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L'ÉDUCATEUR

Pour André Kuijters.

Après avoir connu dans les villes du Nord ramoiir do maint postula-^t qu'atliraicnl sa îbrtiine, son esprit, la souplesse de son corps opposée à li laideur ■d'une fi^'ure blauclie et bestiale, Christine Oxensliern se lassa du monde à vingt-six ans.

Sur sa demande, les parents très vieux habitués à lui obéir, l'emmenèrent ai bord d'un petit fjord de Norwège, dans leur propriété la plus solitaire.

Elle y passa le premier été avec des livres encore inconnus et s'a>simila quelques sciences. Les rêves philosophiques des grands musiciens, elle les rappela sur le clavier des orgues, et puis, en de longues croisières, à bord d'un sloop doublé d'acajou, elle essaya, devant le spectacle illimité des eaux le charme du regret.

Mais rien de ceux qu'elle avait admis au flirt n'habitait encore sa mémoire. A peine lui revenaitil des. inflexions douces de certaines voix avouantes. Elle les recherchait en musique, les retrouvait, les notait, et la curiosité laborieuse de sou art effaçait vite le souvenir des soupirants.

Elle se crut alors une nature froide, fermée à tout bonheur des sens, et ce la désola, parce qu'elle

102 LES TENTATIVES PASSIONNÉES nourrissait l'orgueil de vouloir n'omettre dans sa vie aucune des sensations possibles.

Certes, elle se diéait bien que les jeunes hommes des salons l'avaient poursuivie sans adresse pour les pires motifs. D'abord, tous recherchaient son argent et la situation qu'eût value l'alliance. Si l'un ou l'autre avait paru désirer la chair, en outre, les voir s'anîmaliser tout à coup avec de l'instinct dans les yeax trop brillants, et des veines se gonflant aux visages, la dégoûtait encore. D'autres parlent selon la romance. Vulgaires et sentimentaux, ils navrent comme une image grossière.

« Mais si je ne veux pas qu'on me chérisse ni pour l'argent, ni pour l'instinct, ni pour le sentiment, cela ne revient-il pas à refuser l'amour? » pensait-elle.

Incitée par les lectures antiques, elle frôla l'àme d'un pâtre, qui vivait au milieu du bétail. Sa bêtise, la saleté de ses mains écartèrent la jeune fdle avant le premier soir. Elle méprisa Théocrite et Virgile.

Cependant, ses nerfs espéraient des étreintes. Elle souhaita sentir contre sa poitrine le marbre miraculeusement animé des ApoUons et des Neplunes, dont la stature sculpturale l'avait séduite. Oh! un être fort et doux qui se dresserait entre ses bras ! Mais elle se lassa d'attendre des miracles.

Elle marcha; elle chevaucha. Elle laissa le sloop glisser à la surface polie de la mer, pendant que son père, peut-être imbécile, peut-être très subtil, lisait, en souriant, la Bible. Celte vieille figure chevelue, barbue de blanc, toujours bénigne, l'exaspérait. Sans murmure, il chaperonnait les caprices

saugrenus de sa fille. Un air de malice ricanait derrière les besicles d'or.

Kn vain, elle le consulta. Pour n'ponse, il parait de la môme évidence les raisons excellentes du oui ou du non. Car il ne croyait pas à la science, ni à Tamour, ni aux arts, ni même à Dieu; mais il lisait consciencieusement la Bible, toujours.

Vint l'biver. Des chaînes de neige chargèrent les bras dépouillés des arbres. Les cascades devinrent un cristal immobile. Des soleils rouges sombrèrent dans la mer blanche et rose. Le fjord gela,

A travers la voie solide des eaux, Christine se lançait sur la vitesse des patins. Les parois immenses, bleues, de l'anse encadraient d'un angle le pur éclat du ciel. La robuste fille glissait vers la ligne lointaine où déferlait contre les glaces terminales le flot lourd comme du mercure. Couverte d'une blouse de fourrures fauves, la tête dans un casque de laine rouge, et les jambes serrées par des guêtres sous la courte jupe d'astrakan, elle allait vers l'inconnu de la lumière et du froid, dans la musique du vent engouffré entre les hauteurs abruptes.

