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UN PRETRE

A Tristan Klingsor.

Au gré des omnibus, tout le matin, l'abbé Brocourt va, désireux do quelques francs, enterrer les pauvres dont le salut éternel intéresse peu les desservants appointés des grandes paroisses. 11 remplace, au baptistère, les prêtres qu'appellent ailleurs des soucis personnels. Il pose l'onction suprême au front de ceux en agonie délaissés par le riche vicaire qui se décharge des fonctions répugnantes sur un substitut légèrement rémunéré pour gravir les étages des taudis et affronter la puanteur des chambres à fièvre. Ayant, de la sorte, manipulé la mort et la vie, l'abbé Brocourt, vers midi trouve son couvert sur la nappe d'une agence matrimoniale.

En deuil, la sèche matrone lui fait vis-à-vis, coiffée d'une mantille. A la droite de l'abbé siège la charmante orpheline confiée à ses soins par une tante infirme, tutrice et moribonde qui souhaite, avant sa fin prochaine, unir Théritière à un honnête homme. Prévenu par les annonces, celui-ci occupe la place d'honneur. Selon les semaines, c'est un jeune hobereau, et son annulaire en évidence se pare d'armoiries creusées dans l'or ou le fer ; c'est un négociant de Bercy, lourd, lie de vin et gai qui

396 LES TENTATIVES PASSIONNÉES cache sous la serviette ses mains velues, et pâlit soudain à l'idée ressurgie de l'échéance pour quoi la dot servirait ; c'est un lieutenant distingué qui flaire la manigance, qui examine les meubles conquis aux enchères de l'Hôtel des Ventes, les fausses vieilles tapisseries à fausses reprises vertes, les vitraux de cabaret, l'allure sournoise du serveur, fils, au reste, de la dame en mantille.

Comme elle se méfie de la syntaxe, l'abbé Brocourt mène la conversation. 11 décrit son pèlerinage à Rome, et vante les vertus spirituelles de l'orpheline. Les qualités plastiques se manifestent d'ellesmêmes. Elie s'appelle Marie. Ses cheveux châtains, virginalement lissés au-dessus de ses oreilles, ses grandes paupières pâles, sa bouche en cerise fraîche, ses mains potelées, sa carrure de solide fillette campagnarde donnent confiance d'abord. La poudre de riz ne connaît pas ces joues saines. Les pupilles d'eau bleue ne doivent rien lire que la Scmaine Religieuse, ni voir d'autre nudité que celle du Christ en croix. Avec cela, l'air d'une certaine aristocratie rusliqueet conventuelle. De très malins la croient réellement fille de bourgeoisie.

Elle l'est. Des aventures banales l'ont soustraite de bonne heure à la monotonie d'une vertu provinciale. Un peu niaise, elle admit la suprématie du vice, son élégance, son prestige, son pouvoir. Six ans de collages successifs ne lui valurent pas une sécurité. 11 lui faut servir d'appeau, pour quelques loui^ mensuels et péniblement obtenus aux jobards s'iinaginant encore que les agences matrimoniales ne sont pas des entreprises d'escroquerie ou d'entremise pour débauchés et prostituées.

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 397 A l'admirer chaque jour dans sa comédie de pensionnaire pudique, à la vanter aux futurs, l'abbé Brocourt finit par l'aimer. Depuis quelque temps, l'usure de sa soutane le préoccupe. Il dissimule ses souliers et la rouille de leurs boucles. Si les plus habiles des dupes ordinaires exigent que, pour l'argent extorqué, Marie donne, au moins, des consolations voluptueuses, il souffre de le soupçonner.

Car le charme spécial de ce commerce liant la jeune fdle, la matrone et lui-môme consiste en ceci que, sachant ce qu'ils commettent d'odieux et de criminel, ils feignent avec scrupule de l'ignorer, même si personne n'assiste à leurs attitudes.

