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UN DESTIN

Pour Emmanuel Signoret.

Le luxe vert de la mer, le luxe violet de la montagne luttant vers l'embouchure du fleuve que jaunissaient les bancs de sable ne suffirent plus à Lopez pour le réjouir, lorsqu'il eut quatorze ans.

Près de l'adolescence, il supporta plus mal les coups, dont l'accablait son père, avec le manche de la pelle creuse servant h trancher la vase au fond de l'eau. Car ils vivaient, l'un et l'autre, les pieds dans le limon et baignés jusque la ceinture par le courant. Aveugle, le père coupait à tâtons le lit du fleuve, puis jetait des pelletées dans le tamis du fils. La vase et l'eau coulaient à travers les trous larges. Il restait, sur le treillis, des coquillages, qu'ils allaient vendre à l'écaillère, pour la table des marchands.

Ainsi Lopez, en accomplissant son travail monotone de tendre le tamis à la pelle lourde, et de le secouer ensuite, ne pouvait acquérir d'autre spectacle que celui des monts nébuleux, de l'onde paresseuse, à droite de l'aveugle oflrant à la chaleur du soleil ses yeux saigneux et sa barbe dure, et à gauche de la mer lointaine pe ruant vers la brèche de la montagne avec la verte cavalerie des flots aux panaches blancs.

La petite ville espagnole à l'ombre du vieux chàteau-fort où flottait le drapeau plein d'armoiries, était toute fauve derrière les créneaux de ses murailles crayeuses. Les chariots de foin traînés par les bœufs blonds, montaient avec lenteur vers la nuit de la voûte flanquée de tours pointues. La seule joie de Lopez lui venait de gravir leur chemin, le samedi soir, à l'appel des cloches d'angelus, entre les chevaux bâtés et les femmes brunes portant sur leurs souples hanches leurs bustes, leurs têtes altières, couronnées de vastes corbeilles pleines.

Le dimanche, Lopez dormait sur la corniche du promontoire, au son de la mer déserte, ou bien regardait les caravelles et les flûtes, se balancer dans la houle du petit port, en avant des barques affalées le long du sable luisant. Les jours de pluie, il demeurait dans l'église, pour écouter les histoires des manchots, de ceux perchés sur leurs jambes de bois, et qui avaient connu les pays d'Eldorado, ou les Mauresques, la guerre.

Mais le lundi, son père, réveillé de l'ivresse, l'emmenait, dès l'aube, jusque le limon du fleuve. Ils entraient dans la boue profonde. L'eau noircissait leurs vêtements de toile, qui se collaient contre leurs cuisses transies; et l'aveugle, haussant vers le ciel, à cause des miasmes, sa face poilue, entamait la vase.

Un midi, le fils, après avoir été battu, s'échappa, en sang, en larmes. L'espoir d'autres avenirs, le vœu de fuir sur la pente de la mer au gré d'une toile triangulaire et rousse, ou de bondir, le fusil en main, par les rocs argentés de la montagne, ou de rire avec les femmes dont les poitrines trem-

blent sous le lissu de l'ajustador, tout cela le fit courir hors du marécage, loin des cris de fureur et de crainte poussés par l'aveugle perdu au milieu des fanges.

Sur la berge, l'enfant regarda son père qui, do la main, tiltait l'eau, comme si l'inconstance du fleuve eût pu lui fournir des aspérités, des indices. Xul passant ne parut. Les mouettes seules accoururent sur l'écume du flux plus fort. La voix de la mer, la clameur des feuillages saisis par la tourmente ensevelirent les bruits humains ; et le chercheur de coquillages, perdant le conseil de l'ouïe, s'avança vers le bas-fond que Lopez connaissait.

Alors, l'enfant hésita. Laisserait-il s'engloutir le vieux? Il rappela en sa mémoire rapide les coups innombrables, la pitance maigre, les insultes de chaque minute, l'ivrognerie et la hideur de l'homme en péril qui le gardait forcément pour ses besoins tel qu'un esclave. L'aveugle approchait du bas-fond, de la tache plus sombre de l'eau. La tourmente ne cessait pas de geindre, ni les mouettes de virer, blanches et grises, au-dessus du crachat des vagues. La montagne disparut, jusqu'au pied, dans le nouveau nuage.

