M*"^ THÉODORE DELESSART
A Jean Lorrain.
l/.iiicicii ami retrouvé sous un pjinde soleil, au sortir du vernissage, et qui regardait le cortège des toilettes heureuses revenues jusque les écrins de leurs coui)és, [)arut si dissemblable ;\ mon souvenir que j'accueillis son effusion, curieux de le réapprendre.
Son élégance, de simplicité coûteuse, me gêna. Cycliste, à cette heure de l'après-midi, il portait une chemise de soie beige, liée au cou par deux tours de crêpe bleu. Gris était le chapeau ombrant sa figure plate dorée par une barbe légère, gris son veston, ses culottes et ses bas, engainés par de hautes bottines en cuir russe. Il prononça le nom d'une taverne discrète où me conduisit mon cocher pendant que cet Etienne Barton suivait sur sa machine.
Devant les coktails, il parla, il conta ses voyages, décrivit les Amériques et les Zélandes, avec cette môme intelligence générale qui, au collège, faisait l'admiration de nos maîtres. Une seule bague, munie d'un grenat fabuleux, illuminait la lenteur noble de son geste.
Sa vie était aventureuse. Il avait « fait )> du mouton en Nouvelle-Zélande, du cheval dans l'U-
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ruguay, du blé dans la République Argentine, de l'or au Transvaal, et propagé la photographie en Chine. Actuellement, il s:^ reposait.
Nous rappelâmes les souvenirs d'adolescence. Il fut attendri en évoquant l'image de ma sœur morte qu'il dut jadis épouser. L'association de nos. pères pour l'achat des phosphates tunisiens lui semblait avoir été conduite avec plus de prudence que d'intuition juste. Il eût opéré d'autre sorte, lui, et la richesse comblerait nos portefeuilles. Ma situation exactement connue, il me plaignit. Sans quarante mille francs annuels, il ne pouvait vivre. Comment s'arranger avec vingt mille? Il admira ma sagesse.
Nous en vînmes à blâmer feu Théodore Delessart dont' les trop habiles entreprises avaient absorbé l'afPaire des phosphates tunisiens au détriment de nos pères. Il connaissait la veuve de cet homme. Très millionnaire, elle habitait, à trente kilomètres de Paris, une propriété royale. Un nombreux domestique recruté parmi de jolis gaillards et d'accortes filles donnait aux yeux de la vieille dame le spectacle constant d'idylles, devant quoi se prélassait son imagination voluptueuse encore. Etienne Barton effleura seulement ce sujet scabreux. Tous les lundis, il déjeunait à Viole, chez elle. Au seul bruit de mon nom, elle m'inviterait aussi. Je déclinai, par avance.
Deux semaines après cette rencontre, le jour étant beau, chose rare au milieu de cette année pluvieuse, je résolus tout à coup d'enfourcher ma bicyclette et d'aller à Viole, chez l'étonnante vieille dame, comme m'en priait l'invitation reçue.
La route aboutit à un parc ombreux, rempli
ij:s tentatives passionnées 353 par les voix des oiseaux. Los (leurs brillent sur les pelouses. Les jets d'eau sautillent devant les tourterelles qui boivent au bord des vasques. Los paons blancs déploient leurs traînes dans l'borbe. Des faisans dorés picorent au uiilieu des sentes. Derrière les bouquets d'arbres, il y a de jolis pavillons aux lenotres desquels sourient des visages féminins choisis pour l'évidence de leur charme. On voit des couj)les se beccfueter, les mains aux tailles, sous les voûtes de verdure. Souplement admiral)les dans leur marche héraldique, partout, des lévriers musardent.
Je rencontrai madame Théodore Delessart dans un panier-victoria conduit par un postillon de quinze années en selle sur un joli po.iey d'Irlande dont il tenait par la bride le pareil à crinière longue. Assis à coté d'elle, Barton me présenta. Durant l'échange des premières amabilités, je pus la voir à mon aise. Une perruque épaisse de cheveux roux scintillait autour de la couperose, masquait un visage lourd vl blet d'empereur romain. Grasse, elle n'était cependant pas informe. Mais ses bras, devenus trop courts depuis le développement de sa poitrine roide et de son estomac, se rejoignaient à peine par les ongles sur les broderies en vieil or d'une singulière robe ruisselant à mille plis le long de ses hanches évasées, do ses jambes.