L'abbé ne sembla jamais mettre en doute la sincérité de la lettre parvenue dix-huit mois auparavant à son domicile sous une signature de vieille dame, pour lui recommander le sort de la pieuse orpheline. Pas un matin il n'entre sans prétendre s'enquérir de la santé de cette tante maladive en Aquitaine, et qui envoya sa nièce chez la parente en deuil, coiffée d'une mantille. Lorsque, las d'avancer des sommes pour des voyages auprès d'improbables notaires et d'un tuteur méticuleux, le prétendant se retire, ironique, l'abbé ne manque point de prêcher : « Allons, ma chère enfant, c'est une nouvelle épreuve. 11 faut remercier Dieu de vous avoir choisie pour offrir un exemple de soumission à sa volonté toute-puissante. Néanmoins, je ne craindrai pas de dire que les jeunes gens d'aujourd'hui me paraissent bien impatients. Par bonheur, ils découvrent vite leur mauvais caractère, leur avarice, leur défiance, leur impolitesse, et

398 LES TENTATIVES PASSIONNÉES cette chère petite ne court pas le risque de se mal marier. Ne nous désolons pas. Nous trouverons le prince Charmant. Nous le trouverons. Je suis sûr d'ailleurs que déjà cette bonne madame Mercedes, pense à quelqu'un d'autre. Elle a beaucoup de prétendus, d;ins sa manche, madame Mercedes. Ahl ah !... » Ce à quoi la dame en deuil répondait d'un fin sourire, à moins qu'elle ne priât l'abbé de reconduire mademoiselle Marie chez son beau-frère, le veuf, où cette enfant dînait, tous les soirs.

Ainsi, l'abbé Brocourt grise son remords avec des phrases. En sa foi réelle, il souffre que la misère le contraigne à pécher. Pèche-t-il, parce qu'il vit au milieu des pécheurs ? Il veut absolument croire que non. Il invoque le motif initial de son introduction dans ce monde douteux ; le besoin de convertir, de racheter. D'ailleurs, il ne succombe pas. En dépit de sa passion envers Marie, il se garde d'être frôleur près d'elle, et bien que sa raison le détrompe, il se flatte par mille espoirs savourés de la conduire un jour au seuil du monastère s'il ne réussit, en la mariant, à fonder un ménage chrétien.

Et, causant, selon les convenances, avec madame Mercedes, ou les prétendus, il s'évertue à rendre ses sentiments aussi naïfs que ses phrases. Il refoule les appels ironiques du bon sens. Il veut se croire leurré, inconsciemment, loyalement. L'an goisse de ce combat entre la réaHté et ce qu'il voudrait qu'elle fût, l'énervé au point de trembler tout à coup sur sa chaise, et d'omettre la fin de ses belles politesses.

Souvent, par accord tacite, l'abbé et Marie se

quittent à la porte de l'agence. S'il pleut, elle le prie de venir avec elle. Le beau-frère est peintre. Dans un atelier de la plaine Monceau, il habite parmi des peaux de lion, des palmiers en caisse, des panoplies turques. Nulle part, on n'aperçoit le portrait de la défunte. En outre, l'abbo constate qu'à chacune de ses visites, ou presque, surviennent des huissiers ou des créanciers en fureur. Le veuf les écarte ouïes apaise en déclarant que l'abbé de Brécourt, son oncle, vient d'arriver à Paris, pour liquider, au nom de la famille, les petites dettes de jeunesse. Ces messieurs remettent à l'ecclésiastique leurs factures ou exploits. Lui promet qu'avant peu ils seront satisfaits. S'il les reconnaît, une deuxième fois, l'abbé affirme que les comptes sont entre les mains du conseil de tutelle. Les fournisseurs se retirent. L'habit et la dignité du prêtre les rassurent.

