LA BETE TENTE
A René Ghil.
Etant très jeune, je crus séduisant de réaliser, à mon tour, après maints viveurs, l'exploit de pénétrer dans une cage pleine de monstres forains et d'y boire, devant un public affolé, une bouteille de la veuve Clicquol. Je dois dire que mon courage fut minime en cette occasion. Le dompteur, enivré la surveille, m'avait appris que ses lions, ours, tigres et panthères, habitués à leurs petits exercices en vue de la joie publique, y prenaient plutôt du plaisir. En outre, j'avais passé sous ma chemise la cotte de maille dont le belluaire revêtait ses pectoraux considérables. Je m'étais échauffé la cervelle avec du vieux bourgogne. Mes vingt ans s'enorgueillissaient fort; et quand le moment fut de pénétrer parmi les fauves, je me sentis toutes les hardiesses opportunes.
D'un pas léger, ma bouteille à la main et la boutonnière fleurie, je traversai la piste, salué par les salves de bravos. Mes camarades, dans la loge du cercle, arl)oraient leurs fracs les plus anglais et leurs linges les plus roides. De légères pâleurs coururent sur leurs joues amicales. Les dames agitaient les ailes pourpres, blanches et noires des éventails ; et le dompteur, en dolman vert olive, constellé
do décorations fabuleuses, m'ouvrit lui-môme la petite guérite de fer appliquée aux barreaux.
A peine y fus-je cadenassé, que la lionne- Maïna se rua avec l'apparat monstrueux de sa gueule béante. Des vapeurs embrumèrent ses crocs, ses babines en sang. Elles passèrent sur ma face comme une chaleur d'orage.
L'envie me prit d'avoir peur... Les griffes de la bote me parurent des serpes robustes et prêtes au dépècement. Mon cœur dansait la gigue dans ma poitrine et j'étreignis, de toute ma vigueur, le col de la bouteille, par crainte de la laisser choir.
L'horreur de la mort m'épouvanta moins, cependant, que l'appréhension du ridicule. Au rugissement de la lionne je lançai un « A bas! » impérieux qui la fit benoîtement s'écarter, la queue battante et la colère basse!
Très brusque, je tirai le. verrou et sautai dans le milieu de la cage. La porte de la guérite reclaqua. Les fauves surgirent de leurs repos en poussant chacun sa clameur naturelle; mais il y avait tant d'indulgence dans leurs regards que cela ne me troubla point. La lionne, seule réfugiée à l'angle le plus lointain de la cage, me disait évidemment des choses désagréables ; mais l'ours blanc oscillait sur ses pieds pacifiques, les deux lions tournaient comme des bêtes de manège, le tigre miaulait en mesure quand les lions lui laissaient le loisir de placer un mot. Mon ivresse aidant, je m'estimai bientôt roi sur moi-même, malgré le sentiment très sûr que je subissais un bref cauchemar près de se dissiper dans un prochain réveil.
A ce moment, je tendis la jambe gauche pour y
appuyer la bouteille afin de la démunir plus facilement de ses fils de fer et de son bouchon.
Cette simple tension du jarret révolutionna les bêtes. L'ours blanc parla avec un accent rauque dont frissonnèrent les dames; et il s'assit lourdement devant moi. Le tigre, comme s*il n'attendait que celte position de l'animal populaire, se mita le franchir par bonds rapides et successifs en décrivant des auréoles zébrées par dessus sa tête neigeuse. Les lions entreprirent un seeple-chase autour de ma personne, et Maïna elle-même se mit à faire la belle avec une certaine grâce, bien qu'elle ne cessât de rugir et de garder ouverte sa gueule aux babines sanglantes.
Alors, j'éprouvai l'impression la plus étrange, la plus inexplicable que mon être sensible ait jamais ressentie.
Tant que les bêtes avaient paru me défier de leurs menaces hurlantes, la bravoure assez sotte de la jeunesse avait surmonté ma peur, peur très réelle, car mes veines charriaient des glaçons, et je serrais forcément les mâchoires pour empêcher qu'elles ne claquassent. Mais lorsque les fauves eurent affirmé la chose en plaisanterie définitive, la sagesse m'abandonna du coup. L'ours me parut tenir un discours. Ses lèvres remuaient d'une manière presque imperceptible, comme celles d'un homme du monde qui murmurerait des ironies dans l'angle d'un salon à l'adresse du dandy en vedette. J'eus la conscience que cette bête blanche se moquait de moi, avec des mots articulés très bas et que les autres bêtes se réjouissaient follement de ses saillies.
Le cirque, son lustre et ses spectateurs se prirent à tourner, comme le maëlstroom, entraînant dans leur course vers la profondeur du centre des bandes de figures épouvantées et de grimaces atroces. Un tangage monstrueux remua l'espace... je sentis les planches fuir ; une couronne de fer étreignit mes tempes. Les odeurs des fauves et les vapeurs de leurs rugissements m'enveloppèrent d'une sorte de brouillard aux puanteurs poignantes. Mes bras cessèrent de m'appartenir, mes jambes de se mouvoir... Je sentais, avec une irrésistible force, m'envahir la joie des bêtes ; je sentais que, comme elles, j'allais vouloir sauter et rugir.
On a décrit maintes fois le mal qui saisit l'homme sensé brusquement introduit parmi les fous en fureur. 11 s'épouvante d'abord; puis, graduellement, le besoin de dominer ses voisins par les extravagances et les cris le possède. Il les singe.
De môme, je me perçus peu à peu saisi par le rythme de gaieté et l'élan des brutes. En essayant de reproduire, pour les comprendre, les balbutiements de l'ours, je m'abandonnai à l'influence de son oscillation. Mon corps dansa selon la mesure que le plantigrade appliquait à ses pas. Lorsqu'il se fut couché contre la pointe de mes escarpins, je fus sollicité par les bonds du tigre. La puissance occulte qui menait mes gestes me força de bondir à contre-sens du félin. Et, brandissant la bouteille, je me jetai dans l'espace, à travers la cage, je hurlai d'épouvantables vociférations, j'ouvris la bouche pour rivaliser de hideur rouge avec Maïna ; même je mordis mes lèvres au sang et je crachai mon hémorragie à la gueule de la lionne.
J'ignore le temps que dura ce délire... Evidemment, la partie la plus subtile de mon êtrojibén'e pour quelques minutes do la chair, ^ef,^ardait avec compassion la fureur panique de l'animal humain. Sans doute, les effluves dëf,^agés par les corps des hôtes avaient enivré mon corps, l'avaient séduit, enveloppé, acquis, et tout l'effort de la race adamique, toute la puissance volitive de l'àme, conquise sur la force centripète, par le labeur des races, par le cours intelligent des siècles, tout ce qui vit de spirituel et do pensant dans l'homme, s'était séparé de sa gaine première et libéré pour cet infini que seul peut ouvrir la mort. Un dédoublement s'était effectué... pendant ces quelques minutes... Une œuvre magique s'était accomplie.
... Je garde comme une preuve précieuse du Mystère le souvenir de cet instant. Je sais, depuis, ([ue la Matière enchante la Matière et l'attire en elle; tandis que l'Esprit s'élève vers l'Esprit et aspire à lui. J'ai senti, dans ma poitrine, Abel et Caïn en leur étreinte dernière. Et je porte depuis, dans mon regard, la terreur de revenir au sacrifice du fratricide.
Je sens mes vices ({ui rugissent, mes instincts qui dansent, ma folie qui caracole. Abel se trouble et s'abat... Gain ricane. La bête encore me tente.