L'adolescent crierait-il à son père le danger? Ce serait h nouveau la vie dans l'eau et la vase, l'humiliation des coups! Après le malheur, au contraire, il s'enrôlerait dans un équipage de pêche, et, sur la mer vive, il pourrait courir au gré d'une voile tendue.

La voix de l'aveugle appela désespérément. 11 enfonçait sa pelle, pour sonde, devant lui; mais il côtoyait sans le savoir le bas-fond, où l'instrument

'lie. LES TENTATIVES PASSIONNÉES n'atteignait pas. Une glissade dans le limon, et le méchant cesserait de vouloir le mal.

Il s'arrôta. La marce gonllant le fleuve, haussait l'onde par dessus ses hanches ; elle noircit la hlouse jusqu'à l'aisselle. L'angoisse prolongeait l'exclamation de sa plainte. L'enfant s'assit sur la berge. Décidé à le voir mourir, il ôta paisiblement sa culotte humide, puis l'étala contre l'herbe. Ses artères, son cœur battaient par spasmes; mais il se domina. Le sang coulait encore de sa denture. Il l'ctanchait. Il pleura davantage en voyant ses doigts rouges, et regarda, sans compassion, la tête poilue du vieux, tournée vers la chute de la pluie.

Indiquer la direction fausse, d'un cri, la direction qui mènerait plus vite le père à la mort, ce lui vint à l'esprit. Il n'osait pas cependant; non qu'une pitié nouvelle l'eût repris, mais il redouta l'œil d'un guetteur invisible capable de le dénoncer plus tard.

(( A quoi bon? pensait-il. Le père, sûrement, glissera vers le trou. Depuis le temps qu'il se tient à la bordure, le limon cède sous le poids, et tout à l'heure, tu t'effondreras, vieux chiffon, avec la boue. Ah! ah! mon bonhomme, tu me donneras encore des coups de pelle sur le dos et des coups de poing sur les dents... Va, glisse en paix, papa. Me voici un homme, bientôt; un gaillard... Je ne mangerai plus les restes, va... j'embrasserai les filles... j'aurai des culottes neuves et une chemise à fleurs, comme les bateliers; et des pesetas à la fm des semaines, quand on règle le compte de la pêche sur le port... Glisse, vieux... Aïe donc!... Si maman t'a quitté, c'est parce que tu ne valais pas cher... Tu

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 417 ne me voleras plus mes cigarettes ni mon sucre... sous prétexte qu'on doit obéir aux parents ! »

Et, do loin, Lopez riait aux clameurs de l'aveugle.

Mais, de la route et de la ville, descendit une femme, qui tenait sa capuche rouge serrée sous le menton, ù cause du vent; elle aperçut l'aveugle, lui cria la bonne route. Puis, elle invectiva l'enfant, qui laissait son pt^'re en une telle passe, sans le secourir. Elle lui promit le garrot, le bourreau, l'enfer..., l'interrogea sur sa santé, essuya le sang des dents, les larmes des yeux, et finit par poser ses grosses lèvres sur la joue du garçon.

En sortant du fleuve, l'aveugle aux yeux saigneux proclama que jamais plus il ne pécherait les coquillages avec un fils assassin. Il se posta sur les marches de l'église en psalmodiant son malheur; et les gens de la ville firent à Lopez tant de honte pour sa cruauté qu'il dut, le soir môme, suivre, comme porteur de bidon, un régiment do passage, destiné à combattre les Polonais de Na^ poléon, du côté de Saragosse.

La cantinière possédait une pauvre charrette que traînait un âne faible. Parce qu'elle avait failli rester dans les ornières des routes, elle proposa de nourrir l'aveugle s'il s'attelait avec la bote. En outre, elle lui donnerait une capote de soldat, des espadrilles neuves, et un doublon par semaine.

Une autre vie agita les membres du père et du fils sous le ciel dur.

