où chantèrent mélodieusement les concerts d'oiseaux, modula la lente Edwige.
Et ses paupières blondes battirent.
Celle où les forces furent en équilibre thermique, ricana Kate qui tira ses étroites petites manchettes.
— Celle où les aigles levés dans le couchant composèrent le premier écu à l'alérion de sable sur champ de gueules... vos armoiries, monseigneur!
Luitpold sourit. A terre, il est plus court et plus poupin ; le paletot caoutchouté le rend semblable à une cloche jaune que les sonneurs hisseront bientôt au faîte de l'église.
— Que préfère monseigneur, dit Corina, l'odeur des feuilles vertes?
— Les voix des oiseaux? voulut savoir Edwige.
— Ou une force de vingt chevaux-vapeur sous un volume de huit décimètres cubés? cria Kate.
— Ou le souvenir du triomphe de sa branche aînée en 1677, après la diète de Neubourg? insinua Bell.
Luitpold sourit.
— Je crois que le moteur marche, maintenant...
— Oui, monseigneur, dit le père Lifford. On peut prendre confiance. Nos pétroles sont montés de trois points à la Bourse industrielle depuis l'application de mon frein à double action.
— C'est officiel?
— Officiel.
— Encore un essai, monsieur Lifford.
— Volontiers, monseigneur.
— Son Altesse n'a pas répondu à nos questions, crie la petite Kate. Que préfere-t-il?
— Le total de ce que vous aimez, mesdemoiselles... Allons... un petit match.
El la course à l'amour se hâte encore. Les pédales scintillent. Le tricycle trépide. L'automobile retentit. Aux côtés du cortège, le paysage défile avec les courbes des pelouses, les futaies lourdes et fraîches, les eaux portant la puissance candide des cygnes.
L'archiduc a, sur ses trois roulettes, glissé en tôle. Poussive, l'automobile fume et crachote. En essaim, les quatre sœurs s'envolent au ras des routes blondes, ne devinant pas que Luitpold se murmure : « Pour l'une, quand il faudra se décider, le lendemain de la hausse à la IJourse des pétroles, qui choisirai-je? Corina est trop svelte pour notre couple : les caricaturistes de Bavière nous représenteraient sous les traits d'une asperge et d'unoignon; Edwige est troj) idéale pour ma personne fanée : les aides de camp oublieraient leur service; Kate e.st trop vive pour ma lourdeur : le satiriste Graiimbach composerait la ballade de l'Abeille qui voulut enlever un œuf; Bell vexerait toute, la cour en poussant des colles aux ministres qui ne savent pas l'histoire. En vérité, elles ne semblent pas faites pour moi, ces petites filles... et je demeure le plus malheureux des archiducs à roulettes que jamais tricycle ait porté. Mes chevaux sont saisis avec mes voitures, je n'ose pas emprunter quarante sous à
350 LES TENTATIVES PASSIONNÉES la famille LifFord pour rn'olFrir un fiacre. Il va falloir rentrer sur tricycle dans la rue de Lille, au risque d'écraser les vieilles dames... Il ne trouvera donc jamais son moteur, ce Lifford! »