LES TROIS MEDAILLES
A Pierre Massoni.
Au bas de la mer, le flot assaillait le sable de ses écumes tumultueuses, perpétuellement. C'était la force de l'Océan, courte, titanique, tantôt d'émeraude et qui montait, le soir, contre le feu solaire, tantôt de turquoise, et qui s'étageait dans le ciel par courbes somptueusement assombries, tantôt de mouvement noir, et la lumière glissée entre les nues y marquait des lacs d'argent vif. Une ligne écroulée de dunes formait un amphithéâtre pour le village blafard accroupi devant le drame des eaux. De maigres tamarins tordus par la rafale résistaient dans les creux. Au milieu des landes, de la bruyère, quelques roches continuaient les schistes des récifs excitant jusqu'au large la fureur d'une cohorte de vagues, hydres, serpents fabuleux à crête blanche, monstres échevelés, hurleurs.
Immédiatement après d'étroits champs de maïs, les tristes contreforts de la montagne fermaient le pays. Ni le chemin de fer qui passait là, sans halte, en sifflant, ni le télégraphe dont les poteaux se succédaient au fil des pentes, n'a|)porlaient dans ce village de pécheurs un avertissement du monde qui les exjiliV. ils ne volaient guère. Ils fumaient peu. Leur ivresse était continuelle, mais point
bruyante ou mauvaise. Elle ne les empêchait pas (le recueillir les crevettes diaphanes, à marée basse, dans de vieux chapeaux de paille emmanchés de bois, d'affronter l'Océan sur d'étroftes nacelles que la vague lançait au firmament pour les précipiter ensuite dans des vallons d'eaux glauques. Aucune maison n'avait d'ouverture vers l'étendue, à cause de la fureur du vent. Vers le centre du port, les pêcheurs immergeaient des cages de fer renfermant les langoustes prises vivantes au large, et qui, dans celte prison capitonnée d'algues, attendaient les olfres du commissionnaire régional pour la marée. En chacun de ces cachots, les pinces d'un homard gardien défendaient la langouste pacifique contre les entreprises de la pieuvre, dont les tentacules et les ventouses projetées entre les barreaux eussent goulûment aspiré la chair précieuse hors des carapaces.
Les femmes cultivaient un peu de maïs, des légumes, le long des pentes abritées. Les petites filles menaient paître sur les dunes verdies les ânesses, leurs ânons et de grosses vaches blondes. Une de ces enfants, dont la mer avait déteint les cheveux jusqu'à les presque blanchir, acceptait toujours de prendre la surveillance des bêtes pendant que les autres petites couraient la grève pour découvrir de pauvres épaves versées par le flot. Seule, elle s'amusait à se tenir droite sur les échines du bétail couché, ou bien à se rouler avec les ânons roux dans les sables, ou bien à regarder accourir les eaux. Elle avait des jambes rougies par le soleil. Ses cheveux couvraient de mèches les yeux profonds. Elle sautait tout à coup vingt fois sur place.
Au retour de leurs expc;lilions, les camarades lui donnaient en paiement de sa peine des coquilles, des algues curieuses, une provende d'oursins et de crabes pour faire la soupe. Un soir, comme elles étaient reparties, lui laissant un lot, la petite fille aux cheveux blancs admira de jolies plantes gélatineuses germées sur une coquille bleuâtre. Cela ressemblait à un arbre de corail pâle, grandi dans une broussaille rose; il y avait encore comme une fraîche petite laitue épanouie; et tout cela poussé sur une écaille de céphalopode.
Les menus doigts de l'enfant secouèrent le sable qui poudrait les plantes souples arrachées par le flot de certaine roche, avec la coquille, maison de la bête. Crabes ou crevettes avaient dévoré celle-ci sans doute, une fois démunie de sa position défensive sur la pierre. Et maintenant ce devenait un bijou bleuâtre, paré d'un petit arbre, d'une broussaille et d'une laitue. « C'est mon jardin! » pensa l'enfant. Elle fut montrer ce domaine à chacune de ses vaches. La noire regarda de son gros œil en écarquillant les cils, puis se détourna vers l'herbe pelée de la dune; la blonde avança le mutle comme pour brouter : l'enfant donna une grande tape sur les naseaux visqueux. Les ànesses préférèrent renifler le sel du vent, et les ânons roux, insensibles à une pareille beauté, tentèrent des cabrioles. La petite fille s'assit, redressa patiemment la broussaille rose qui était faite de filaments nombreux, raidis, séchés et tassés les uns contre les autres. Ses doigts heurtèrent une chose métallique. Elle insista et démêla vite une médaille brillante du milieu des brins.