Dès la première marche, Lopez connut la soif qui colle la langue au palais, la déchirure des ampoules, la cuisson des pieds saignants. Il respira la poussière soulevée sur la route par le piétinement

418 LES TENTATIVES PASSlONxXÉES du long troupeau humain, muselé dans ses jugulaires, ligolté par les courroies du sac, par les cuirs du ceinturon et la bretelle de fusil. Soldats anglais venus au secours de l'Espagne, on les appelait les « Saints Garçons », parce qu'ils pillaient de préférence les couvents et les églises des lieux où l'ennemi avait tenu garnison. Aux haltes, ils tendirent à Lopez des ciboires, des calices pris dans leurs gibernes, pour recevoir le café clair mêlé d'eau-devie qu'il leur distribuait contre leur monnaie de cuivre. Silencieux, très blêmes ou très rouges, chevelus comme de paille, habillés d'écarlate, ils étaient durs à la peine, prompts à la maraude, et mangeurs insatiables.

Un colonel les conduisait. De son grand cheval osseux, blanc, Lopez aperçut toujours les oreilles après l'étendue des shakos noirs fleuris de pompons jaunes, et le hérissement des fusils.

Durant l'étape, l'enfant poussa la charrette ([ue tiraient l'âne et l'aveugle appuyé au brancard.

Le père soufflait très fort, et la sueur coulait dans ses yeux saigneux que ne protégeaient ni cils, ni sourcils.

Au premier soir, il se glissa sous la charrette et ronfla. L'âne frissonnait en broutant au bout de sa longe. A travers la prairie bleuie par la lune, les faisceaux formèrent d'interminables haies, portant leurs bouquets de baïonnettes lumineuses. Autour des tisons, les hommes dormaient dans leurs manteaux, la tête sur le sac, et les pieds nus.

Quand il eut mangé sa soupe, lacantinière appela Lopez à Taide. Elle s'arrangeait pour la nuit sous la bâche delà charrette, entre les barils; et, comme

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 419 par la fente du corsage ouvert, fes lourdes mamelles, à UQ mouvement, apparurent, l'enfant la désira. La femme aux cheveux gris vit bien cette convoitise. Elle ricanait. Il eut de la honte d'abord, mais elle le tira par la main et le fit choir contre elle entre les barils. S'offrant aux mains fiévreuses et aux lèvres tremblantes, elle lui apprit copieusement l'amour. Jusqu'au matin, il soupira sur les chairs grasses et fondantes, mobiles comme l'eau tiédie par le soleil d'été.

El c'était une douceur chaude, le premier bonheur de la vie, l'accueil enfin du sort, jusque l'insîant on dans l'espace, soudain, il se fit une déchirure de fusillade. Explosions, clameurs, puis un coup de trompette, un jet de feu derrière la bûche de la charrette. La femme repoussa Lopez en hurlant : « Les Français! »

Brutale, elle le précipita hors de la bâche ; il aperçut aussitôt un homme à cheval. De cela un éclair fut craché. Lopez s'écroula sous la force du coup reçu à la poitrine. Il reconnut cependant le cavalier et son casque à crinière volante plus loin, au milieu d'un tumulte, devant des baïonnettes tendues qui protégeaient les grimaces livides des « Saints Garçons »>.

Mais de la nuit le pénétra. La terre, sous l'enfant, se précipitait... Du silence étoulfa la vie.

Plus tard, il rouvrit les yeux... encore, pour voir son père attelé à la charrette que la cantinière poussait. Les nuages de fumée dense tourbillonnaient devant les files d'infanterie, dont la fusillade crépita vers les cavaliers. Leurs sabres signaient l'air, au-dessus des cris...

Alors, la femme lâcha le cul de la charrette et tomba dans ses jupes lourdes... ne fut plus qu'un paquet gris, non loin delà charogne de l'àne^aidi... Et l'aveugle, tirant la bricole, continua sa route; il hurlait de peur, une main étendue... La nuit retomba sur le blessé.

Plus tard, la plaine était déserte. Au faite des collines, l'aube vint à se dorer. La fusillade lointaine se fit intermittente. Lopez n'essaya point de se lever. 11 crut qu'on avait allumé un feu sur sa poitrine, et que cela flambait, et que les braises creusaient son estomac en rougissant... et puis la douleur s'atténua... à mesure que montait le soleil, un soleil rouge, qui se fonça, devint pourpre, violet, noir... et tout noircit encore, et ce fut une douce fin, de la douleur, de la vie, des choses.

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