Dépourvue do la moindre gène, elle cita les anecdotes caractérisant les relations de mon père cl de son mari. Elle itnputa la splendeur du f»arc à leur génie. Puis de nouveaux cyclistes arrivèrent qu'elle accueillit avec grâce, G'éldlcnt do dhar-
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niants jouvenceaux, presque tous lycéens, joyeux de Jeurs vacances de Pâques. Quelques délicates filles se présentèrent aussi, leurs jambes frêles en bas noirs, toutes jolies dans l'équivoque costume de garçonnet.
Une cloche, en sonnant, annonça les délicatesses du repas. Nous déjeunâmes, vingt-huit convives, dans une longue salle aux murs de faïence que séparait du parc une serre comblée de plantes et de volières. Des musiques atténuées vinrent à travers les murailles s'unir au chuchotement des convives. Leur extrême jeunesse, la fièvre gaie de leurs lèvres et de leurs mains me furent plus délicieuses que la succulence des mets. Dès le deuxième service, on commença de s'embrasser beaucoup. Mon âge m'inspira de la pudeur et de la timidité. Je laissai tout le plaisir à mes yeux.
Madame Théodore Delessart, à la gauche de qui je me trouvais, ne cessa point de faire paraître sa bonne humeur. D'excellents parfums émanaient de sa perruque et de sa graisse. « Ne trouvez-vous pas agréable, me dit-elle en clignant les paupières, ce tableau naturel des forces amoureuses que la providence fait circuler parmi les membres et les cœurs de cette jeunesse? Voyez le geste de la petite qui dégrafe sa gorgerette pour les lèvres tendues de ce garçon encore androgyne, portrait exact de sa mère, sans doute , et le profil de cette fine enfant qui écrase sa bouche dans la barbe grisonne du monsieur faunesque, en regardant naître, triomphante et rose, le désir aux pupilles vénérables. Quelle amphore antique, quelle cathédrale^merveilleuse, quelques statues illustres vau-
LE. s TENTAI l VI-: S l' A SSK )N X ÉES Hbf)
(Iront jamais la splendeur linéaire de ce couple qui se lève et disparaît en glissant sous la portière de lin. Je ne sais si, dans mes voyages, j'aperçus, de la colline, une courbe de tleuve plus magnifuiue en beauté que l'attitude de cette jeune femme prête à offrir ses hanches en se renversant, les bras dans sa chevelure, la veste ouverte sur la gorge libre... lîaissez les stores, Joseph!., et dites aux tziganes de jouer plus fort... Avez-vous vu, monsieur, des flots robustes accourir sur la grève avec des bonds aussi nobles, un torse aussi large, une vigueur aussi manifeste que celle de ce recordman musculeux dont les bras enclosent les
doux fugitives rieuses.
Elle continua de la sorte pendant des heures, barnum du spectacle. Sa main toute fine, patricienne, plongeait une spatule faite de turquoises et d'or dans un épais cristal où s'amassait une confiture de goût inconnu. Blottie sur son trône, elle suçait la spatule, en considérant les jeux puérils de rassistance éparse sur les divans larges jusqu'alors dissimulés par des buissons naturels d'hortensias bleus et de roses thé.
De vieux domestiques en livrée noire présentèrent devant les couples las des plateaux chargés de coupes. Il nageait des fraises et des grains de raisin dans les breuvages froids.
J'avoue que de toute la fête, le visage de madame Théodore Delessart m'intéressa le plus. Le masque lourd et blet d'empereur romain s'anoblissait d'une extase. Chez des amateurs de peinture, des mélomanes, j'avais pu constater un tel rayonnement d'intelligente béatitude. Comme
356 LES TENTATIVES PASSIONNÉES Etienne Barton participait aux jeux', assez loin de nous, il ne détruisit pas ma sensation par des propos aventureux. Entre les mèches de sa perruque rousse, madame Théodore Delessart se transfigura. Les yeux s'incendièrent, vécurent cent existences par seconde; les rides s'effacèrent, tout le visage disparut sous la lueur prodigieuse du regard et le sourire frémi^ssant des lèvres. Elle murmura des vers. Elle m'avoua que ce bonheur la saisissait uniquement au spectacle de la mer, à la découverte, passé la gorge des montagnes, d'une étendue, à la poursuite d'un troupeau sauvage, lors des grandes chasses, à la vue d'une jeunesse fébrilement voluptueuse ou d'un orage grandiose. « Cotte étreinte des corps, ces délires de gestes, cette joie frémissante des figures, cette angoisse qui espère un accomplissement et qui soulfre de le prévoir, tout cela ne dépend-il point d'une puissance inconnue plus haute que les volontés humaines. En ce moment, nul de ces jeunes gens ne résisterait aux lois attractives des sexes, et cependant chacun, chacune, se croient les maîtres de leurs actions... Moi, je ris... » En effet elle rit.
