LUGE ET LE TEMPS
A José Maria de Hérédia.
A parcourir les galeries des Salons, la grande Luce dut s'admirer dans bien des tableaux. iModèle, son corps avait valu du talent à plusieurs. Elle se vit marchant, entre ceux d'une mode préhistorique, la main armée d'un silex, le dos fléchi sous une charge de venaison. Elle se chérit haute et fine Salammb(\ ornant les terrasses d'Hamilcar embues de lueur lunaire; puis esclave criée par le nomenclateur sur le tréteau romain, entre un captif de Libye et un Gaulois blanc. Plus loin, les pieds nus dans un amas de monnaies, de joyaux, de châsses pillées, elle élevait au bout de ses bras robustes le cadavre d'un petit empereur byzantin desséché par l'amour dans ses loques d'or. Colossale Jeanne d'Arc, elle éperonnait un destrier massif faisant rejaillir la terre du labour jusque la cotte de fer, jusqu'aux yeux mystiques reflétant la clarté du paradis; et la chevalerie, derrière elle, était une seule croupe formidable aux pennons fleuris, aux lances droites, aux chevaux masqués de métal sombre.
Luce allait par les salles, dans une sorte de rêve prodigieux. Elle vivait tour à tour les ;\mes incarnées par les artistes en sa splendeur physique.
364 LES TENTATIVES PASSIONNÉES « Comment, disait-ello, ai-jo pu être, pour celui-ci la femme fauve aux ongles rougis par la chasse; pour celui-là, la grave Salammbô qui adore ïanit, entre les fumées de cassolettes ; et, pour cet autre, la guerrière énorme entraînant les escadrons de chevaliers à la suite de son signe. Certes, ils pantelèrent de plaisir, vautrés sur ma force, les créateurs des lignes et des teintes. Mais comment de leur joie matérielle ceci est-il né, divers ? Je possède donc autant d'apparences et de personnes! Ou bien ai-je vécu à travers tous les temps, dans ces femmes de la science, de la légende et de l'histoire. Aperçurent-ils transparaître en moi ce que je fus parmi les époques passées ?... Il me semble, à présent, que mon existence s'allonge de toutes ces existences, qu'elle tient aux âges obscurs révélés par les savants^ qu'elle se perpétuera vers les siècles entrevus par les philosophies. Et cela me donne une joie allégeant mon pas et mon geste, faisant s'irradier mes yeuxl... Voici que je ne vais plus croire à la mort! «
Elle prétendit interroger chacun de ceux qui l'avaient peinte ; car ils lui donnèrent l'impression môme laissée par certaines pages lues hûtivement, l'esprit ailleurs, et qui, soudain, se rappellent à l'attention de la mémoire, avec un prestige incomplet mais fort, pour exiger une seconde lecture.
« C'est encore moi, pensait-elle, la dame de la Renaissance qui porte des bandeaux rouges et dont les liiains effdées tiennent un lys. Comme je semble religieusement intelligente accoudée contre les balustres. Mon regard mesure les beautés larges du pays où serpente un fleuve qui reflète les clo-
chelons de la cité blcii;\lrc. Aijc paru Icllc à Darllio? Il fumait du tabac sans parfum. 11 est petit, large et chauve. Sa brutalité me décida uu jour, à lui complaire, parce qu'elle ne me permit pas de résistance. Et maintenant je rassemble ce qu'il disait de choses éparses sur ces femmes savantes, perverses, laurées qui, les hanches onduleuses, frissonnèrent aux bras de reîtrcs érudits... Ai-je frissonné, moi, dans leurs mains ? »
Luce s'aperçut sous les mouclies d'une rouée accueillant par la lucarne de sa chaise le badinage de gentilshommes en habits de soie et à talons rouges. Les mollets du plus gras lui parurent tentants. Elle rôvade fête dans une « folie», oùellese laisserait dévêtir devant les miroirs en trumeaux, tandis que la soubrette moucherait les chandelles, l'abbé récitant les vers de Parny, une flûte de Champagne à la main et la jambe étendue le long du sofa recouvert en soie de Chine. Se reconnaître ensuite dans un fourreau plat de mousseline blanche, la taille sous les seins, les bras haut gantés, l'épaule nue, que regarde un hussard de l'empire cuirassé de brandebourgs, et les cheveux en coup de vent ! Enfin elle se salua contemporaine qui jouait avec un gros chat gris, elle roulée dans sa toilette de bal sur le velours mauve d'un divan doré par sa chevelure défaite noyant aussi les orchidées du corsage, les pages d'un roman mal coupé ; alors qu'un homme pAle, en habit noir, frappe de ses doigts maigres les touches de l'harmonium.