Alors le veuf offre à son oncle temporaire de partager le repas du soir. Il accepte. Des heures sereines passent. Tous trois, avec des phrases élégantes des manières exquises, prolongent la comédie de paraître ce qu'ils se prétendirent être devant la clientèle do l'agence, ou les créanciers. Si Marie dégrafe son corsage afin que le beau-frère se chaufTe les mains dans sa douce gorge, l'abbé sourit à ces jeux de bons parents. Le soir, il arrive de la compagnie. Elégantes jeunes femmes surmontées de chapeaux en labyrinthe, graves jeunes liommes vêtus k l'anglaise. Ou compose des boissons américaines.

C'est le paradis, pour l'abbé. Au milieu des dames, il trône. Elles l'interrogent ;;ur les secrets du

confessionnal, la pudeur des religieuses. Elles rient, s'étonnent, le pincent et le tatent, pendant que ces messieurs pointent les colonnes des journaux sportifs et discutent les chances des outsiders. Elles lui confient leurs secrets. Elles rappellent leurs rencontres, au Jardin de Paris, avec des étrangers comiques, mais généreux. L'abbé s'efforce de croire à la pure camaraderie de ces liaisons. L'électricité dans les tulipes de cristal éclaire la teinte unie du tapis, les guéridons chargés de liqueurs, les mains pâles des femmes. Des parfums suaves émanent des nuques et des manches bouffantes. Lui perpétue la tradition mondaine de l'Église. Elles se pâment derrière les éventails déployés. Au piano, un gentleman tape. L'une chante les romances de Bruant. L'abbé se reconquiert sur sa confusion.

Parfois, la locataire du premier étage qui reçoit des messieurs poivre et sel et certaines amies, envoie quérir deux ou trois de ces dames pour prêter main forte à un plus grand nombre d'invités. « Tu permets que j'aille faire un mariage?)) disentelles à Marie. Celle-ci autorise. Elles s'absentent une heure et reviennent avec une figure blanchie de poudre fraîche, puis étalent un peu d'or que les jouvenceaux noblement habillés à l'anglaise destinent aussitôt à des paris, pour le lendemain.

La fête s'anime. Une qui s lit la danse du ventre, la mime. L'abbé s'échaulfe aux oreilles. On passe des verres de coktail, de menth-jnlep, hand-inhand.

L'abbé Brocourt rappelle à ces dames qu'il place de la bénédictine, de la charteuse, et du château-

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j)auillac; si quelqu'un de leurs amis en désire, il fournira. Et il lui arrive de fournir, en effet. En ce cas, il partai^ela commission avec la gracieuse in- Icrmédiaire. 11 troque aussi des tableaux d'église (]ue le peintre brosse. Ses occupations sont multiples.

Et les jeux de société divertissent. Quand minuit sonne, l'abbé refuse de boire encore. Rien ne l'y déterminerait. 11 arriva que les dames le couchèrent de force, sur le tapis, et tentèrent de lui entonner du Champagne. Il rejeta tout sur elles, malgré les vivacités soudaines de leur langage.

Au matin, il doit dire sa messe. Pour aucune volupté de la terre, il ne se voudrait sacrilège; et, pour aucune volupté de la terre, il ne renoncerait à la dire. Il se sait indigne, pourri de concupiscences. Mais sa messe quotidienne le préserve sûrement de la peine méritée.

Cent fois, les amis tentèrent de la lui faire manquer. On l'entoura de femmes consentantes. Il refusa de boire.

Passé minuit, il se rajuste, se plonge dans un fauteuil et, la tête dans les mains reste, un long temps, absorbé. II rentre en soi. Il s'écarte du siècle. Il ne profère que des phrases prudentes. Il exhorte le beau-frère de Marie à se moins dissiper. Il sourit aux femmes sans robes, comme à des mondaines j)uérilemenl gamines. La bacchanale s'échevèle. Il ne s'en aperçoit point; et, brusquement, alors que des corps se mêlent attirant les ye.ux, l'attention et les rires, il s'esquive, furtif.