A ce moment du soir, le soleil allait être dépassé par le flot et la terre tournante. Du vert pâle et des jaunes délicats se liaient dans le ciel. Le métal qui étonna la bouvière portait exactement cette teinte de vieil or vert. L'Océan la reflétait aussi.
Craignant la loi, la mère de la petite fille montra la trouvaille au maire; et, le lendemain, à la même heure du jour, le village entier, réuni autour de la fillette en cheveux blancs, contempla la face d'une reine en effigie sur l'or pareil aux couleurs du ciel et des eaux.
De la nature des plantes, des indices de la coquille, les plus expérimentés conclurent que le trésor dont cette pièce révélait la certaine existenco gisait en un point devinable de la mer. Presque aussitôt un équipage retroussa ses pantalons et poussa dans la mer la barque Adèle-Marie S7,
Même, le patron superstitieux sauta dans le flot pour venir reprendre, parmi le groupe de pêcheurs, la bouvière. Il fit remarquer que le hasard la désignait pour celle attirant la fortune. 11 ventait fort. La barque n'eVit qu'à bondir, voile dehors. Un temps encore, les gens du village virent les cheveux blancs de la petite fille se mêler à la barbe du patron, qui la tenait dans ses bras, haute par dessus les tumeurs mouvantes de la mer, par dessus les hydres des flots, pour apaiser sa peur, en lui montrant les visages de la rive.
Or, la nuit, des brumes couvrirent la grande eau. Les phares jouèrent à l'horizon sur les caps d'Espagne, dardant leurs lumières rouges, leurs lumières blanches. Les sirènes des paquebots pleurèrent
au large. La marée du lendemain rejeta sur la plage le beaupré à* Adèle-Marie ^27 . Vers le soir, des pêcheurs débarquèrent la fillette aux cheveux blancs, trouvée sur un écucil toute sanglante, évanouie, crispée autour d'un aviron. Sa main mignonne tenait une autro pioco portant l'eFfigie de la reine au profil dur. Quand ils la comparèrent au crépuscule, les gens du village purent se dire que la médaille arborait les mêmes couleurs.
Des semaines, cependant, furent comptées sans que personne affrontât de nouveau le mystère. Par son récit, Tenfant n'éclaira point les suppositions. Elle disait avoir dormi dans la barque, alors que les hommes souquaient et que, près des écueils, ils sondaient la mer avec des gaffes. Le bruit d'une joie l'avait réveillée. Le patron lui avait mis dans la main la seconde pièce. Tous semblaient en délire, fous de richesse. Tis se versaient dans les mains des ruissellements d'or, à la lueur d'un falot vert. Qu'un splendide crépuscule vert et or rouge eût alors envahi l'étendue, que les nuages se fussent arrangés selon la forme d'une femme au profil dur passant contre le front d'innombrables troupes casquées, armées de métal pareil à celui de la pièce, arborant des étendards brodés de signes incompréhensibles, la naufragée n'en était pas absolument certaine. Le flot, enflé soudain sous la barque Adèle-Marie , l'avait levée vers les mains bonnes de cette apparition, et, au moment où les marins allaient recevoir la richesse des coffres ouverts par les soldats, tout s'était effondré dans un choc, sous l'eau tiède et brutale. Mieux questionnée, elle n'osa plus prétendre que ce crépuscule eût envahi le ciel, ni affirmer
qu'il eût disparu dans le fond de la mer. On la blâma de mentir.
Le maire la gronda, et tous la maudirent avec des invectives. Il n'en demeurait pas moins réel qu'elle rapportait une seconde pièce d'or vert. L'équipage de V Adèle-Marie avait donc trouvé le gisement du trésor, enfoui vers la racine d'un récif, à l'époque probable des galions d'Amérique et des couqiiistadors d'Espagne.
Remise par le maire aux bureaux de la marine, la double épave y resta plusieurs mois, après lesquels la commune fut avertie de faire reprendre les médailles et d'en disposer à son bénéfice, en les vendant à des collections publiques. Un numismate vint de Paris, un autre de Berlin, qui se réjouirent beaucoup de la légende et donnèrent des gâteaux à la fillette. Ces messieurs décrétèrent que les pièces, d'un or assez rare, ne présentaient point de valeur historique. Elles devaient apparteiiir plutôt à une parure. Si l'effigie de la femme au profil dur ne manquait pas d'art, elle reproduisait la physionomie d'une épouse ou d'une maîtresse qu'un aventurier galant avait voulu revoir en chaque pendeloque de son collier. Néanmoins, ils renoncèrent à fixer la date de la frappe. Aucune des incorrections ne se constatait, signalant la main-d'œuvre de l'antique, du moyen-âge, de la Renaissance; aucune des perfections non plus. A leur avis, la frappe dénonçait un temps où l'art des monnaies possède tous les moyens scientifiques propres à mettre en relief la netteté du module. La pièce était donc de fabrication contemporaine, malgré les signes peut-
être numériques inscrits au revers; partant, de valeur nulle. Ils s'en allèrent.