La solitude, l'absence de bruits humains l'impressionnaient. Au bout de sa vue, tout s'illimitait dans des blancheurs. Des escadres de cygnes parfois filaient vers le Sud, moins rapides que son élan peut-être sous lequel fuyait la glace. Et les paysages aussi s'en allaient, avec leurs groupes de petites maisons peintes en vert, en écarlate, en blanc, et blottis aux creux du terrain , sous des pentes de neige. Après des heures de cette solitude infinie, elle atteignait l'eau mobile. Les voiles des barques tachaient de noir la candeur Ihnpide de l'air. Quel-

quelbis, la fumée d'un steamer ondoyait aussi, entraînant à sa suite les deux rides divergentes du sillage. .

A cet endroit, l'espace de glace était considérable. Christine prenait un essor, pour décrire de vastes cercles, pour imiter au ras de la surfiice le vol coudé des hirondelles.

Elle s'étonna du bonhour. A se sentir légère et forte, à couper de son élan la brise, à courir inclinée sur le sol d'albâtre, elle goûtait une joie d'animal, une pure joie de mouvements et d'efforts gracieux, de courbes harmonieuses réussies par son adresse, de lumières grandes conçues par ses yeux froids. Et elle ne méditait plus la recherche de l'amour, tout à l'embrassement de l'air.

Mais dans la clarté d'un matin, elle aperçut sur l'espace, vers la ligne de la mer, un point, un être s'agitant. D'abord elle crut à un oiseau, et qu'il allait, d'une ascension, se perdre contre la vitre éclatante du ciel. L'être s'allongea, grandit. Elle le distingua humain et qui courait oblique à la glace, pour illustrer de cercles la solitude blanche. Il gagna de l'espace. C'était un homme. On le devinait à la longueur de ses glissades que seul un jarret puissant eut pu déterminer ainsi. Ensuite, il parut tel qu'une voile de barque arrivant de face, la brise en poupe, force mystérieuse, gracieuse, oblique ou droite, approchante.

Un désir de le voir mieux conquit la jeune fille. Par prudence, elle avait ralenti d'abord sa course; et, sans affectation de fuite, s'était mise à tourner au large dans la môme circonférence. Lui, maintenant, l'imitait, ils s'observèrent*

Rivalisant d'adresse cl do vi^'ucur, ils se proj«'lrrent, virtuoses, en essors. Dans le silence, ils furent deux signes, traçant sur la glace les liiëroglyplies de leurs âmes. Ainsi, peu à peu, ils se parlèrent.

D'une pointe en avant, l'inconnue offrait son ap. proche. Elle se penchait sur la hanche, se dérobait en une fuite cave, le laissait, centre lointain de la courbe entreprise.

I^ui glissait à la mer, perdu de désespoir, afin de se résoudre en un point de l'horizon blanc.

Elle suivit, suppliante et vive, penchée vers l'avenir, prête à s'associer pour les départs.

Revenu, il se lançait, barbare et conquérant, à la poursuite de la vierge éperdue.

Elle, de s'efforcer alors vers le fond du fjord et Tauglo tutélaire où fumait l'haleine de la maison.

Il renonçait. 11 s'amusait au brio du patin. Il dessinait sur place des astragales et des guirlandes. Il rayait de parallèles l'albàlre du sol. Il construisait des plans d'architeclure, des parthénons aux lignes pures, des panthéons aux dômes considérables; des demeures et des temples pour son désir divin.

Curieuse, elle accourut, franchit des longueurs, louvoya cependant d'une rive à l'autre, entre les groupes de petites maisons écarlales, vertes, blanches. Il se plut à la fuir cl remonta vers la mer pâle, par l'évasure des cotes montagneuses.

Le patin de Christine mordit la glace et la lança vers le satyre qui fuyait la nymphe. Ainsi qu'elle, il était vêtu de fourrures et de guêtres, et les deux visages demeuraient clos dans des voiles de laine. D'ailleurs, ils restaient à distance. Elle remarqua qu'il portait les épaules larges d'uQ homme fait,

106 LES TENTATIVES PASSIONNÉES que ses fourrures semblaient précieuses; que, dans ses allures, il persistait de l'élégance et un souci de noblesse.