Par la nuit et frappant sa poitrine, il marche jusque son modeste logis des lîatignolles. Los larmes inondent son visage. Il les cache sous le large

bord du feutre. Il s'insullc. 11 se bat. On l'a vu heurter sa tête contre une porte cochère, et y laisser du sang. Le lendemain, sa concierge trouve la discipline de fines cordelettes toute rougie, avec le chapelet.

L'aube rejoint l'abbé Brécourt dans la chapelle d'un hôpital de banlieue. Demi-couvertes de dentelle, ses mains officiantes caressent le poli du vase saint, la porte froide du tabernacle, le maroquin du missel, la finesse brodée de la nappe. Le garçon aux pas sourds sert la messe d'une manière sournoise et augmente, par sa discrétion de gestes, la majesté du silence entre les murailles blanchies. Seules, dans la nef, quatre religieuses agenouillées, et le voile bas, ressemblent à des mortes dressées sur les dalles des tombes.

En pleine extase, l'abbé goûte la béatitude. Rien de ses aventures nocturnes ne trouble sa vision- Élevant l'hostie, il invoque à la fois le disque du soleil, le feu créateur, l'Agni des Védas hindous, la chair du Christ. Buvant au calice, il se remémore le sacrifice de sang; il aperçoit les victimaires, la hache d'airain, l'hiérodule couronnée de chêne faisant hommage de la vie animale aux astres du ciel qui l'engendrèrent par la chaleur féconde de leur mouvement. Il se sent l'âme des hommes cherchant Dieu à travers les époques. A leur exemple, il l'imagine comme un cercle, ou comme un sexe mâle projetant par l'éther une semence de mondes; ou comme un ellipsoïde contenant la rotation des sphères ; ou comme un nombre infini de cieux concaves virant chacun autour des uns, au dedans des autres, en sens inverse des plus voisins, en sens

pareil des plus lointains. Tantôt il LE voit semblable à un trait de foudre allumant la chaleur des soleils, et tantôt ainsi qu'un triangle de lumière stable, où montent et descendent, poissons dans l'aquarium d'or, les constellations. Parfois Ifi devient l'axe d'un œuf immense en course giratoire; et parfois le regard d'un homme simple admirant la nuit.

Quelle que soit l'image, l'abbé Brécourt sent humble son esprit, nulles ses forces, douloureuse sa voix, mouillés ses yeux. iMais quelque chose de suave emplit sa gorge. Dès que ses doigts, pour la rompre au-dessus du calice, touchent l'hostie, il assurerait qu'une force l'aspire hors de lui-même. Il sourit. Il pleure. Il défaille. Il succombe de la langueur de la Grâce.

Et, tout tremblant encore, il va mettre l'hostie sur la langue des communiantes, et leur insinue, en latin, son hérésie, pour laquelle, à cette heure, il embrasserait joyeusement la mort : « Accepte le Cercle, le Cercle infini des Forces, le Centre et le Cercle. Le Christ et le Père, Un et deux. Dix, Douze, Trois, qui sont le môme en Un; le commencement et la limite, l'Ensemble des Forces, Elohim et Pan, Tout, Dieu qui te nourrit des essences solaires, de Lui, de sa chair, de son sangl »

REGINE

.1 Catulle Mcndi's.

Aliii (le liondir, les ])oiiiles unies, sur le coté cour delà scène, U('gii]e mesura l'élasticité de ses jambes par des flexions légères; et, soudain, ayant lissé les ailes mises ;\ son maillot, elle prit essor dans la féerie.

En pleines ondes de lumière, elle sauta, bien beureuse. Los feux de la rampe, des portants et des fermes l'assaillirent. Sous leur caresse, elle se sentit plus forte. Des énergies la pénétrèrent comme si l'éclat jailli des ampoules électriques ne s'arrêtait pas à s> peau, à ses fards, h Témail de ses dents, aux lueurs de ses ongles, mais, comme s'il passait outre sa chair pour agiter ses fibres secrètes et décupler la puissance des muscles.