Ce fut un ricanement plein de stridences inouïes, qui contrasta soudain avec la douceur affable de ses manières, de sa parole. Son ventre dansait entre ses cuisses, comme un mont de gélatine secouée. Les boucles rousses sautèrent autour des joues flétries, et les bras trop courts ne réussirent pas à se joindre pour contenir les bonds de l'estomac onduleux. « Moi, je ris... je ris... » criait-elle entre les hoquets.
Au goir» quand la fùte illumina le parc d^ B98
LES TLXTATiVES PASSIONNEES SÔV
lunes électriques, de ses fruits de lumière apparus dans les feuillages, j'entendis encore son rire à plusieurs reprises.
Il y avait, au uiilieu d'une clairière, la représentation dressée d'une place publique. De petites façades en bois, très diverses par l'apparence, portaient des enseignes peintes annonçant le décor intérieur de chaque magasin. Ainsi l'une, IHanchisserie, recouvrait le linteau d'une boulicpie, à travers les glaces de laquelle on voyait six gentilles repasseuses en camisole blanche, et les bras retroussés, qui promenaient le fer sur le linge. T/autre, Crémerie, annonçait f[uatre fortes gaillardes à tabliers blancs, qui offraient des joues paysannes et des poitrines énormes au choix de l'invité. La Taverne enfermait des servantes hollandaises impudemment décolletées ; le Salon de mode, les gracieux minois de demoiselles en noir ; VÉcole, une quinzaine de fillettes vêtues de tabliers de serge et d'allures sournoises, la natte au dos; VEtablissement de bains, des dames sans parure au milieu d'une piscine à laquelle on accédait vite ; la Préfecture, plusieurs jolies femmes en toilette de bal buvotant leur thé. L'0/)r'm (entrée des artistes) commandait un long couloir menant au foyer de la danse, plein do ballerines qui s'exerçaient à la barre de velours devant une muraille de miroirs.
Derrière ces façades postiches, de luxueux boudoirs, installés dans un pavillon, recevaient les flirteurs accueillis par les écolières, les ballerines, ou les blanchisseuses. Au moyen de lucarnes, madame Théodore Delessart surveillait.
Je rentrai chez moi fort content. La semaine suivante, Etienne Barton multiplia ses visites dans mon domicile. A chacune, son indignation croissait contre madame Théodore Delessart, qui profitait de nos phosphates tunisiens avec tant d'injustice et si peu de morale. 11 finit par me laisser entendre que sa situation pécuniaire devenue défavorable lui rendait plus triste sa rancœur. Certains de ses amis partageaient, assura-t-il, notre indignation. 11 me les présenta un matin, à l'heure de l'apéritif, sur le boulevard de la Madeleine. Il fut résolu que nous irions, quelque soir, en bicyclette, réclamer violemment à la dame une partie de cette fortune mal acquise et plus mal utilisée.
Une nuit donc, monté à bécane, nous partîmes, quatre, jusque la propriété de Viole. Je prévis une bonne farce joyeusement terminée dans la suite par des ripailles et des plaisirs. Nous entrâmes grâce à un passe-partout qu'Etienne Barton mania. Un de ses amis, pour l'aider, enfonça une pince sous l'huis, et pesa. Nous courûmes à la maison, silencieusement. Tout dormait. Parvenus à une chambre du deuxième étage, Etienne Barton se fit ouvrir en murmurant : « Adèle, c'est moi... » par la serrure. Sans perruque, et quasi-chauve, madame Théodore Delessart nous apparut à la lueur bleuâtre de la veilleuse, telle qu'un large ballot de chiffons blancs. L'autre ami d'Etienne empoigna le jabot de guipure et posa une lame large sur le nœud du foulard de nuit ; la lame glissa sous le menton triple, trancha, scia et ressortit buileusement rouge.
Les deux amis d'Etienne, un employé de la Ban-
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 359 que cosmopolite et un attaché d'ambassade, gentlemen délicats, recueillirent la tt^te d'empereur romain, qui ricanait, et la posrrtMil dans la cuvette du cabinet prochain.
Nous nous restituâmes la valeur des phosphates tunisiens, sauf vingt pour cent, remis à ces messieurs.
Demain, la justice fera expier ce crime, en place de la Roquette, à un jeune voyou de basse origine qui parait assidûment, contre rémunération, les fêtes de madame Théodore Delessart. Les preuves abondèrent, comme les témoignages, pour le convaincre du méfait, encore qu'il le niât.