11 rompit sa course; il recommença des cercles, les multiplia, devint un être vertigineux qui tournoyait entre les parois bleues et hautes de la montagne ouverte.

A le regarder, Christine s'étourdit. Elle l'admira. Certes, non moins que les Apollons et les Hercules, statuaires, il devait jouir de muscles puissants, d'une poitrine large bonne pourboire l'espace. Elle songeait aux étreintes souhaitables des dieux de marbre.

En pensant, elle allait, lente, et traçait une circonférence immense. Mais il l'attirait par sa promptitude. Au soleil, il luisait, joyau de cent facettes diverses, lancé par un monstrueux géant pour ricocher à l'infmi sur l'eau solide.

Tout ce que l'imagination nourrie par les lectures de légendes et par la musique des drames lyriques pouvait prescrire à sa mémoire, afin qu'elle se soumît à des amours subites et merveilleuses, Christine le songea.

L'homme, le mâle, le fécondateur et le fort était là, s'évertuant vers elle, sans mobile de bassesse, par le seul conseil des Normes, entre le ciel, la mer et les monts.

La jeune fille allait. Il advint que son patin tout à coup raya la trace du cercle achevé bien loin à cette seconde par la hâte étincelante de l'inconnu. Elle se troubla de cette rencontre, et leurs traces se croisèrent. Presque aussitôt, il passa. Une barbe grise se collait k sa poitrine.

Elle voulut partir, se dctouriM. Mais elle hésitait dans ses élans. L'homme fort, surgissait quand môme à l'extrémité des directions prises. Malgré ses efforts et son adresse, elle no «'('lanrait partout que vers lui.

Il l'enserra de vastes cercles qui se resserraient. Christine eut peur, mais elle ne voulut appeler ni fuir. Cependant, il lui sembla qu'avec l'homme les choses tournaient ; aussi, les choses, les parois bleues des monts, les groupes de petites maisons de couleur, les pentes de neige, l'angle éclatant du ciel, et la blancheur de la mer. Il entraînait le monde avec sa course de vertige.

La science de la vierge et son courage chaviraient. Du froid lui étreignit les tempes. De la sueur glaça son front. Le coureur passa plus près, dans le drapeau de sa barbe grise. Il ricana en murmurant.

Encore une fois, elle appuyait sur le patin, s'élançait, vers la mer. Folle, muette, elle dévorait l'air et le silence, sans regarder, par dessus l'épaule, si miroitaient en arrière les fourrures de la bête pressante. Elle prévit le viol, sa faiblesse et sa terreur, contente d'être terrassée, dans un halètement.

Le ciel et la mer étaient, devant son regard fixe, un cristal pâle, inexorable. Contre cela, tout allait se briser de ses résolutions, de sa vertu savante et de son orgueil. Quand elle toucherait à l'eau mobile, ne faudrait-il pas mourir ou s'offrir?

Elle se résignait, plus rapide. L'attente de l'amour qui l'avait tant torturée, dos nuits après des nuits, cette douceur où elle irait se fondre, étreinte et pénétrée, elle s'y abandonnait à cette heure, en

se louant qu'elle ?onnât enfin. Sur elle-même elle s'apitoyait, molle et contente, d('j:\ prête à frémir.

Ce serait l'inconnu, l'anonyme, le mystérieux. Il l'aurait prise dans des cercles, comme les oiseaux de proie, comme les soleils soducleurs de planètes. Elle succomberait à la Loi des Mondes, glorieusement.

Le flot mugit tout proche. Déjà elle entendait le reflux à la voix cristalline ruisselant entre les glaçons. Elle se retourna.

Ayantdéfait sou voilodc laine et secoué sa barbe de toute cendre, son père, le subtil vieillard, se révéla sous les fourrures de l'inconnu. Sa malice riait derrière les besicles d'or, et il tenait à la main sa Bible ouverte.

« Ma fille! comprends-tu maintenant le crime d3 savoir, de déduire, d'analyser les âmes? Parce que tu dédaignas la simplicité humaine de l'amour, tu faillis choir, comme les betes, à la poursuite d'un passant. »

Il disait cela des yeux, sans paroles, et elle restait stupide devant le sourire de la lèvre supérieure rasée.

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