Le troupeau de marcheuses évolua, l'entourant de gestes pâles et de splendeurs. Aux chevelures des filles, des ailerons tremblaient.

Régine, en une pose, respira. Par delà les contremarches et les élans du quadrille, les spectateurs, à travers un brouillard roux, semblaient une immobile collection de figures artificielles, rangées par zones dans le capiton rouge des places. Elle chercha le visage et l'attitude d'un ami. Leurs regards se croisèrent.

Il était beau : de grands yeux andalous paraient sa figure mate et linéaire, sertie de cheveux en bandeaux, d'une barbe carrée. Dans la gaine du frac, il se tenait droif, tel un dieu de jardin au torse blanc.

Pour lui, elle imita, les mains en ailes, l'oiseau qui rase la surface du fleuve et le ride. Après, elle dansa sur place, le sourire ivre, telle une ileur secouée par la brise et que le soleil exalte. A un moment, elle fut la cime de la pyramide que formèrent les attitudes infléchies du quadrille, les bras menus des danseuses, la grâce des échines ployées, des jambes agenouillées.

Pour l'homme debout à l'ombre d'une avantscène, Régine continua de vivre en beauté. Elle tourna pareille à l'astre qui attire les planètes dans son orbite; et toutes les ballerines s'éployèrent vers elle, peloton tour à tour distendu, serré. Elles tourbillonnèrent en une neige épaisse; elles s'éparpillèrent comme un essaim de papillons blancs; elles valsèrent comme une traînée de feuilles sèches au vent d'octobre. Au centre, Régine semblait la Cause des saisons.

L'homme admirait. Elle le comprit. Sous sa cuirasse de linge dur, Gaston devait frémir de toute cette peau fauve que les lèvres aiment parcourir. Il lui parut fixé, saisi. Régine se tourna vers un autre.

Frêle et pâle avec des cheveux sombres, l'éphèbe, dissimulé à l'abri du portant, lui rappela ces figures exsangues de martyrs que l'on voit aux tableaux anciens, dans les musées. Le haut col de linge le décapitait aussi; et le chapeau de soie ne différait

point des tiares noires qui coiffèrent les Persans et les Arméniens d'autrefois. De fait, ce petit Georges, passionné pour elle, ne cessait de faiblir, anémique et chétif. Elle le réconforta d'une apparence, qui, vers lui, la présentait selon la courbe de sa forte hanche, de sa gorge, de son bras levé. Aux yeux clairs de l'enfant du bonheur étincela. Lui encore, elle le sentit fixé.

Mais il en était un pour qui Régine dansait et qu'elle n'osait apercevoir; car, la moindre ride de ce visage eùt-elle en tressaillant marqué du déplaisir, l'étoile, tout à coup troublée, eût perdu la mesure et raté un pas. Cependant, ell»^ le devinait au fond de la troisième baignoire, à droite; elle le devinait, étendu à l'aise sur deux sièges, demichauve, les yeux dédaigneux, la barbe argentée, les mains nerveuses. Ni le désir d'étreindre l'admirable stature de Gaston; ni l'attendrissement affectueux que le petit Georges lui procurait ; ni la fortune offerte par l'un et par l'autre, offerte, donnée, et, chaque jour, accrue; rien de cela, pour Régine ne valait une minute de gratitude avouée ])ar Claudius.

Triple était le drame pendant que Régine distribuait au bout de ses gestes l'éparpiilement des quadrilles. Son oeil promettait à Gaston les caresses adoratrices, et son sourire évoquait pour Tadoloscent le charme de leurs paroles chantées devant les crépuscules ; mais son art, dans l'esprit de Claudius, suscitait le type de l'Elle-Môme Reauté. Plus qu'aux fièvres du plaisir, à la douceur du sentiment, et aux satisfactions de la fortune, Régine tenait îi la certitude de sa magnificence physique.

Les paroles de Claudius Tavertissaient sur cela.