Il tombait un joli soleil à travers le blanc tendu des vélums. Luce continua de se rêver parcourant les périodes. Sauvage, hiératique, résignée, cruelle
par esprit de triomphe, mystique, savante, gracieuse polissonne, sentimentale et lasso de croire, elle se revécut successivement avec la horde chasseresse, les suivantes carthaginoises, les esclaves de Rome, le petit empereur de Byzance, la chevauchée des barons, le paysage d'âme, les roués, le colonel d'empire, l'homme douloureux assis au clavier.
Gomme elle se contemplait encore devant une autre toile, un doigt l'avertit, en la frôlant, d'une présence amie. Elle reconnut Damaste, le peintre de la horde préhistorique, et lui dit sa joie de vivre tout à cette heure. « Mais, ajouta-t-elle, je désire trop réaliser ces instants des siècles, pour accueillir mon bonheur sans une certaine amertume de ne le pouvoir saisir matériellement; je vous envie, vous, les artistes. Seuls, quelques livres et des idées vous suffisent pour connaître toutes les sensations. A moi, il me faut de la vérité tangible, comme des paroles sonores... Tenez. Racontez-moi à moi-même. Dites-moi comment je fus cette femme rousse qui dépeça le gibier abattu par ses époux, ses frères. »
Il l'emmena jusque son atelier; il lui montra des silex, des lames d'ivoire gravé, d'informes tessons, des aiguilles d'os, des coquilles, une mâchoire humaine à dents énormes, les photographies des cavernes.
Damaste était un haut Celte, admirateur de sa propre stature. Sa barbe rousse, et ses muscles durcis par les sports, il aimait en faire parade. Luce avait vu cette nudité de solide héros légèrement obèse, lorsqu'il indiquait aux modèles mâles les attitudes exigées par les dispositions de l'esquisse. Elle évoqua les hndes, où l'ancêtre avait dû courir
LES TENTATIVES PASSIONNÉES :^67 SOUS les nues pluvieuses, à l'âge de la pierre. Gomme il s'approchait d'elle eu riant, elle ferma les yeux... Klle crut rouler sur la proie atteinte parmi la meute chevelue dos màUs qui, avec le jet des pierres [)lates, avaient rompu les pattes de la hôte poursuivie. Curée chaude et goût du sang, lutte pour le lambeau de chair le plus lourd, étreintes, bestialité fougueuse d'un amour semblable à la haine qui élranlile en mordant.
« Je t'aime, Luce, assura Damaste ensuite, parce que tu acquis cette idée de revivre ton rythme de force humaine à travers la série des existences évoluées. Veux-tu? Nous irons dans les Afriques, aux pays des grandes chasses; parmi les peuplades si bornées que leurs sages ne distinguent pas le passé du présent, ne conçoivent pas l'avenir, et encore si merveilleusement instinctives que leurs enfants réduits en esclavage i)ar les Maures, s'échappant, après des mois de marche dans les forêts inconnues, reviennent droit aux huttes paternelles d'une seule course, comme les pigeons mis en cage, emportés loin de la ferme où ils naquirent jusque des pays loi4itains, retournent d'un seul essor au lieu d'origine. Nous vivrons là tant que tu ne seras pas lasse des nuits de chasse. Après, nous visiterons l'Inde et les mystères du ïibet. Tu connaîtras d'autres Salammbôs, tes sœurs, des divinités plus abstraites que Tanit, plus absorbantes que le Moloch. Nous servirons Si va dans les temples pleins d'ossements; nous épierons le sommeil des mahatmas, qui dorment dans un sarcophage scellé pendant une saison, et se réveillent pour traduire les pensées entendues du Dieu.