Aussi tragique continua l'existence de la fillette aux cheveux blancs.
Par un crépuscule vert et or, un équipage de jeunes gens l'enleva du milieu de ses b^Mes et lui fit de force affronter la mer. On la recueillit plus tard sur un îlot de roches, toute meurtrie, mais tenant au creux de sa main une troisième pièce pareille aux premières. Les jeunes gens et leur barque ne reparurent pas. Elle redit une fable analogue à celle de l'autre expédition. Des docteurs la traitèrent pour l'hystérie. Certains journaux illustrés publièrent le fac-similé de la médaille. Un an se consomma.
Des deux naufrages elle ne gardait pas de terreur. Quand on lui en parlait, elle souriait malicieusement. Elle devint adolescente, avec une jupe rouge contre ses hautes jambes, son ventre plat, un corsage de toile ajusté à sa poitrine étroite, avec ses cheveux blancs massés au-dessus de ses yeux profonds, puis en bandeaux jusque les coins de son sourire d'indulgence. Mais dans les bals des fêtes, elle ne trouva point de danseur. 11 n'y eut pas un gaillard ivre pour la saisir brusquement dans la solitude de midi et l'étendre contre le sable, sous sa force, ainsi qu'il advint aux autres fdles; ni de vieux ricaneur et lubrique pour la prier de venir prendre dans sa maison un écu que moisissait l'âge. Elle allait derrière son troupeau, son amant. Elle ne se mettait nue que pour la rude caresse de la mer.
Maintesfois, elle^ eut des^visions, quand le cré-
puscule revêlait la couleur des médailles. La mer se faisait transparente soudain. Elle distinguait à fleur d'eau la ville somptueuse, traversée par des éclairs que chevauchaient des hommes en costumes somhres. Une foule regardait de grandes roues tournantes qui étincelaient, et de minute en minute de larges colonnes laissaient fuir par leurs ouvertures, sur des plans inclinés, des vases pleins de liqueur où tous se désaltéraient à la ronde. Au bas des maisons claires, elle entrevoyait les étalages de magasins. En passant, chacun cueillait un fruit, un manteau, une couronne, un collier, un gâteau, un miroir, sans achat. Des cortèges d'enfants défilaient, munis d'étoffes admirables, de nuances qui donnaient de l'émotion. Ensuite, ces foules et ces enTants s'unissaient pour des concerts de voix. Les piliers des maisons s'illuminaient tout à coup de feux intérieurs; minute par minute, les façades changeaient de couleur. Des hérauts glissaient par l'air sur des soleils oblongs, en soufflant dans des trompettes rouges. Il y avait des parcs de plantes aquatiques, des parterres de perles, des bouquets de pierreries, des eaux d'or jaillies de vasques d'émeraude, des portiques nobles faits d'une matière pure comme l'ivoire. Dessous, les femmes, les hommes, les vieillards et les enfants s'amusaient à poursuivre des médailles identiques aux trois pièces venues miraculeusement jusque dans la main de la bouvière. Ils les jetaient. Elles roulaient. Ils se précipitaient en riant, les rattrapaient ou les abandonnaient à terre, par lassitude. Elles y formaient une sorte de gravier en or vert, criant sous les chaussures des joueurs, sous les pas des
amants qui marchaient enlaces jusqu'aux arcades des portiques. Oh! les étreintes que put connaître la fille aux cheveux blancs! îics vieillards rajeunissaient dans les bras des vierges amoureuses. Des adolescents criaient de, joie sur la volupté des femmes mûres. Chacun prêtait à la laideur d'autrui sa beauté, et des ivresses divines brillaient aux visages de ceux qui se sacrifiaient ainsi pour le seul bonheur de vouloir du plaisir, sans échang.% par bonté.
« C'est un autre monde, un monde ancien, un monde futur? pensait la fille aux cheveux blancs ; un autre monde, sûrement!... »
Une fois, elle reconnut la reine au profil dur qui l'appelait, lui offrant le désird'un vieillard souffrant. La fille quitta ses bœufs, entra dans l'eau tiède et brutale.
Ceux qui vinrent du village afin de la chercher prirent plusieurs fois les écumes des flots pour sa chevelure. Et ils ne virent plus l'étrange vierge blanchie par la mer, dotée par la mer de trois pièces d'or mystérieuses.