Pour lui surtout, pour celui qu'elle n'osait pas apercevoir, Régine dansa entre les lumières jaillies et les évolutions des quadrilles. Les applaudissements vantèrent sa grâce, sa force. Des murmures de joie discrète frémirent sur les rangs des spectateurs, se changèrent en un bruit d'eaux ruisselantes, devinrent un tumulte d'ovation. Elle salua sans oser voir Claudius. Deux fois, trois fois, elle fut rappelée.. On releva le rideau. Elle réapparut pour recevoir des corbeilles de fleurs, pour connaître la salle debout, et l'enthousiasme de l'admirable Gaston et le petit Georges, près de s'évanouir.

Du triomphe, rien ne la toucha plus que de constater le vide dans la baignoire de droite. Claudius était parti. Deux ou trois fois, en six années, lorsque l'indiscutable merveille de son corps et le rythme de son geste l'avaient entièrement conquis, il avait fui le théâtre, pour abriter son émotion chez lui, le plus vite, et l'y savourer, seul. Régine sut donc que réellement elle lui avait plu, ce soir.

Alors, des larmes embrumèrent ses yeux; elle regarda trembler ses mains, avec une peur d'ellemême et du destin qui lui apportait tant de bonheur.

Dans la couhsse, l'éphèbe, levant vers elle sa petite tète de martyr, lui dit : « Partons, Régine, partons loin. Nous resterons très peu de temps, si tu le veux, un mois ou une semaine; mais que pendant ces quelques heures je te garde contre moi, toute seule, sans la rivalité des spectateurs et des autres. Viens. Nous irons devant la tristesse de la mer, ou sur les cimes qui laissent prévoir la gran-

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deur du monde, ou dans des pays traversés par de nobles fleuves et riîîhes en futaies jaunies par l'automne. Viens, un peu de temps, et je te jure de me tuer ensuite^ à la date, pour que tu ne sois plus tentée de consentir, pitoyable, à de nouvelles solitudes I Et ma fortune est la tienne. Des navires se balancent dans les ports qui deviennent déjà ta ricbesse. Des châteaux blancs éclairent les bois qui deviennent déjà ta demeure; des usines fument, au Nord, pour satisfaire déjà ta convoitise de joyaux... Viens, une semaine, seulement, préparer ma mort... »

Régine se déroba, malgré le sang qui fut rougir les paupières de la petite figure blôme.

L'homme magnifique, plus beau que les dieux des jardins, l'attendait dans sa loge; il dit : « J'ai rassemblé les plus savantes courtisanes de toutes les capitales et les orchestres composés de musiciens géniaux. Ma maison est pleine d'un seul parfum retrouvé dans les fouilles de Babylone. Tu sentiras son effluve; alors l'amour te remplira d'un délire imagé par des rêves. Les paquebots ont apporté des fruits africains si délicieux qu'on ne sait plus si l'on flaire, si l'on goûte, ou si l'on palpe; toute leur suavité s'impose aux sens pour les confondre dans la jouissance anonyme de tout l'être. On a tissé pour toi des étbfl'es qui glissent sur les membres, avec la douceur d'une eau tiède, et qui procurent d'étranges frissons mystérieux... Viens, il y a plus encore, il y a ma volupté robuste et la puissance de ma stature... »

Régine sourit et, s'étant glissée dehors, l'enferma dans sa loge, par malice.

Le coupe la conduisit au grand trot des steppers jusque la petite maison que Claudius habite dans une banlieue fleurie. La visiteuse ouvrit, au moyen d'une clef minuscule attachée à son miroir de poche. Elle traversa les broussailles du jardin, gravit les marches moussues du perron, poussa la porte en verres de couleur, et elle s'arrêta devant une portière de paille tressée ; pour entendre les chocs du sang dans son cœur, pour reprendre haleine.

— Entre! dit la voix de Claudius; ton cœur fait trop de bruit sur le seuil.