» Plus lard, nous serons en Perse les esclaves des marchands aux cheveux huilés qui nous exposeront sur des lapis de Karamanie et nous vendront aux eunuques des Ottomans. Tu connaîtras l'orgueil d'èlre achetée très cher par des croyants. Tu caresseras leurs barbes parfumées et tu dormiras dans les harems à la musique du jet d'eau, la bouche sucrée par les confitures... Je te délivrerai, grâce aux démarches desambassades, quandte répugnera la vie d'engraissement à l'ombre des petites arcades blanches. Alors, je t'emmènerai dans quelque province de la Russie méridionale, où se dressent toujours les églises orthodoxes, coiffées de bulbes d'or ; je ferai en sorte que t'approche un jeune pope aux dalmaliques byzantines. Tu l'affoleras par ta splendeur. Il reniera en ton nom son vœu; il mettra sous tes pieds la richesse de sa famille, négociante et ambitieuse. Un jour, tu relèveras, chétif, au bout de les bras robustes. Tu le balanceras avant de le jeter devant la porte comme l'écorce d'un fruit savouré.
» A moins que tu ne le veuilles pas, nous partirons ensuite pour le pays des Kurdes. Je te laisserai dans un monastère de sœurs arméniennes et françaises. Tu verras briiler les villages autour de toi, tuer les hommes, couper les enfants par morceaux sur les genoux des pères, violer les filles et les femmes, jusque le jour où tu rassembleras les chrétiens échappés au massacre afm de combattre les massacreurs. Prends, à celte heure, la croix dans une main, l'épée dans l'autre, monte à cheval, fais loi suivre par les hommes forts et bien armés, et pense à la Jeanne d'Arc que tu es déjà sur
lo tableau. Va, lu sentiras dans ton cœur grandir les bras du Christ, saigner son flanc, pleurer ses yeux.... et lu seras sincèremenl sa servante héroïque.
» Aux jardins d'Italie, nous nous accouderons ensuite (lovant les allées rectilignes des charmilles taillées. Je te lirai les œuvres d'Aristote. Je scanderai les poèmes de Virgile. Tu rêveras aux efforts grecs et latins en regardant scintiller la lenteur du fleuve. Je tracerai de ma baguette certaines figures géométriques sur le sable picoré, plus loin, par les pies familières. Tu pèseras ce que vaut le sort des républiques encloses dans leurs villes fortifiées et bleuâtres, à l'horizon.
» Dis... ne sens-lu pas, Luce, la possibilité de revivre les heures de tous les temps, aujourd'hui même? Quel petit labeur, dans la suite, de reconstituer les plaisirs de Trianon, ou la sentimentalité de Corinne, avant que de reprendre, devant ce clavier d'harmonium, nos propos d'ironie douloureuse écoutés sérieusement par mon chat gris.
» Partons, T.uce. 11 faut boucler les valises, appeler la voiture, téléphoner à l'agence des paquebots, et tu rassembleras toutes les sensations réfléchies, dans les autres siècles, sur la figure éternelle. Certes tu es morte bien des fois, et bien des fois lu es née. Mes confrères te peignirent à des moments dissemblables de ton action perpétuelle, où lu fus toi toujours.
» Car, Luce, le temps n'existe pas, sinon pour notre pauvre myopie de l'heure présente. Rien no s'écoule qui ne sourde à nouveau, plus loin. Les siècles sont simultanés devant l'harmonie sans fin
370 LES TENTATIVES PASSIONNÉES ni origino, et ta beauté de femme est le reflet précis de l'Harmonie Une...
» Ah! Luce, tu t'es comprise, enfin, perpétuelle et maguifîque comme l'effort des hommes, des planètes et des lois...
)> C'est pourquoi je t'aime. Et nous allons partir. »