A cause de la chaleur, il reposait presque nu, le long d'un divan. Du poil gris couvrait ses lourdes mamelles et son ventre bouddhique. Sa barbe aussi le rendait pareil à un Silène malicieux.

— Allons! allons! fais taire ce cœur insupportable ! cria-t-il sévèrement. Je n'aime pas les petites filles bruyantes.

Régine s'assit sur un coussin.

— Oui, c'est entendu, reprit-il. Belle! Géniale! Universelle ! Tu as été le signe des mondes ; le signe ! L'hiéroglyphe humain... la lettre... Ce n'est pas une raison pour me casser les oreilles avec le bruit ridicule de ton cœur... D'abord, ça ne durera pas, ton génie. Tu as les orteils faibles. Dans six mois... il ne restera rien de ta gloire, rien... On se souviendra, on ne te verra plus... si tu ne soignes pas tes orteils. Bête, pourquoi pleures-tu?... Soigne tes orteils; et fais taire ton cœur, encore une fois!... Tant pis! Je t'ai vue ce soir, comme je t'attendais depuis quinze ans, comme je t'ai voulue le jour où je t'ai prise derrière le comptoir de ton papa, entre un baril de harengs saurs et un sac de lentilles...

ma petite. Ce soir, tu as été la cause des saisons, l'origine du mouvement, Tœuf des mondes... Je t'ai -vue! Je t'ai vue!... Enfin. Mes conseils, disons ma pensée, se sont incarnés en toi, en la statue vivante que tu réussis à paraître. A la fois tii as pu sembler cela, une statue, une chose artificielle, la matière, et aussi le mouvement pur, le rythme pur. Ce que les brutes abaissent en l'appelant Dieu f Tu as été l'idée et la chose, oui et non, la mort et la vie, en même temps, sous la même lumière... D'ailleurs, tu ne peux pas savoir... Fais taire ton cœur, sacré nom I

Régine contemplait le vieil homme dur, devant qui elle n'existait plus, sinon comme une créature molle et terrifiée. Aux enseignements mêlés de phrases grecques, de périodes latines, de citations égyptiennes qu'elle n'entendait pas, avait-elle jamais compris rien? Depuis le jour où elle était devenue la maîtresse du professeur, cousin de sa mère, cet effroyable avait à coups de paroles et de mots colériques fait entrer en elle une personne autre que sa personne, un esprit, une infiuence... à quoi obéissait son âme et son corps, servilement. Et cette obéissance lui donnait la fortune, la gloire, l'amour de deux hommes.

— Et alors, ricana le vieux, tu viens savoir si tu es à point?...

— Oui...

— Pour l'enfant?...

— Pour l'enfant...

— Oh! ce cœur! ce cœur! Une se taira donc pas!... Fais-le taire, donc!... Eh bien! je voulais attendre, pour l'enfant... Sans doute, tu as transformé ton

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apparence. Tu as créé même le chef-d'œuvre de ta personne princière et prêtresse... Mais il y avait du progrès à conquérir encore pour devenir l'urne parfaite qui recevrait la semence de mon esprit, afm de mettre au monde l'homuncule-type; celui dont l'âme et le corps seront les deux pôles de la perfection. J'aurais voulu attendre. Seulement, tes orteils faiblissent. J'ai i>eur que tu ne te détériores. Peut-être l'heure de cette nuit marque-t-elle l'apogée de ta magnificence... Moi, d'autre part, je peux décliner aussi. Je commence à lire moins ; mes yeux se fatiguent; et un cerveau qu'on ne nourrit plus est un cerveau condamné au retour vers les ombres... Après tout, mieux vaut aujourd'hui, Régine. Je vais, pour la seconde fois de ma vie, te féconder. Espérons qu'il ne faudra point supprimer celui de ce soir, comme l'autre qui avait l'œil gauche plus bleuâtre... Allons, Régine, approche... mais tâche de faire taire ton cœur.

En tremblant, la ballerine détacha les ailes mises à son maillot par l'habilleuse.

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